Severiano de Heredia, élu de la République, un livre d’Isabelle Dethan et Antoine Ozanam

 

Dominique Chathuant, agrégé et chercheur-associé au Centre d’études et de recherche en histoire culturelle (CERHiC) de l’Université de Reims (URCA) et qui est intervenu au colloque du 15 décembre 2021 au Musée de l’Homme « Parité, diversité, vie politique », publie dans la Revue Alarmer – revue destinée à diffuser des savoirs scientifiques sur l’antisémitisme et les formes de racisme auprès d’un large public – un article sur la bande dessinée d’Isabelle Dethan et Antoine Ozanam — qui était également au programme du colloque du 15 décembre 2021 — sur Severiano de Heredia, un homme politique français au parcours atypique. Né en 1836 à Cuba dans une famille de « gens de couleur libres », il deviendra le premier « maire » noir de Paris, avant de devenir député puis ministre français. Cette personnalité hors du commun est une des figures du recueil « Portraits de France » et il est également présent dans l’exposition présentée jusqu’au 14 février 2022 au Musée de l’Homme.

 

Après l’historien Paul Estrade en 2011, il est réjouissant que des auteurs et un éditeur se soient intéressés à l’itinéraire de Severiano de Heredia, ce Cubain élu président du conseil municipal de Paris en 1873, puis député et nommé ministre de la République. En France, comme dans d’autres pays, une partie de l’opinion prend peu à peu conscience de présences « inattendues » dans l’histoire nationale, c’est-à-dire, en particulier, ces hommes noirs ayant pris part à l’histoire politique française.

 

Severiano de Heredia (La Havane, 1836-Paris, 1901) est au nombre de ces oubliés parfois présentés à tort comme volontairement occultés lorsqu’il s’agit de rappeler – sur fond de polémique – les expériences vécues par des maires noirs ou « de couleur » dans l’histoire des édiles de France. Si ces personnages ont pu être oubliés à la suite d’une amnésie qui n’est pas totalement détachée de représentations inconscientes, leur oubli n’a pas été sciemment organisé. 

 

La volonté existe aujourd’hui de rappeler leur existence afin de démontrer l’ancienneté de situations qu’on pourrait croire nouvelles et qui interrogent l’égalité républicaine. Cette volonté véhicule toutefois le risque de mettre en avant des présences considérées sous le seul angle d’une origine ou d’une couleur qui résumerait l’être et serait entendue comme la seule raison justifiant qu’on évoque leur parcours en faisant de leur couleur un métier ou un programme politique. Ce risque peut aussi impliquer l’idéalisation de personnages ou la construction de légendes : on pense en particulier aux confusions factuelles aberrantes entre la légende, le roman et l’histoire de la « mulâtresse Solitude » dont on sait en réalité si peu de choses.

 

Peu connu en France, de Heredia n’échappe pas à ce phénomène avec la rumeur infondée selon laquelle il aurait été mentionné comme exemple à suivre dans un discours d’investiture de Barack Obama jamais daté. Pourtant, outre les deux « inaugural adresses » d’Obama (2009, 2013), il n’y a nulle trace de cette allusion dans le corpus présidentiel et l’idée même qu’elle puisse y figurer semble a priori improbable. L’itinéraire de Severiano de Heredia n’en a d’ailleurs nul besoin pour mériter l’attention. 

 

 

Un pardito à Paris 


Le récit de ce « biopic » scénarisé par Antoine Ozanam et dessiné par Isabelle Dethan s’ouvre sur une conversation entre de Heredia et un ami dans un estaminet parisien. Sur fond d’économie de plantation, le procédé graphique permet de revenir sur des souvenirs d’enfance du jeune mulâtre cubain que son père éloigne du pays pour le protéger des réactions à l’hypothétique Conspiration de l’Échelle (1840-1845), dont la répression aveugle occasionne des centaines de morts parmi les esclaves et les libres de couleur, dans le contexte des angoisses de révolte qui obsèdent les maîtres et demeurent inhérentes à l’esclavage. 

 

Ces images s’incrustent dans de plus larges vues de Heredia déambulant dans le Paris nocturne. On peut apprécier le soin appliqué à la reconstitution du Paris du milieu du XIXe. Les époques se succèdent rapidement, passant de l’arrivée de l’homme à Paris entre 1844 et 1846, à son éducation bourgeoise puis à des épisodes plus tardifs de la vie de Severiano de Heredia. Les auteurs n’ont pas jugé utile de poursuivre l’ouvrage jusqu’à la mort de l’homme, ce qui n’était pas nécessaire à la démarche pédagogique que constitue ce livre. 

 

 

De Heredia en République 

 

Severiano de Heredia fut donc un élu parisien et national de premier plan dans les années 1870-1880. Conseiller municipal du quartier des Ternes (Paris 17e) au tout début de la Troisième République (1873), il fut ensuite président du conseil municipal de Paris (1879), accomplit deux mandats à la Chambre (1881-1889) et fut ministre des Travaux publics (1887). L’homme se situa d’abord très à gauche, dans la cosmogonie politique du temps. Sous Mac Mahon et l’Ordre moral, il était au nombre des radicaux où l’on retrouvait aussi bien un Clemenceau qu’un Gambetta.

 

 

Il fut ensuite porté comme tant d’autres par le mouvement séculaire qui vit, à l’extrême gauche, la naissance régulière de nouveaux courants repoussant mécaniquement les groupes de gauche antérieurs vers le centre jusqu’aux années 1980. Gambettiste lors de son premier mandat à la Chambre (Union républicaine, 1881-1885) alors que les républicains opportunistes étaient débordés sur leur gauche par les radicaux, de Heredia rejoignit ensuite pour son second mandat (1885-1889), la Gauche radicale, alors au centre gauche. C’est durant cette législature qu’il fut nommé ministre dans le premier cabinet de Maurice Rouvier. 

 

 

Un gambettiste, ses passions et ses tourments

 

 

Il n’était pas simple de produire un récit biographique satisfaisant en faisant entrer une si forte densité d’événements politiques dans un peu moins de soixante pages. Une partie des explications est donc contenue dans les phylactères et c’est sans doute le tour de force de l’ouvrage. Le dessin du personnage s’inspire des photos qu’on possède de Heredia. On suppose aussi que le personnage de la page 22 est Léon Gambetta, si toutefois on a une idée de son visage et des postures physiques dans lesquelles la presse l’a souvent campé. L’album qui s’inspire évidemment de l’ouvrage biographique de Paul Estrade précédemment cité, met en exergue ce qui distingue de Heredia dans son parcours politique. 

 

 

De Heredia passe pour avoir été assez avancé en matière de droits des femmes. Les auteurs ont pris soin de faire allusion à son versement volontaire d’une pension à une ancienne compagne matériellement lésée par la séparation. Il défendit aussi un salaire féminin égal à celui des hommes. Les auteurs soulignent par ailleurs ses convictions laïques, son intérêt pour les questions sociales, les sociétés de secours mutuel, les bibliothèques municipales, les chemins de fer et l’automobilisme, notamment la question des véhicules électriques. 

 

 

De Heredia s’intéresse à l’entreprise coloniale française, alors très isolée dans l’opinion et en but à l’hostilité des droites et de l’extrême-gauche. Il vote l’expédition de Ferry au Tonkin, ce qui n’a rien d’étonnant pour quelqu’un qui se situe dans le camp des républicains opportunistes derrière Ferry ou Gambetta. Le récit graphique le dit hostile aux exhibitions coloniales en vogue et l’on peut se demander quel fut exactement son avis sur la question s’il en laissa trace. À plusieurs reprises, les pages reviennent sur le retard que de Heredia aurait mis à rompre avec un héritage incluant la propriété d’esclaves. 

 

 

On sait cependant que Le Figaro publia après les élections d’août 1881 un rectificatif assez élégant à une notice post-électorale affirmant qu’il était un libéral propriétaire de plusieurs esclaves et du tiers d’une habitation-sucrerie cubaine. Le quotidien démentit quatre jours plus tard en évoquant une renonciation ancienne à l’héritage familial et en précisant au passage que l’esclavage était aboli à Cuba depuis le 13 février 1880. Il faut sans doute prendre garde aux présupposés charriés par cette lancinante question de l’opinion personnelle et des actes de tout descendant d’esclave à propos de l’esclavage. Elle est récurrente aussi pour Toussaint Louverture, Olaudah Equiano ou les marchands négriers africains, comme si l’on attendait d’eux des vertus, voire une perfection morale qui concernerait moins les autres, avec la fausse idée toujours sous-jacente qu’on serait davantage le frère de celui qui aurait la même couleur de peau. Il demeure que de Heredia fut longtemps propriétaire d’esclaves, en même temps que proche des réformateurs cubains et portoricains favorables à une abolition progressive. Cette contradiction soulignée par Paul Estrade est suffisamment suggérée dans le scénario de l’album.

 

 

Quelques anachronismes auraient pu être évités. Ainsi, « objection, votre honneur » n’est pas dans la procédure pénale française et n’était pas diffusée en France à cette époque, faute de séries télévisées. L’idée que de Heredia et son épouse Henriette Hanaire aient pu échanger au quotidien des phrases sur le « racisme (sic) » des gens (p. 33-34) est, elle aussi anachronique. De Heredia n’était pas au centre des préoccupations de l’opinion, quoi que dirent de lui certains adversaires. 

 

 

Un article de L’Intransigeant de 1887 faisait de lui « le Nègre de la République » mais ce genre de propos ne fit pas le pain quotidien des médias. Le fait que de Heredia a pu être également qualifié de « Nègre du ministère » ou de « ministre chocolat » ne doit pas faire oublier la violence habituelle de la presse politique et sa cruauté pour l’adversaire. C’est sans doute dans l’appartenance au camp républicain qu’il faut voir l’origine d’une violence verbale puisant son inspiration dans les représentations raciales et inégalitaires du temps. 

 

 

Noir ou mulâtre ? 

 

 

Les images montrent à plusieurs reprises une femme impressionnée par de Heredia qu’elle appelle « ce mulâtre ». De Heredia était-il noir ou mulâtre ? La question a été posée, souvent de façon fort maladroite, pour Barack Obama ou pour Raphaël Élizé. Elle n’a de sens que si on la replace dans un contexte historique. L’expérience de la race varie dans le temps et dans l’espace. S’il est clair que de Heredia était mulâtre, et donc libre de couleur, dans une société esclavagiste où ce statut faisait sens et impliquait une condition sociale précise, noir ou mulâtre ne constituaient pas des catégories opérantes et figées dans le Paris de cette époque. En revanche, être un enfant illégitime en était une. 

 

 

Le terme « mulâtre » pouvait être employé dans le langage courant quand on avait connaissance du métissage d’une personne (par exemple Alexandre Dumas), mais il ne déterminait pas de règle particulière d’étiquette socio-raciale à respecter comme c’est le cas dans les sociétés (post)esclavagistes. Par ailleurs, poser aujourd’hui ce type de question ou affirmer qu’il était métis revient à supposer l’existence de la race au sens biologique. On retiendra donc que selon son inspiration, la presse décidait ou pas de voir de Heredia « nègre », foncé, voire « mulâtre » au sens biologique, pour une époque persuadée de l’existence de races stables et anciennes qui ne se seraient mêlées que de façon accidentelle. 

 

 

Quelles pistes pédagogiques ?

 

 

Cet ouvrage est-il utilisable en classe ? Sans doute y trouvera-t-on des exemples intéressants sur l’éducation des filles, les débuts de la IIIe République ou de l’automobile. L’esclavage n’en est certainement pas l’aspect le plus notable, l’essentiel restant avant tout de montrer la réaction de la société à la différence de couleur d’une personnalité politique sortant de la place que semble lui assigner une société peu habituée à rencontrer des hommes noirs ou à peau foncée dans les salons parisiens. 

 

 

Sur la question de la diversité française, une diversité qui devrait désigner tous les Français et non les plus pigmentés ou les plus exotiques aux yeux des autres, de Heredia est effectivement un exemple. Il montre l’ancienneté de présences qu’on croit nouvelles en France. Faut-il utiliser l’album pour souligner le fait ? Oui, mais l’ouvrage portera davantage s’il est laissé à portée de jeunes lecteurs qui viendront eux-mêmes à cette conclusion en explorant leur CDI, leur bibliothèque municipale ou une librairie, plutôt que de conférer à chaque homme ou femme « inattendu(e) » un statut spécial de femme ou d’homme noire subissant l’injonction de représenter un collectif de rattachement. 

 

 

Il servira aussi, et de meilleure façon en présentant plusieurs parcours des républicains de la période opportuniste ou en figurant parmi les sources d’un exposé sur l’automobile ou sur l’ancienneté de la question de la voiture électrique. Il n’est pas nécessaire de focaliser sur la couleur de la peau ou l’origine pour montrer ce qu’un homme comme Severiano de Heredia nous dit de l’histoire de la France.

 

 

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