Affiche anti-apartheid du Mrap, novembre 1985.

Un Apartheid social, territorial, ethnique

Nous y sommes. Il y a dix ans, nous évoquions dans La Fracture coloniale, les effets délétères de processus postcoloniaux impensés, mais bien réels. Premier bilan de la France postcoloniale, ce livre avait en même temps rencontré le succès et suscité le débat, tout en se heurtant à de très fortes résistances. « Comment pouvez-vous oser suggérer que la France d’aujourd’hui est le produit d’une France coloniale disparue ? » « La France contemporaine n’est pas postcoloniale, tout le monde à les mêmes droits ! Le seul problème est social. » Que n’avions-nous pas entendu à l’époque : décalque, amalgame, réification du colonial, vision culturaliste… Aujourd’hui, un premier ministre va plus loin. Il compare la situation de la France à un Apartheid.

La Fracture coloniale alertait déjà sur la profondeur des processus de ségrégation qui étaient alors à l’œuvre et qui nous semblaient déjà particulièrement inquiétant. Nous analysions ces processus d’un point de vu postcolonial. En particulier, comment la relégation de pans entiers de la communauté nationale s’appuyait sur l’incorporation inconsciente de représentations racistes des populations (post)coloniales.

A nouveau, nous y sommes. Toutes les études sociologiques montrent comment se consolide les ghettos ethnique urbains : appauvrissement généralisé, chômage décuplé et de masse pour les jeunes, désertion des institutions publiques, écoles déclassées… Non seulement cela ne s’est pas amélioré, mais la situation a empirée, car cet effondrement territorial a fait fuir les classes moyennes (essentiellement blanches) et contraint, conditionné la proximité ethnique. La territorialisation de la misère sociale et l’ethnicisation des territoires est bien une réalité.

A noter que la pétrification des ghettos urbains s’inscrit dans le vaste mille-feuille de ghettos qu’est désormais notre société, où sans passer par les préparations aux grandes écoles, il n’est désormais point d’avenir possible au sein des élites. Or, la solidification des réseaux élitaires, le système des passes-droits, l’entre-soi des élites et le théâtre d’ombre qu’est devenu toute la politique ; mais aussi le rejet global des populations postcoloniales, la focalisation sur l’islam et la profondeur des discriminations condamnent des pans entiers de la jeunesse – principalement des quartiers mais pas seulement – à l’anomie, au bégaiement existentiel, au désespoir. Les djihadistes sont des cas heureusement exceptionnels, issus de processus complexes. Mais dans l’équation entre en compte, aussi, l’absence d’horizon, l’amertume et le ressentiment.

A nouveau, nous y sommes. Nous sommes passés de la fracture coloniale à la fracture ethnique. Ce que l’on décrivait et annonçait il y a dix ans s’est effectivement produit. On aurait tord de sous estimer le potentiel explosif de cette situation.