Frakas

Après vingt-cinq années de journalisme qui l’ont conduit aux quatre coins de la planète pour L’HumanitéLe Parisien ou Mediapart, Thomas Cantaloube est devenu romancier et scénariste. Son premier roman Requiem pour une République (Gallimard, 2019) est une plongée dans les débuts de la VRépublique sur fond de guerre d'Algérie entre 1959 et 1961. La suite du récit, intitulée Frakas (Gallimard, 2021), se déroule pendant un épisode méconnu de l’histoire des décolonisations : la guerre du Cameroun.

 

En 2011, paraissait le livre Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971 (La Découverte) de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa suivi, quelques années plus tard, d’une version raccourcie du même ouvrage, intitulé cette fois La guerre du Cameroun, l’invention de la Françafrique (La Découverte, 2016). Cet ouvrage historique très important, dans la foulée de ceux de Mongo Betti et Achille Mbembe, n’a pas reçu en France le retentissement mérité. À l’adverbe « malheureusement », j’ajouterai le qualificatif : « pas étonnant ».

Kamerun ! raconte en effet une guerre coloniale que la plupart des Français ignorent totalement, car elle fut passée sous silence lors de son déroulement (années 1950 et 1960) et continue de faire l’objet d’une absence cruciale d’études historiques ou de mises en scène fictionnelles, qui est un autre moyen de transmission. Cette cécité, volontaire à l’époque, coupable aujourd’hui, alimente une méconnaissance de ce conflit qui a causé des dizaines de milliers de morts dans la population camerounaise et érigé un système de relation entre la France et son ancienne tutelle qui perdure peu ou prou aujourd’hui, basé sur le népotisme, le clientélisme et la corruption, et que l’on retrouve, à des degrés divers, avec toutes les anciennes colonies tricolores.

En tant que journaliste s’intéressant à l’actualité internationale, j’avais dévoré le livre Kamerun !, avant de « couvrir » quelques années plus tard la rébellion des régions anglophones du pays, toujours latente mais réveillée à partir de 2017. C’est donc tout naturellement que, lorsque j’ai troqué ma plume de reporter pour emprunter celle du romancier, je me suis penché sur cette guerre méconnue de la France au Cameroun à la charnière des années 1960. Après un premier roman policier – Requiem pour une République (Gallimard, 2019) – qui se déroulait dans l’Hexagone entre 1959 et 1961, lors des débuts de la Ve République et durant les « événements d’Algérie », comme on les baptisait pudiquement, j’ai choisi de prolonger mon récit en précipitant mes personnages dans le conflit camerounais.

C’est ainsi qu’est né Frakas, qui se déroule entre Paris, Marseille, Yaoundé et Douala, en 1962, juste après que le Cameroun a acquis son indépendance, mais au moment où la France verrouille son contrôle sur le pays et, pour reprendre l’analyse du ministre des Armées de l’époque, Pierre Messmer, « accorda l’indépendance à ceux qui la réclamaient le moins après avoir éliminé politiquement et militairement ceux qui la réclamaient avec le plus d’intransigeance ».

N’étant pas historien, et n’ayant aucune prétention à l’être, j’ai avant tout écrit un polar, c’est-à-dire un récit de flingues, de flics et de bandits. Mais, appartenant à une génération qui a « appris » la guerre du Vietnam grâce à « Platoon » et découvert le 17 octobre 1961 avec Didier Daeninckx, j’espère être parvenu à semer, « en contrebande », des petits cailloux qui inciteront mes lecteurs à aller voir plus loin pour s’instruire par eux-mêmes sur ce pan de notre récit national que beaucoup aujourd’hui, préféreraient continuer à enfouir.