Les Empires

Cette semaine, à l’occasion des Rendez-Vous de Blois organisés du 8 au 11 octobre 2015, Catherine Vidrovitch analyse le choix du thème dont il sera question cette année : « Les Empires ». Cette thématique est liée aux post-colonial studies ou « histoire croisée et connectée », courant qui commence à prendre de plus en plus d’ampleur en France. Elle revient donc sur cette mutation dans le domaine de l’histoire en France.

 Après une dizaine d’années de discussions parfois violentes, voire de polémiques virulentes à propos des épisodes coloniaux et des processus de décolonisation, les historiens se tournent vers l’origine du problème : les Empires. Les études sur la question se sont multipliées. Dans ce contexte, c’est un historien de l’Afrique colonisée, Frederick Cooper, qui en association avec Jane Burbank, spécialiste de l’ « Empire russe », s’est penché sur l’histoire impériale comparée (2010). Dans un livre tôt traduit en français, les deux spécialistes américains abordent la comparaison, jusqu’alors guère posée, entre ces systèmes politiques si fréquents et si durables dans l’histoire du monde, depuis l’empire chinois, l’empire romain ou l’empire Moghol jusqu’aux empires coloniaux récents. Probablement faute de place, mais aussi peut-être parce que la comparaison leur paraissait trop audacieuse, ils n’ont abordé, dans ce gros ouvrage de synthèse, ni les empires indiens d’Amérique, ni les empires africains dont l’histoire est désormais bien documentée. On risquait donc (surtout chez les contemporanéistes) de revenir à une vision occidentalisée de la question. La tentation de relire la politique impériale des grandes Puissances, et en particulier leur politique coloniale a réapparu en force en France, mesurée à l’aune de l’histoire classique élaborée depuis deux siècles de recherche intensive. Cela risquait de faire fi des formidables avancées provoquées par l’éveil des subaltern studies, devenues postcolonial studies et aujourd’hui adoptées sous le nom d’histoire croisée et connectée grâce entre autres à l’ouvrage novateur de Romain Bertrand sur l’Histoire à parts égales (2011), et aux approches résolument globales de Serge GRUZINSKI sur l’Amérique indienne et ses rapports au monde (Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et islam à l’orée des temps modernes, 2008).

Les Rendez Vous arrivent donc à point. Les auteurs ici cités et bien d’autres y montrent que la construction d’empires de toutes sortes est un phénomène mondial. Gageons que la table ronde qui pose la question de savoir « si les empires coloniaux sont des empires comme les autres » pourra répondre que les colonisations ont connu les formes impériales les plus diverses, y compris l’empire romain tant que ses nombreux sujets n’ont pas reçu la nationalité impériale : question de citoyenneté et de nationalité qui reste posée dans une table ronde animée par Fred Cooper, chez les colonisés du XXe siècle. Comparer l’incomparable, ce maître mot de Marcel Détienne (2009), reste la règle.
Blois 2015 s’annonce comme une belle aventure visant en grande partie à remettre nos pendules historiographiques à l’heure.

Le programme complet est en ligne : http://www.rdv-histoire.com/IMG/pdf/prog_web.pdf

Catherine Coquery-Vidrovitch est historienne, spécialiste de l’Afrique et professeur émérite de l’université Paris Diderot. Ses principaux thèmes de recherche sont l’Afrique, les enjeux politiques de la colonisation et le concept d’impérialisme.