Les élections en Afrique

Pascal Blanchard, historien et auteur de l’ouvrage Les Afriques aux Éditions Milan (avec Sandrine Lemaire), propose de s’attacher au « grand tournant » électoral que connaît et va connaître l’Afrique dans les six prochains mois aux quatre coins du continent. Une lecture transversale de ces élections présidentielles, pour suivre ce moment majeur pour la démocratie (ou non) dans l’Afrique subsaharienne. 

D’octobre 2015 à février 2016, soit pendant six mois, ont lieu ou auront lieu des élections présidentielles dans différents États africains sub-sahariens : Burkina Faso — prévue le 29 novembre 2015, après que la situation post-coup d’état ait pris fin avec l’arrestation du putschiste Gilbert Diendéré début octobre —, République Centrafricaine — élections reportées au 13 décembre 2015 —, Tanzanie – élection du 29 octobre –, Guinée – élection du 16 octobre – et Côte d’Ivoire – élection du 25 octobre 2015 –, Niger et Bénin – élection en 2016. L’hétérogénéité de la situation politique dans ces différents pays ne donne pas la même signification à ces élections « démocratiques ». Cependant la concomitance de ces élections en fait un événement sans précédent depuis un quart de siècle et la fin de la Guerre froide (1990), et sera vu dans quelques années comme un réel tournant politique sur le continent africain… ou comme l’incapacité des « démocraties » africaines à sortir de leur mortelle impasse.

D’un côté, nous avons des États avec un régime de transition comme le Burkina Faso et la République Centrafricaine (Centrafrique). Des pays, étant encore en plein chaos politique, où les dates d’élections initialement prévues ont été décalées et sont encore incertaines. Ces élections ont été souvent précédées d’émeutes, de manifestations ainsi que des putschs, comme l’atteste le récent coup d’état au Burkina Faso en date du 16 septembre 2015. De plus, le manque de sécurité va sans aucun doute empêcher le bon déroulement des élections dans certains pays rendant impossible le recensement des électeurs à l’instar de la République Centrafricaine avec le gouvernement d’intérim de Catherine Samba-Ponza. En effet, depuis début octobre, le pays est coupé en deux et sujet à de violentes émeutes. Pourtant, le choix d’un nouveau président est essentiel afin d’apaiser les tensions et de lancer un processus de stabilisation électorale dans cette partie de l’Afrique.

En outre, au Burkina Faso, le processus actuel a été déclenché par un véritable mouvement populaire qui a « expulsé » l’ancien président Blaise Campaoré et qui a conduit au premier Printemps africain du continent. Une vigilance nouvelle de la société civile s’est alors engagée sur ce processus électoral.  De l’autre côté, nous avons des pays comme le Bénin et la Tanzanie où le processus électoral suit son cours. Les présidents au pouvoir « laissent leur place », après deux mandats, à une dizaine d’autres candidats (des situations qui ne sont plus exceptionnelles sur le continent depuis les exemples malien et sénégalais), ouvrant des « débats » démocratiques sans précédent.

Mais, là encore, on observe un manque d’alternance « réelle ». En Tanzanie, par exemple, depuis 1998, c’est le même parti politique (la Chama cha Mapindunzi) qui est au pouvoir. Ainsi, le nouveau président John Pombe Magufuli provient du même parti politique que l’ancien président. Pourtant, le processus électoral fonctionne (le président Jakaya Kikwete s’est retiré après deux mandats) et l’élection a été libre — même si quelques annulation des résultats à Zanzibar sont à noter. Au Bénin, la situation est encore complexe. De fait, après deux mandats, Boni Yayi souhaite trouver un candidat à sa main pour l’élection, mais la présence à la tête du gouvernement de Lionel Zinsou et la pression de l’opinion laissent l’élection plus ouverte qu’il n’y paraît.

Entre ces multiples situations, nous avons celles du Niger  (où la situation de répression est croissante), de la Côte d’Ivoire (où les élections viennent de confirmer l’équipe en place malgré quelques critiques démocratiques et quelques bourrages d’urnes) et de la Guinée (qui vient de « réélire » Alpha Condé pour un second mandat, dans une élection que tous les observateurs jugent illégitime et totalement trafiquée)... Autant de situations où le jeu démocratique est encore plus que fragile. Les potentats locaux sont accusés par l’opposition de s’accaparer les médias pour assurer leur prochain mandat, de contrôler le processus électoral et de ne pas laisser la « démocratie » s’installer. Si ces critiques sont une évidence en Guinée et assez proches de la situation au Niger, c’est plus en nuance en Côte d’Ivoire. Dans ces pays, contrairement au Bénin et à la Tanzanie, les candidats doivent en outre s’acquitter d’une « caution présidentielle », qui peut aller de 8 000 euros au Niger à plus de 90 000 euros en Guinée. Cette pratique bloque toute ouverture réelle à des candidats « moins installés ». Par rapport aux dernières élections, les montants des cautions ont été doublés, ce qui a pour incidence la réduction du nombre de candidats, et le repli sur des caciques des « anciens partis ». Mais l’opinion gronde et récuse de plus en plus ce jeu de dupes.

On pourrait qualifier ces pays de « semi-démocratiques » au regard du contrôle électoral du pouvoir en place. Pour autant, la vie politique en Côte d’Ivoire n’est pas bloquée malgré le succès électoral d’Alassane Ouattara. En outre, la situation post-conflit reste complexe car le président en place, réélu dès le premier tour, voit son parti accusé de manipulation électorale perdant ainsi sa légitimité internationale, le contraignant a donné des gages de « démocratie » à l’opposition. En outre, le fait que quatorze candidats se soient présentés est le signe que la vie politique (et partisane) a repris dans le pays après une guerre civile qui l’a dévasté.

En Guinée, tout était déjà joué d’avance malgré des manifestations pour repousser la date des élections, mais la situation politique était tendue après un premier mandat d’Alpha Condé, malgré la présence de huit candidats pour cette présidentielle. Bien que cette élection ait remis en place un processus politique en panne, l’ancien président contrôle le jeu électoral et la démocratie n’a jamais été partie prenante de ces élections tronquées.

De toute évidence, l’enjeu de ces élections s’étend au-delà du politique, car en plus de représenter un pas vers la démocratie — que certains jugent « impossible » sur le continent —, elles permettent d’offrir une stabilité nécessaire à la bonne marche de l’économie sous la pression de la population et des jeunes diplômés. La mondialisation de l’information, la connexion entre les pays et le niveau d’étude des jeunes générations vont conduire progressivement à une posture duale sur tout le continent : soit le despote, soit le démocrate ! Le faux entre-deux ne sera bientôt plus possible.

En outre, si l’on observe la situation du continent africain il y a vingt ans, elle a de fait beaucoup progressé dans le vote « libre » et dans la mise en place de régimes démocratiques comme en témoigne l’exemple de l’Afrique du Sud, du Mali ou du Sénégal. Mais aussi dans la pression sur les « présidents » après deux mandats, les « fameux président à vie » ! Et pour ceux qui restent au pouvoir et renouvellent celui-ci, la vindicte internationale accompagne leur gestion du pouvoir, même si des situations comme celle du Zimbabwe ou du Cameroun sont encore possibles sur le continent. Pourtant, et en comparaison, l’histoire de la mise en place des régimes démocratiques en Europe a été nettement plus lente — notamment dans l’entre-deux-guerres ou à l’époque du rideau de fer après la Seconde Guerre mondiale — que celle des pays africains qui ont progressé beaucoup plus rapidement depuis les indépendances.

Dans le même élan, des mouvements populaires comme au Burkina Faso montrent que désormais les « opinions » comptent et n’hésitent pas à sanctionner les potentats qui s’accrochent au pouvoir ou qui désignent leurs « enfants » pour leur succéder (Sénégal). Enfin, en dehors des pays en état de guerre permanent ou de dictature absolue — Somali, Érythrée, Soudan, Libye, Zimbabwe — ou tenus par des régimes non-démocratiques comme en Angola ou au Cameroun, la pression des opinions est forte dans de nombreux pays comme au Togo, au Ghana, au Sénégal, au Nigéria, au Gabon ou au Kenya. Cette pression annonce des mutations politiques fortes.

Le continent africain bouge et instaure la démocratie, malgré la pression des dictatures « à l’ancienne » et la volonté des dynasties familiales de rester aux commandes (comme au Congo ou au Gabon). La décennie qui commence va voir se multiplier les processus électoraux démocratiques. C’est le devenir du mouvement qui s’engage et dont les prochains mois seront des étapes majeures, malgré les « manipulations » et les « jeux du pouvoir », les opinions commencent à entrer dans le jeu électoral. C’est la base même du « jeu » démocratique.