« De l’ORSTOM à L’IRD. De la colonie à l’agenda global » de Bernard Hours

Bernard Hours est anthropologue, directeur de recherche honoraire à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et chercheur associé au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA) à Paris. Ses recherches s’inscrivent dans une perspective d’anthropologie politique de la globalisation. Il travaille sur les systèmes de santé, l’action humanitaire, les ONG et les normes morales globales. Il a publié de nombreux ouvrages tels que Quel sujet pour quelle démocratie au XXIe siècle ? (L’Harmattan, 2018), Développement, gouvernance, globalisation du XXe au XXIe siècle (L’Harmattan, 2012) ou encore L’enchantement de la société civile globale : ONG, femmes, gouvernance (L’Harmattan, 2014).

Son dernier ouvrage, De l’ORSTOM à l’IRD. De la colonie à l’agenda global (L’Harmattan, 2020) analyse l’institution ORSTOM-IRD, d’un point de vue anthropologique et politique. L’IRD est un établissement public à caractère scientifique et technologique (EPST) qui, grâce à des accords signés entre la France et des pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine, effectue des recherches scientifiques ayant pour objectif de favoriser le développement des pays partenaires. Cadre dans cette institution pendant quarante-quatre ans, de manière « distanciée » et « sans adhérence » — comme il le confie à la dernière page de son livre —, l’auteur présente son texte comme étant le fruit d’une immersion  au sein de l’ORSTOM-IRD et d’une grande proximité avec cette dernière.

La position de Bernard Hours, à la fois membre d’une institution et scientifique observant cette dernière, permet de soulever de nombreux questionnements au sujet de la position de chercheur. Cette question, propre à la posture de l’auteur, est également celle développée tout au long de l’ouvrage, parmi différentes interrogations sur la nature, les évolutions et l’avenir possible de l’ORSTOM-IRD. Institution fondée en 1943 sous le nom d’Office de la recherche scientifique coloniale, elle devient Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (ORSTOM) en 1953 puis Institut de recherche pour le développement (IRD) en 1998.

 En 2018, l’IRD comptait deux mille membres, dont environ huit cents chercheurs et mille deux cents ingénieurs et techniciens. Les axes principaux de recherche de l’IRD sont les sciences de la nature et de l’environnement, les sciences de la santé et les sciences humaines et sociales. Comme le souligne Bernard Hours, les différents noms de l’institution, ainsi que les changements très réguliers de direction pendant ses soixante-quinze ans de vie sont les symboles de l’instabilité constante de l’ORSTOM-IRD, tiraillée entre un « héritage colonial » dont elle n’arrive pas à se débarrasser et une volonté de survie qui la pousse à se réinventer sous de nouvelles formes.

 Ces différentes mutations sont étudiées en détail par Bernard Hours qui, dans la première partie de son ouvrage, distingue trois phases principales au cours de ces soixante-quinze années : le passage de la colonie à la coopération (qualifiée de « néo-colonie », entre 1943 et 1960), la création d’une vision tiers-mondiste centrée sur le développement à partir de 1982 puis l’apparition de la gouvernance globale en 1995. Après ce développement historique, la seconde partie du livre est consacrée à une étude thématique des différents aspects identitaires de l’institution, comme la place des femmes, le financement, la pluridisciplinarité ou l’expatriation. Enfin, la troisième partie permet la formulation d’une tension sous-jacente, présente depuis le début du texte : la rivalité existant entre des objectifs politiques et scientifiques dans le monde de la recherche.

 La difficulté pour l’ORSTOM-IRD d’obtenir une certaine stabilité est en effet due, pour Bernard Hours, à la position ambiguë de cette institution, entre le ministère de la Recherche et celui de la Coopération. « Quand recule le politique monte le scientifique » : cette formule de l’auteur permet de résumer cette double appartenance de l’ORSTOM-IRD qui a, à la fois, permis un développement important de l’institution, grâce aux financements reçus, mais a également créé une faiblesse impossible à surmonter. Corps presque militaire, formé dans les années 1940 pour permettre le développement de la présence française dans les colonies, puis le maintien de cette dernière dans le cadre des décolonisations, l’ORSTOM se disait vouloir rendre possible le « rêve des chercheurs » : travailler dans un cadre idéal, à l’étranger, sans contrainte d’enseignement, avec des salaires très élevés. Cependant, les interdictions de publier mentionnées par l’auteur, ainsi que les difficiles collaborations universitaires permettent de se questionner sur les avantages de cette position et la pertinence d’un statut d’expatrié qui fait question tant dans la posture que dans la manière de penser les relations nord/sud.

 Ce livre nous permet donc de nous interroger sur les possibilités de faire de la recherche hors de l’Université, sans trop de contraintes politiques, mais également sur les héritages de la colonisation dans le contexte institutionnel. En effet, malgré les nombreuses modifications de l’IRD, ses liens avec l’ORSTOM ne sont jamais complètement effacés, ce qui permet de se questionner, de façon plus générale, sur le maintien des rapports coloniaux dans le cadre de cette nouvelle gouvernance globale évoquée par l’auteur et dans nos sociétés contemporaines. Que faire de ces institutions qui semblent être à la fois vouées à disparaître et invincibles ? Comment penser le post-colonialisme tout en permettant le maintien de structures issues directement de la colonisation?