Vers une nouvelle guerre scolaire

Michel Delattre, professeur agrégé de philosophie, directeur des études à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, spécialiste de l’histoire des idées politiques et des questions de politiques éducatives revient sur le livre de Philippe Champy Vers une nouvelle guerre scolaire (La Découverte, août 2019) proposant une approche originale de l’histoire des institutions scolaires et de ses politiques de l’édition scolaire. Le contrôle de la politique scolaire et les mesures contradictoires successives ont limité l’autonomie professionnelle des enseignants et leur pouvoir d’action. L’auteur s’interroge sur l’avenir de l’Education nationale.

 

Il existe diverses façons d’analyser les politiques scolaires. Le livre de Philippe Champy, Vers une nouvelle guerre scolaire (collection Cahiers libres, La Découverte, 2019), propose une entrée originale : la place qu’elles réservent à l’édition scolaire. L’auteur soutient, sur la base d’un argumentaire bien documenté, tant en ce qui concerne l’histoire des institutions scolaires que leur mode de pilotage, que la ligne actuelle du Ministère menace l’édition scolaire traditionnelle et par là la liberté pédagogique des enseignants.

Affirmer que l’existence d’éditions scolaires privées et la liberté pédagogique des enseignants sont solidaires peut sembler contre intuitif. L’auteur soutient qu’une offre concurrentielle, telle qu’elle fut décidée dès la mise en œuvre des lois Ferry, garantit à la fois la recherche de la qualité des manuels proposés et le libre choix dans les établissements. Et il faut être bien ignorant de la façon dont les manuels sont élaborés et de ce qu’est l’enseignement dans une salle de classe pour imaginer que ce choix n’est pas éclairé ou que ces outils réduisent les enseignants au rôle d’exécutants captifs. Inversement, les attaques contre la production éditoriale libre dissimulent une volonté ministérielle de contrôler les pratiques de classe via l’imposition aux enseignants d’outils officiels. Contrôle des manuels qui, depuis les débuts de la IIIe République, n’a existé en France qu’une seule fois : durant le régime de Vichy…

Dans la ligne de mire de cet argumentaire : l’actuelle politique du Ministère, accusé de mettre en œuvre un projet politique prenant appui sur une triple alliance entre : les technocrates du ministère, avec la complicité de Think-Tanks (l’Institut Montaigne), de grands groupes néolibéraux (Axa), et d’associations militantes (Agir pour l’École) ; les chantres d’une « révolution numérique » censée conduire à de grands bouleversements dans la nouvelle « société de la connaissance » ; l’impérialisme naturaliste et scientiste des neurosciences, désormais installées par le ministre au cœur des instances décisionnaires de l’Éducation nationale (Conseil scientifique de l’Éducation nationale ; Conseil des programmes ; …).

Prenant argument des résultats décevants aux évaluations internationales des élèves français les plus en difficulté, les responsables du ministère travaillent à disqualifier les pratiques enseignantes et à décider de façon pyramidale et autoritaire de ce qu’elles doivent être. La querelle sur les méthodes d’apprentissages de la lecture, qui revient chaque fois que Jean-Michel Blanquer exerce des responsabilités ministérielles (déjà sous le ministère de Gilles de Robien, où il fut directeur adjoint du cabinet et sous celui de Luc Chatel, dont il fut le numéro 2) en est un bon exemple : marronnier présentant l’intérêt de convaincre facilement l’opinion publique que les enseignants (essentiellement ceux du primaire) ont besoin d’être recadrés. Naît ainsi le projet utopique de décider dans les bureaux du ministère de la bonne façon d’enseigner dans les classes, avec pour relai les corps d’inspection.

Le « numérique éducatif » est alors appréhendé comme la voie royale pour assurer cette normalisation autoritaire des pratiques des enseignants, qu’on s’imagine alors effectivement comme de simples exécutants (et, au passage, pour marginaliser l’édition scolaire traditionnelle, dont on feint d’ignorer qu’elle a déjà intégré les outils numériques dans l’offre qu’elle propose aux enseignants). L’auteur a beau jeu de montrer comment, depuis le « Plan informatique pour tous » initié par Laurent Fabius en 1985, toutes les tentatives pour faire du numérique le levier d’une révolution des façons d’enseigner se sont soldées à la fois par un échec pédagogique et un désastre économique. Non que les outils numériques n’aient pas leur utilité, mais parce que des politiques sous « hypnose numérique », ignorent, là encore, la complexité des interactions exigées par l’enseignement dans la réalité des salles de classe.

Troisième pilier de cette politique éducative : les neurosciences, promues par le ministre au cœur des instances délivrant les bonnes pratiques, sur la base d’une « science de l’enseignement », en écartant toutes les disciplines qui prennent en compte la dimension historique et sociale des réalités scolaires. Cette dérive naturaliste et scientiste d’une discipline dont l’intérêt en soi n’est pas contesté sert ici une stratégie impérialiste visant à imposer, sur des bases prétendues incontestables, les méthodes d’apprentissage déclarées incontournables pour relever le défi de l’échec scolaire.

L’ouvrage ne manque pas de souligner les enjeux financiers d’une telle orientation politique : le souci gouvernemental de réaliser des économies budgétaires d’un côté ; les grands groupes privés et multinationaux (dont les GAFA) en embuscade face aux opportunités offertes par le grand marché scolaire d’autre part ; enfin la quête de financement pour la recherche en neurobiologie (plus spécialement l’imagerie cérébrale), exigeant des équipements extrêmement couteux.

On le sait, les politiques publiques en matière scolaire en France, depuis le mouvement de démocratisation de l’accès aux enseignements secondaires et supérieurs, opposent les partisans d’une démocratisation passant par des adaptations pédagogiques et les élitistes, dénonçant le « pédagogisme » des premiers, soucieux de conserver une sélection fondée sur des bases qu’on ne peut déclarer méritocratiques qu’en ignorant la dimension sociologique de la réussite et de l’échec scolaire. Il n’est alors pas difficile de comprendre en quoi la triple alliance décrite dans l’ouvrage de Philippe Champy sert la cause de cet élitisme autoproclamé républicain.

 

Découvrez l’ouvrage : https://editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Vers_une_nouvelle_guerre_scolaire-9782348040627.html