Les femmes afro-américaines à Paris pendant l’entre-deux- guerres

Dominic Thomas est Directeur du Département d’études françaises et francophones à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) il propose une analyse du Paris de l’entre-deux-guerres au féminin à travers le livre de Tracy Sharpley-Whiting, Bricktop‘s Paris: African American Women in Paris Between the Two World Wars (SUNY Press, 2015). Retour sur une époque où Paris était une capitale-monde.

Dans cet ouvrage innovant — Bricktop‘s Paris: African American Women in Paris Between the Two World Wars (SUNY Press, 2015) — Tracy Sharpley-Whiting, directrice du Centre d’études africaines et afro-diasporiques à Vanderbilt University aux États-Unis, se penche sur la période de l’entre-deux-guerres en France et les présences afro-américaines dans la capitale.

Cette période a évidemment fait l’objet de maintes études, mais la dimension féminine n’a pas été suffisamment examinée, à l’exception de la personnalité de Joséphine Baker. Ce livre représente donc une première tentative pour remédier à ce déséquilibre critique et la première étude compréhensive sur l’influence artistique, culturelle, politique et sociale des femmes afro-américaines à Paris pendant l’entre-deux-guerres. Bricktop’s Paris devrait ouvrir une nouvelle discussion sur le riche patrimoine de cette époque, surtout en ce qui concerne les débats contemporains sur l’identité et la construction de la notion de race (http://www.sunypress.edu/p-5988-bricktops-paris.aspx).

Combinant une recherche approfondie sur Ada Bricktop (1894-1984), animatrice et danseuse de cabaret afro-américaine, et d’une autofiction sur le personnage, Tracy Sharpley-Whiting nous fournit à partir d’analyses de textes littéraires, historiques et biographiques, d’enregistrements, de films, d’illustrations, de lettres, de photographies, de mémoires et d’affiches, une véritable archéologie de ces années charnières comme l’ont souligné plusieurs ouvrages, notamment Le Paris noir (2001), La France noire (2011), Noirs d’encre. Colonialisme, immigration et identité au cœur de la littérature afro-française (2013) ou le catalogue African American Art: Harlem Renaissance, Civil Rights Era, and Beyond (2014).

Les cinq chapitres du livre de Tracy Sharpley-Whiting offrent au lecteur une feuille de route, naviguant entre une période historique en mutation permanente et les particularités d’un contexte culturel, économique, politique et social. Il porte également sur les activités d’Ada Bricktop, sur les femmes afro-américaines, les écrivaines et les artistes, ainsi que sur l’élaboration progressive d’un « Paris noir ».

Cette étude approfondie et solidement documentée est aussi accessible grâce à l’attention portée au contexte, aux faits et à la présence d’anecdotes, permettant ainsi au lecteur d’être envahi par les sons et le goût de l’époque. L’expérience masculine est aujourd’hui mieux connue, celle des femmes beaucoup moins au cours de cet entre-deux-guerres. De fait, Paris a joué un rôle « capital » pour ces femmes afro-américaines tout comme pour la mise en place d’un réseau d’interconnexion entre les États-Unis et la France, pour la dimension bidirectionnelle, pour l’expérience individuelle ou collective, et pour un discours qui continue à orienter et éclairer les débats sur la formation de communautés diasporiques.

Nous apprenons, par exemple, les restrictions, les possibilités et les liens qui existaient entre les principaux courants de l’histoire intellectuelle. Nous appréhendons aussi la manière dont ces femmes influençaient les échanges culturels et politiques et les positions prises par leurs homologues afro-américains, les rapports avec l’élite intellectuelle qu’ils côtoyaient, leur statut par rapport aux autres Américains à Paris, l’interpénétration d’une vision du monde transatlantique, mais aussi les liens tissés avec d’autres artistes, écrivaines et féministes à Paris.

Bricktop’s Paris demande donc une réévaluation de l’entre-deux-guerres, soulignant l’importance d’une mise en contexte souvent absente des analyses sur le genre et la race. En effet, les femmes afro-américaines, dont il est question, ont connu des libertés individuelles, collectives, et artistiques alors inconcevables aux États-Unis (ou dans l’empire colonial français). Elles contribuent simultanément à l’élaboration d’un discours transnational sur l’identité et la race, mais aussi — comme l’a montré le collectif de The Color of Liberty: Histories of Race in France (2003) sous la direction de Susan Peabody et Tyler Stovall — que « l’on ne peut comprendre les questions de race en France sans prendre l’expérience coloniale en considération. […] La race est un facteur significatif de la vie en France depuis ces trois derniers siècles ». Bricktop’s Paris n’ignore pas la dimension paradoxale des années 1930 précisant de quelles façons les Afro-Américains, de manière plus générale, opéraient dans une situation coloniale au cœur même de l’Empire français et dans le cadre d’une expansion coloniale outre-mer soutenue par le mythe de la supériorité occidentale, s’appuyant sur le principe de la mission civilisatrice, et renforcée par une hiérarchie raciale.

Comme Tracy Sharpley-Whiting le souligne, « La bonne fortune des Afro-américains à Paris ne diminue en rien l’incongruité des relations de leur pays d’accueil avec son vaste empire multiracial en Afrique, en Asie, dans les Antilles, dans le Pacifique, et dans l’océan Indien, ainsi qu’avec ces Français noirs résidant dans la capitale française ».

La race ou la question de l’identité raciale était des sujets incontournables, associés à une période qui a vu la naissance d’associations et de fédérations luttant contre les discriminations et l’émergence d’activités et d’expressions de convictions anticolonialistes.

Pour Tracy Sharpley-Whiting, « ces aspects complexes appellent à une approche plus nuancée sur la notion de noire aux États-Unis, sur la problématique du genre et des particularités du racisme américain, tout comme l’exotisme et l’impérialisme français au XXe siècle ». Comme nous l’avions souligné dans un ouvrage précédent (Noirs d’encre. Colonialisme, immigration et identité au cœur de la littérature afro-française, La Découverte, 2013), ce type d’ouvrage « se propose de comprendre comment les contributions intellectuelles antérieures aux études interdisciplinaires sur les Africains et les Afro-Américains en France ont permis que de tels projets soient entrepris, mais également d’étendre le champ du discours afin d’illustrer la façon dont Le Paris noir et La France noire fluctuent dans l’imagination des écrivains et dans leurs textes, dont le contenu sociologique s’applique invariablement à la métropole et à l’Hexagone dans son ensemble ».

Ce nouveau livre de Tracy Sharpley-Whiting s’inscrit dans le sillage d’ouvrages tels que Frantz Fanon: Conflicts & Feminisms (1998) ; Black Venus: Sexualized Savages, Primal Fears, and Primitive Narratives in French (1999) ; Negritude Women (2002) ; Pimps Up, Ho’s Down: Young Black Women, Hip Hop and the New Gender Politics (2007) ; The Speech: Race and Barack Obama’s “A More Perfect Union” (2009) et Beyond Negritude: Paulette Nardal and Essays from La Femme dans la Cité (2009), et d’un intérêt croissant aux États-Unis sur ces questions et celles qui s'y rattachent. Bricktop’s Paris révèle comment ces femmes afro-américaines — artistes, féministes, intellectuelles, écrivaines, défenseurs des droits civils — ont pu se forger un espace dans lequel s’exprimer, susceptible d’encourager une prise de conscience politique et d’atteindre un épanouissement personnel. Côtoyant l’avant-garde de l’entre-deux-guerres — les expatriés américains tels que F. Scott Fitzgerald et Gertrude Stein, le grand jazzman Cole Porter, les peintres Picasso et Matisse ainsi que l’élite littéraire parisienne (Breton, Colette) —, la présence et l’engagement de ces femmes afro-américaines accentuent encore plus les relations symbiotiques entre la France et les États-Unis.

Cette présence influence l’entre-deux-guerres sur des questions connexes actuelles (discrimination positive, statiques ethniques / statistiques de la diversité) et explique aussi la persistance de la fascination (de l’obsession ?) française pour la dimension globale des cultures « noires américaines ». Ce livre retrace une histoire méconnue et vient par conséquent combler un grand vide dans l'histoire culturelle, intellectuelle, politique et sociale du XXe siècle.