La conquête de l’Algérie
Lorsque la monarchie revient aux affaires, l’empire colonial est exsangue
: l’île d’Haïti est indépendante ; les îles
Maurice, Sainte-Lucie et Tobago sont anglaises ; les comptoirs du Sénégal
viennent à peine d’être restitués à Louis
XVIII (1816)… En 1830, Charles X, pour des questions de politique intérieure,
décide de conquérir la régence d’Alger. Plus tard,
Louis-Philippe confie la poursuite de cette « mission » au maréchal
Bugeaud — action qui consistera en une longue succession de violences
et de répressions contre les populations locales — jusqu’à la
reddition de l’émir Abd el-Kader en 1847. À la veille de
la IIe République, une nouvelle dynamique impériale est donc
en marche. L’édifice impérial va être progressivement
légitimé par les idéaux républicains, alors que
Victor Schœlcher (1804-1893), sous-secrétaire d’État
en charge des Colonies, obtient l’abolition définitive de l’esclavage
le 27 avril 1848. La Constitution de cette même année organise
l’Algérie en trois départements français.
1848-1885 : abolition et nouvelles conquêtes
Entre l’abolition définitive de l’esclavage en 1848 et
le « grand débat » colonial des républicains de 1885,
la France cherche les bases d’une pensée coloniale spécifique,
tout en augmentant la surface de son empire ultramarin.
Le tournant de 1848
Le combat pour l’abolition de la traite négrière et de
l’esclavage en 1848 a été long et difficile. Accusés
d’être des agents de l’étranger, de vouloir ruiner
l’économie nationale, d’encourager la paresse, les abolitionnistes
durent, selon le plus combatif d’entre eux, Victor Schœlcher, « lutter
sans relâche contre la virulence des passions les plus exaspérées
comme les plus viles ». Mais leur détermination ne sera pas suffisante
pour transformer les conditions de vie dans les colonies où régnaient
l’esclavage et un pouvoir économique qui restera aux mains des
grands propriétaires blancs.
De l’abolition à la colonisation…
La lutte abolitionniste va donner aux visées de la conquête coloniale
une justification morale, qu’il s’agisse d’ « abolir
l’esclavage interafricain », d’aller « sauver des populations
asservies par une monarchie féodale ou esclavagiste » (comme à Madagascar
ou au Cambodge), « soumises au despotisme » (comme en Algérie,
en Tunisie ou en Cochinchine) ou « abandonnées à la barbarie » (comme
en Afrique noire, en Annam ou en Nouvelle-Calédonie). Dans le prolongement
de ce tournant, Napoléon III va autoriser par décret, en 1852,
le rachat d’esclaves sur les côtes africaines qui se voient offrir
un contrat d’« engagement libre ». Un nouveau trafic s’organise
aux Comores, à Zanzibar et à Madagascar : des esclaves pris en
Afrique y sont vendus comme « engagés libres » et envoyés
aux Amériques ou dans les colonies de l’océan Indien. Sous
l’impulsion de grandes figures religieuses, tels le cardinal Charles
Lavigerie et l’abbé Jean-Marie de La Mennais, l’Église
catholique rejoint la cause abolitionniste pour mieux justifier sa politique
d’évangélisation des « indigènes ».
Une vaste littérature va célébrer la mission « civilisatrice » de
l’Église aux colonies. Une conférence internationale contre
l’esclavage se tient à Bruxelles en 1889 qui confirme le droit
d’intervention des puissances européennes dans des pays souverains
au nom de l’abolitionnisme.
Une nouvelle dynamique
Sous le second Empire (1852-1870), la France lance des expéditions à travers
le monde : au Mexique, le projet échoue ; en Syrie, l’intervention
est faite pour « protéger » les Maronites chrétiens
contre les Druzes musulmans ; en Extrême-Orient, l’armée
française intervient en Chine et en Indochine (Cochinchine et Cambodge)
; au Sénégal, la conquête se développe ; en Nouvelle-Calédonie,
la France s’installe… Napoléon III énonce une vision
nouvelle du « lien colonial », tant juridique, économique
que politique, imaginant même la création d’un « royaume
arabe » de Damas à l’Atlantique sous la « protection
de la France ». Après la défaite face aux Prussiens à Sedan
(1870), la France cherche à compenser l’humiliation en s’engageant
rapidement sur la scène ultramarine, ce que dénoncent les nationalistes
et monarchistes : elle intervient en Kabylie pour répondre à une
révolte sans précédent, place la Tunisie sous protectorat,
envoie l’armée au Soudan, à Madagascar et au Tonkin, négocie
au Congo via Brazza ou en Annam. La IIIe République affirme ainsi clairement
l’héritage colonial des régimes précédents
et se place dans la dynamique du second Empire.
1885 : le tournant colonial
La grande poussée expansionniste des puissances européennes
en Afrique et en Asie a créé de nombreuses zones de tensions
en Occident. Ce contexte va aboutir à l’accord de 1885.
Le jeu des grandes puissances
Au début des années 1880, le Congo est au cœur de vives
tensions entre la France, le Portugal, l’Allemagne et l’Angleterre.
La course aux derniers « espaces vierges » est lancée. En
1884, le Portugal et l’Angleterre — qui craignent la poussée
de la France vers le Congo — signent un traité stipulant l’attribution
au Portugal des deux rives du fleuve Congo jusqu’à Noki. Cet accord
déclenche de violentes réactions — hollandaises, françaises,
allemandes — centrées sur la promotion de la « liberté du
commerce » mise en péril par le contrôle portugais des rives
du fleuve. L’Association internationale du Congo (AIC), organisme régi
par le roi belge Léopold II et notamment reconnu dès 1884 par
les États-Unis, l’Allemagne et la France (1885), est contestée
par certaines puissances coloniales, déniant à une structure
privée le « droit de conquête ». C’est à partir
de ces deux problématiques que la conférence de Berlin établit
les règles du jeu entre puissances occidentales.
La conférence de Berlin
Convoquée par le chancelier allemand Bismarck du 15 novembre 1884 au
26 février 1885, la conférence de Berlin réunit quatorze
nations : Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Empire ottoman,
Espagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal,
Russie et Suède, ainsi que l’AIC en tant qu’observateur.
L’acte général, établi le 26 février 1885,
précise les modalités futures de l’occupation de l’Afrique,
sans pour autant constituer un véritable « partage » du
continent. En premier lieu, les puissances européennes disposant de
comptoirs sur les côtes africaines peuvent étendre leur présence
et négoce à l’intérieur des terres, dans la limite
des zones déjà détenues par d’autres puissances.
Toute terre conquise doit être occupée : les métropoles
doivent y installer une administration (civile ou militaire), matérialiser
les nouvelles frontières par des postes militaires et les éventuels
traités signés avec les autorités « indigènes » doivent être
signalés aux autres nations colonisatrices.
Le tournant colonial des républicains
L’engagement de la IIIe République dans la colonisation est entré dans
une phase active depuis que Jules Ferry (1832-1893) est devenu président
du Conseil en 1880. Cependant, sa politique rencontre de nombreuses hostilités.
Ainsi, c’est sur un revers militaire au Tonkin que le gouvernement Ferry
chute le 30 mars 1885. Durant l’été de la même année
s’ouvre un vif débat concernant le financement de la conquête
de Madagascar et, plus généralement, la poursuite de l’expansion
coloniale dont Jules Ferry est un fervent défenseur. Malgré les
oppositions, il l’emporte à la Chambre des députés
le 30 juillet 1885 avec cent quarante-neuf voix d’avance sur l’opposition.
Après les nouvelles élections d’octobre 1885, l’opportunité des
conquêtes est de nouveau débattue, alors que l’armée
française est au Tonkin et à Madagascar. Le président
du Conseil, Henri Brisson, soutient l’entreprise coloniale face à une
forte opposition. À la veille de Noël, le vote est très
serré et le gouvernement l’emporte avec deux voix d’avance.
L’expansion coloniale peut se poursuivre.
1885-1919 : le deuxième empire colonial du monde
Temps de conquêtes, mais aussi de concurrence avec la Grande-Bretagne
(Fachoda en 1898) puis avec l’Allemagne (Agadir en 1911), ces années
sont celles de l’engagement colonial des républicains.
La nouvelle vague d’expansion
L’Ancien Régime, Charles X et le second Empire lèguent à la
IIIe République un domaine colonial non négligeable rassemblant
les possessions antillaises, la Guyane, l’île de La Réunion
(ancienne île Bourbon), les comptoirs des Indes, le Sénégal,
l’Algérie, mais aussi les nouvelles conquêtes de Cochinchine,
du Cambodge, de Mayotte, de Tahiti, des Marquises et de la Nouvelle-Calédonie.
Dans ce contexte, marqué par le vote en faveur de l’expansion
coloniale de 1885, une nouvelle impulsion s’opère sous l’égide
d’hommes comme Jules Ferry, Eugène Étienne ou Léon
Gambetta. Cette politique a des opposants virulents — Jules Maigne, Paul
Vigné, Félicien Challaye, Frédéric Passy, Camille
Pelletan ou Georges Clemenceau, ainsi que la plus grande partie de la droite
nationaliste et royaliste — mais va s’imposer jusqu’à la
Première Guerre mondiale, dynamisée par la concurrence des autres
puissances coloniales, notamment la Grande-Bretagne, puis l’Allemagne.
Conquêtes militaires et traités
Très vite, la politique de conquêtes s’accompagne d’une
politique des traités afin d’attribuer des « terres n’appartenant à personne » ou
habitées « par des tribus barbares » à la France.
Ces épisodes — guerres et traités signés souvent
par la force — se multiplient, jalonnant la construction de l’empire
colonial : combat contre Samory Touré (Guinée, 1886-1898), campagnes
militaires contre le roi Béhanzin (Dahomey, 1892-1894) ou Cheikh Ahmadou
Bamba (Sénégal, 1895), conquête malgache s’achevant
avec l’exil de la reine Ranavalona III (1883-1895), protectorat français
en Tunisie (1881-1883), « pacification » de l’Annam et du
Tonkin (1882-1896), création de l’AOF (1895)… Le Maroc,
protectorat conquis entre 1906 et 1912, vient compléter l’édifice
en Afrique du Nord à la veille de la Grande Guerre.
L’appel à l’empire
Les projets de recrutement militaire local se multiplient au tournant des XIXe
et XXe siècles, portés par des officiers de renom, tels le
colonel (futur général) Mangin et sa « Force noire » ou
le général Pennequin, théoricien de la « Force
jaune ». Tout au long de la conquête jusqu’au protectorat
du Maroc, ces supplétifs constituent les troupes de choc de la pénétration
française. Certes, les projections d’avant 1914 concernant le
recrutement ne seront jamais atteintes, mais un flot ininterrompu de soldats
et de travailleurs venus de l’empire n’en contribue pas moins à l’effort
de guerre. Avec 47 900 Maghrébins tués, 25 000 Sénégalais
tués ou disparus, 2 471 Malgaches et 1 548 Indochinois tués,
auxquels s’ajoutent morts, disparus ou blessés des autres territoires,
l’indéniable contribution des soldats de l’empire à la
victoire achève de convaincre les derniers opposants de l’intérêt
des colonies. La venue des « indigènes » en France contribue également à changer
le regard qu’on leur porte. Ces centaines de milliers de travailleurs
et soldats découvrent aussi la France. Le rapport de domination coloniale
ne peut qu’être ébranlé par ces nouvelles réalités
sociales et culturelles.
1920-1945 : l’apogée impérial
Après la Première Guerre mondiale, l’opposition à la
colonisation reste marginale. Elle est incarnée par des anarchistes,
le Parti communiste français et une poignée d’intellectuels
et d’artistes.
L’union nationale
Après la Première Guerre mondiale, la droite conservatrice et
monarchique se convertit progressivement à la « grandeur coloniale »,
alors qu’à gauche seuls le Parti communiste français (PCF),
les anarchistes et quelques militants de la Section française de l’Internationale
ouvrière (SFIO) ou de la Ligue des droits de l’homme (LDH) manifestent
ponctuellement leur désaccord, aux côtés des surréalistes.
Les frontières de l’empire stabilisées, celui-ci ne forme
cependant pas un tout cohérent en matière d’administration,
avec des statuts fort différents : mandats (comme au Cameroun), protectorats
(comme au Maroc), départements (en Algérie), colonies (comme
en AOF)… Le projet colonial est promu de manière permanente, afin
de convaincre une opinion qui, majoritairement, s’en désintéresse.
Mais l’appel à la révolte anticyclone du Komintern (URSS)
et les déclarations de Thomas Wilson en faveur d’une Société des
Nations où tous les États seraient égaux, questionnent
la légitimité des politiques impériales.
Premières fêlures
C’est au moment où l’empire s’immisce dans le quotidien
des Français que se manifestent les premiers soubresauts des luttes
anticoloniales modernes, au Maroc avec la guerre du Rif mettant aux prises
les armées française et espagnole contre les troupes d’Abd
el-Krim (1921-1925), en Syrie et au Liban avec la poussée du nationalisme
(tout au long des années 1920), en Indochine avec le soulèvement
des tirailleurs de la garnison de Yen Bay dirigé par les communistes
nationalistes du Parti national vietnamien (1930), en Algérie où les
manifestations autonomistes succèdent aux grèves, sans compter
les manifestations en Nouvelle-Calédonie, à Madagascar ou dans
les colonies post-esclavagistes. En France, les grandes manifestations impériales
et les revendications coloniales italiennes puis allemandes (1936-1939) sensibilisent
l’opinion à l’intérêt du domaine colonial.
Au début du second conflit mondial, la mobilisation de l’empire
contre l’Allemagne nazie réalise « l’union sacrée » et
met provisoirement en suspend les revendications anticoloniales issues des
outre-mers.
À la recherche d’une politique coloniale
De 1919 à 1939, aucune réforme coloniale d’envergure n’est
réalisée malgré les appels incessants à la « mise
en valeur » ou les pressions de la Société des Nations
contre le travail forcé. En 1937, le Front populaire met sur pied une
commission d’enquête, dirigée par Henri Guernut, alors président
de la Ligue des Droits de l’Homme, chargée d’établir
un panorama de la situation de l’empire. Nonobstant des conclusions accablantes
sur les conditions d’existence des « indigènes »,
le Front populaire renonce finalement à réformer la politique
coloniale. En Algérie, les colons font pression et s’opposent
violemment à la tentative de réforme dite « Blum-Viollette » (1936).
Durant l’Occupation, le gouvernement de Vichy, dont les possessions impériales
sont amputées dès la signature de l’Armistice (22 juin
1940) à la suite du ralliement de l’AEF à la France libre,
et, en 1942, lors du débarquement des Alliés en Afrique du Nord,
poursuit une politique impériale, à la fois paternaliste, technocratique
et profondément ambivalente sur la question raciale.
1946 : Union française et départementalisation
La Seconde Guerre mondiale transforme en profondeur l’édifice
colonial : fin des législations et pratiques d’exception, départementalisation
des « vieilles colonies », création de l’Union française…
Le tournant
L’extension de la Seconde Guerre mondiale en Asie et en Afrique questionne
le bien-fondé des puissances impériales européennes car
les Allemands, les Italiens et les Japonais tentent de gagner les peuples colonisés à leur
cause. Si certains mouvements anticolonialistes se laissent séduire
par cette rhétorique, la plupart sont conscients de la politique raciste
de ces nouveaux impérialistes. Leur participation à la libération
de l’Europe est loin d’être négligeable, elle justifie
la demande d’égalité qui mobilise une partie des peuples
colonisés. Au lendemain de la guerre, le maintien du statu quo colonial
n’est donc plus possible. La charte de l’Atlantique (1942), puis
celle des Nations unies (1945) a inscrit comme droit fondamental le « droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes » ; la condamnation
du racisme est universelle et, en outre, l’URSS et les États-Unis
imposent une pression constante aux puissances coloniales. Une question se
pose à la France : que faire de l’empire colonial ? Néanmoins,
les dirigeants français sont toujours réticents à accorder
l’égalité aux peuples colonisés. Le débat
est lancé entre les cinq cent quatre-vingt dix députés
de l’Assemblée constituante, dont soixante-quatre représentent
l’outre-mer, et au sein de la Commission des territoires d’outre-mer
chargée de discuter de la création d’une Union française.
Mais le projet de Constitution qui en sera le fruit sera rejeté lors
du référendum du 5 mai 1946. La seconde Constituante présentera
un texte moins innovant, et les élus des colonies feront campagne pour
le non ou pour l’abstention au référendum du 13 octobre
1946. La Constitution est cependant adoptée avec, en préambule,
une affirmation fondatrice — « La France forme avec les peuples
d’outre-mer une union fondée sur l’égalité des
droits et des devoirs » — qui est immédiatement altérée
par une précision : « Fidèle à sa mission traditionnelle,
elle entend conduire les peuples dont elle a pris la charge, à la liberté de
s’administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement
leurs propres affaires ». Malgré d’importantes réformes
(fin du travail forcé, représentation élargie des colonisés),
l’inégalité coloniale est maintenue.
La loi du 19 mars 1946
Le statut des quatre « vieilles colonies » (Guadeloupe, Martinique,
La Réunion et Guyane française) est discuté par la même
Commission des territoires d’outre-mer où les députés
Aimé Césaire, Raymond Vergès, Léon de Lépervanche
et Léopold Bissol défendent la revendication de départementalisation.
Aimé Césaire fait le procès de trois siècles de
colonisation et explique pourquoi ce statut, déjà discuté lors
de la Révolution française, est le mieux à même
de répondre aux problèmes de ces colonies. Ce que ces élus
demandent, c’est l’application de la promesse de 1848 : l’égalité des
droits. Le 19 mars 1946, la proposition de loi est adoptée à l’unanimité.
Le tournant est historique.
1946-1962 : les décolonisations
La période voit se succéder des répressions sanglantes
et deux guerres coloniales violentes, alors que, malgré un réel
effort d’investissement de la métropole, les réformes politiques
tardent à être mises en œuvre.
Une nouvelle ère commence
La Seconde Guerre mondiale a marqué une rupture historique. Le 8 mai
1945 est sans doute l’événement qui permet de comprendre
le mieux la situation paradoxale de la France au lendemain du conflit mondial.
Le jour de la victoire des forces alliées sur le nazisme, des émeutes éclatent à Sétif
(Algérie), faisant plus d’une vingtaine de morts européens.
D’autres soulèvements ont lieu, les jours suivants, à Guelma,
Batna, Biskra et Kherrata. La répression est immédiate et brutale
(plusieurs milliers de personnes sont tuées). Un an plus tard, la guerre
d’Indochine, qui n’en finissait pas de commencer, atteint son point
de non-retour avec l’insurrection d’Hanoi (19 décembre 1946)
; de mars 1947 à décembre 1948, Madagascar subit la répression
française à la suite d’insurrections déclarées
dans plusieurs lieux de l’île. C’est une répression
policière et armée qui répond systématiquement à toutes
les demandes de réformes des mouvements anticolonialistes aux quatre
coins de l’Union française.
Des réformes limitées
Sur le plan politique, la conférence de Brazzaville (30 janvier-8 février
1944) a suscité bien des espoirs chez les colonisés. Mais le
texte constitutionnel de la IVe République, finalement adopté en
1946, ne répond pas aux attentes des députés coloniaux
: l’Union française semble n’être qu’un « replâtrage » des
anciennes institutions coloniales. Elle maintient le principe de l’inégalité entre
Européens et colonisés. Seule la départementalisation
des « anciennes colonies » (loi de 1946) se veut la mise en œuvre
d’un processus nouveau.
Une décennie plus tard, l’indépendance de l’Indochine
(Vietnam, Laos et Cambodge en 1954) après la défaite de Diên
Biên Phu, de la Tunisie et du Maroc (1956) scelle le sort de l’empire
colonial français.
La guerre d’Algérie (1954-1962)
En cette fin des années 1950, pour la grande majorité des Français,
imbibés consciemment ou non de « culture impériale »,
le domaine colonial constitue une réalité immuable. Cette fiction
vacille avec le départ des appelés pour la guerre d’Algérie,
la délocalisation du conflit en métropole par l’intermédiaire
du Front de libération nationale (FLN) et le débat autour de
la torture. Les réformes décisives engagées par Charles
de Gaulle en 1958 en Algérie, à travers le plan de Constantine
(suffrage universel, aides économiques…) arrivent trop tard, bien
après celles engagées en AOF à l’issue de la loi-cadre
du 19 juin 1956. Le système colonial s’est enferré dans
ses propres contradictions et les chefs des gouvernements de la IVe République
montreront souvent une lâcheté morale envers les colons (les « pieds-noirs » ou
les « rapatriés » d’Indochine), les berçant
d’illusions puis les abandonnant, sans parler de leur attitude envers
les soldats coloniaux (à travers le drame des « harkis »).
Et, plus que partout ailleurs, précisément parce que l’Algérie était
la « colonie modèle », ces contradictions furent dévastatrices,
déclenchant les prémices d’une guerre civile (avec l’Organisation
armée secrète, OAS) mais aussi une vague de violences en métropole
(comme le 17 octobre 1961 à Paris) et une guerre brutale en Algérie.
1962-2007 : les outre-mers
Répartis à travers le monde, les « outre-mers » présentent
une diversité administrative, culturelle et économique souvent
ignorée de la métropole.
Des statuts spécifiques
Les termes « outre-mer » ou DOM-TOM désignent des collectivités
aux statuts variés et régies par le droit. Ces territoires se
trouvent dans des aires culturelles différentes. Le 11 mars 2000, le
président de la République Jacques Chirac reconnaît que « les
statuts uniformes ont vécu et chaque collectivité d’outre-mer
doit désormais, si elle le souhaite, évoluer vers un statut différencié ».
Depuis la révision constitutionnelle de 2003, il existe quatre types
de collectivités territoriales outre-mer, avec des statuts distincts
: les départements et régions d’outre-mer (DOM-ROM), les
collectivités d’outre-mer (COM), la collectivité de la
Nouvelle-Calédonie, les Terres australes et antarctiques françaises.
Au sein de l’Union européenne, on distingue les régions
ultrapériphériques (RUP)— Martinique, Guadeloupe, Guyane
et La Réunion — et les pays et territoires d’outre-mer associés à la
communauté (PTOM).
Des sociétés diverses
Les outre-mers français présentent une très grande diversité historique
et culturelle. Certains sont nés de la colonisation (La Réunion
n’avait pas de population native) ; certaines îles ont connu deux
siècles d’esclavage et un siècle de colonialisme (Martinique,
Guadeloupe, Guyane et La Réunion) ; d’autres encore furent des
espaces pénitentiaires (Guyane et Nouvelle-Calédonie) ou ont
connu des essais nucléaires (Polynésie). Cette grande diversité rend
impossible une image homogène des outre-mers français. Mais
ils ont un point commun : un passé de relations coloniales avec la France.
Aujourd’hui, toutes ces sociétés connaissent des taux de
chômage élevés, un faible développement d’industries
adaptées aux mutations mondiales… Grèves, émeutes,
crises, soulèvements, blocages démocratiques secouent ces espaces
depuis quarante ans. Les mouvements autonomistes furent sévèrement
réprimés dans les années 1960-1970, avant de s’inscrire
dans la vie électorale, notamment aux Antilles et en Nouvelle-Calédonie, à La
Réunion ou en Polynésie. En ce début du XXIe siècle,
où la situation économique reste préoccupante, ces sociétés
témoignent aussi d’un vrai dynamisme culturel, artistique et littéraire,
proposent de nouvelles approches de la citoyenneté, et réclament
que leur histoire soit reconnue et leur avenir débattu en commun.
Le statut de la Nouvelle-Calédonie
La Nouvelle-Calédonie a connu une succession de statuts lui reconnaissant
un degré d’autonomie plus ou moins important (statuts Pons en
1984 et en 1986). En 1988, l’élection présidentielle coïncide
avec les élections régionales instaurant un nouveau statut pour
le territoire que rejettent les indépendantistes. Fin avril, l’attaque
d’une gendarmerie par des indépendantistes débouche sur
une prise d’otages. Devant la situation, le 5 mai 1988, le gouvernement
Chirac déclenche l’opération « Victor » conduite
par l’armée française et le GIGN. Les gendarmes sont libérés,
mais dix-neuf preneurs d’otages et deux militaires sont tués.
Après la victoire de François Mitterrand aux élections
présidentielles en 1988, les accords de Matignon (26 juin 1988) sont
signés entre l’État, le Rassemblement pour la Nouvelle-Calédonie
dans la République (RPCR) et le Front de libération kanak et
socialiste (FLNKS). Ils prévoient un référendum sur l’indépendance
de la Calédonie ; mais il ne sera jamais organisé. En 1998, un
nouvel accord, dit « de Nouméa », énonce le principe
de reconnaissance de l’identité kanak et d’évolution
vers l’autonomie de la collectivité territoriale.
Pour en savoir plus, référez-vous au livre dirigé par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergès, La colonisation française, édité chez Milan, collection les Essentiels, Toulouse, 2007.