Colonisation, décolonisation, mémoires vives

Pascal Blanchard, historien spécialiste du fait colonial et des questions d’immigration, co-directeur du Groupe de recherche Achac et Nicolas Bancel, historien, professeur ordinaire à l’Université de Lausanne/ISSUL (Suisse) et co-directeur du Groupe de recherche Achac, ont contribué à la création du 4e numéro de la revue SOIF !, la revue curieuse (Édition Petit à Petit) en tant que conseillers historiques et auteurs. Cette revue, dont le premier numéro parait en 2019, propose d’explorer les multiples facettes de notre humanité, de plonger dans la complexité de notre passé et d’imaginer les particularités de notre futur pour comprendre et analyser le monde qui nous entoure grâce aux toutes dernières avancées de la recherche racontées dans des « documentaires-BD ». Au centre de ce nouveau numéro, Pascal Blanchard et Nicolas Bancel s’interrogent sur les mémoires vives de la (dé)colonisation à travers l’histoire des zoos humains, des évènements de Madagascar de 1947 et de la période de révoltes de l’entre-deux-guerres. À découvrir également dans la revue : une interview de Lilian Thuram, président de la Fondation – Éducation contre le racisme, et le point de vue de Guido Gryseels, directeur de l’AfricaMuseum (Belgique), sur les spoliations et restitutions de biens issus des conquêtes coloniales.

 

Le passé colonial est le dernier tabou de l’histoire de France du XXe siècle. Les mémoires s’entrechoquent. Les récits s’affrontent. Chacun veut relire à l’aune de son histoire personnelle, de celle de ses parents et grands-parents, de ses opinions politiques, ce passé colonial qui trouble nos récits collectifs. La France a été le second empire colonial au monde, la colonisation a commencé au XVIe siècle, la dernière décolonisation date de 1980 (les Nouvelles-Hébrides) et fin 2021 le troisième référendum en Nouvelle-Calédonie s’annonce comme une étape charnière dans le processus de décolonisation de ce territoire.

Ce dossier de la revue SOIF ! arrive au bon moment. Il permet d’ouvrir les yeux, ensemble, sur ce passé. D’abord à travers l’interview de Lilian Thuram sur son engagement contre les préjugés racistes, puis avec le regard que pose le directeur général de l’AfricaMuseum, Guido Gryseels – un musée où nous co-organisons début novembre 2021 une grande exposition sur les « zoos humains » pour le 125e anniversaire de l’exposition internationale de Bruxelles de 1897 et l’exhibition de Congolais – , sur les restitutions des biens culturels pillés et volés pendant la colonisation et, enfin, avec les deux récits que nous avons proposés, l’historien Nicolas Bancel et moi, sur les « événements de Madagascar » de 1947 et sur l’histoire des zoos humains.

Au cœur de ces récits croisés, notre objectif est de chercher à écrire ensemble un nouveau regard sur le colonialisme. Ce n’est pas seulement décrire ce qui s’est passé « là-bas », c’est aussi comprendre l’histoire et les imaginaires de la « métropole » et déconstruire les idées reçues liées à cette époque. Ce processus est complexe dans la mesure où il heurte une opinion publique, ainsi que celle de chercheurs et de polémistes qui refusent de regarder ce passé, ces violences, en face.

Pour autant, il faut appréhender cette histoire dans toutes ses dimensions, il n’est plus possible de la laisser enfouie dans le grenier de notre récit national. Il faut sortir de l’amnésie. C’est ainsi que nous construirons l’avenir et que nous pourrons expliquer ce passé et faire œuvre de pédagogie.

 

Au cœur des zoos humains

D’où viennent les représentations racistes et les stéréotypes ? Pour lutter contre ceux-ci, il est indispensable de retracer leur histoire. Les zoos humains ont massivement favorisé la construction et la diffusion de ces représentations racistes. Depuis le début du XIXe siècle et jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de figurants « exotiques » ont été systématiquement présentés comme des « sauvages » en Europe, aux États-Unis et au Japon. Les zoos humains ont donc contribué à façonner et à enraciner un racisme populaire. Cette histoire nous permet de mieux comprendre, aujourd’hui, comment ces préjugés sont devenus des lieux communs.

Tout au long du XIXe siècle, l’anthropologie raciale va s’efforcer de prouver l’existence d’une « hiérarchie des races », au sommet de laquelle trône l’Européen. Les Bochimans, les Canaques ou les Aborigènes sont considérés comme les « races » les plus inférieures, parfois assimilées aux grands singes. Ces prétendues « vérités scientifiques » contribueront puissamment à légitimer le racisme, les conquêtes coloniales et la hiérarchie des races.

 

Les zoos humains au cœur du système colonial

Depuis l’exhibition de la « Vénus hottentote » au début du XIXe siècle jusqu’aux années 1940-1950, les zoos humains ont mobilisé des dizaines de troupes d’ « indigènes ». Ces indigènes pouvaient venir d’Afrique, d’Asie, d’Océanie, des Amériques et parfois d’Europe (Lapons, Irlandais, Bretons…). Ils sont exhibés en Europe, aux États- Unis et au Japon dans des zoos, des cirques, des théâtres, des cabarets, des foires, des défilés, ou au sein des Expositions universelles et coloniales.

Pour les visiteurs, il s’agissait le plus souvent du premier et unique contact avec ces hommes, ces femmes et ces enfants venus d’ailleurs, renforçant ainsi les préjugés racistes du public. Les zoos humains sont aussi un système économique, puisque des dizaines d’imprésarios, à l’image des précurseurs P. T. Barnum aux États-Unis et Carl Hagenbeck en Allemagne, ont gagné de l’argent en faisant circuler ces troupes.

 

1947 : l’insurrection de Madagascar

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France est dans le camp des vainqueurs, en grande partie grâce à ses colonies. Pourtant, en moins de vingt ans (1943-1962), comme les autres puissances impériales, elle perd la plus grande partie de son empire. Après la victoire sur le nazisme, la France réprime les mouvements anticolonialistes, en Algérie (1945), en Indochine (1946) puis à Madagascar (1947-1948). Ces actes inaugurent une longue période de guerres, comme en Indochine (1946-1954), en Algérie (1954-1962) et au Cameroun (1955-1967), et de répressions dans toute l’Union française. Les massacres de Madagascar sont emblématiques de cette volonté de préserver à tout prix les possessions impériales et de maintenir coûte que coûte le système colonial.

 

L’entre-deux-guerres : une période de révoltes

Après 1945, la France entreprend quelques réformes, tout en refusant toute perspective d’indépendance. Un nouveau parti indépendantiste, le Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM), est créé le 22 février 1946. Pour le combattre, l’administration coloniale soutient un parti pro-français, le PADESM, créé le 2 juin 1946. L’insurrection est déclenchée le 29 mars 1947 : des Malgaches attaquent le camp militaire de Moramanga et des villes côtières. Ils sont repoussés, mais la révolte s’étend bientôt dans plusieurs régions de l’île. Des centaines de colons sont tués ainsi que 1 900 sympathisants du PADESM.

Des milliers de soldats sont alors envoyés à Madagascar à partir d’avril 1947. La répression est impitoyable et la France annonce 89 000 morts (en réalité il y en aura moins, mais ce bilan est destiné à frapper l’opinion et les élites politiques en Afrique). Les leaders du MDRM, qui nient toute participation à l’insurrection, sont condamnés à mort ou aux travaux forcés, puis graciés après plusieurs années de prison. L’île rouge n’a jamais aussi bien porté son nom.