Memoire Combattantes

Dossier de presse

« Érotisme colonial et « goût de l’Autre »» (p.395-405)

Chaque semaine, le Groupe de recherche Achac, en partenariat avec CNRS Éditions et les Éditions La Découverte, vous propose un article du livre en open source. L’objectif, ici, est de participer à une plus large diffusion des savoirs à destination de tous les publics. Les 45 contributions seront disponibles pendant toute l’année 2020.

Découvrez cette semaine l’article de Jennifer Anne Boittin, historienne, professeure associée à l’Université d’État de Pennsylvanie (États-Unis), Christelle Taraud, historienne, enseignante dans les programmes parisiens de Columbia University et de New York University. Cet article s’intitule Érotisme colonial et « goût de l’Autre » et analyse l’image de la femme et de l’homme orientaux dans l’univers littéraire et artistique allant des années 1830 aux années 1920. Cette contribution participe d’un programme plus vaste destiné à étudier les relations entre sexe et imaginaires coloniaux.

Le Groupe de recherche Achac met également à disposition, ici, une séquence vidéo du colloque « Images, colonisation, domination sur les corps » qui a eu lieu le 3 décembre 2019 au Conservatoire national des arts et métiers. Découvrez l’intervention de Delphine Diallo, plasticienne et photographe franco-sénégélaise, qui analyse ici, une œuvre de sa création La chronique coloniale. Vous retrouverez cette image commentée dans sa version originale au sein de l’ouvrage Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, (La Découverte, 2018).

 

 

Article 1 « Érotisme colonial et « goût de l’Autre »» issu de la partie 5 Spectacles, nouveaux territoires de l’érotisme, cinéma et mises en scène de l’ouvrage Sexualités, identités & corps colonisés (p.395-405)*

© CNRS Éditions / Éditions la Découverte / Groupe de recherche Achac / Jennifer Anne Boittin & Christelle Taraud (Sexualités, identités & corps colonisés, 2019)

 


 

1. Érotisme colonial et « goût de l’Autre »[1]

Jennifer Anne Boittin et Christelle Taraud

À première vue, l’érotisme colonial semble recouvrir un imaginaire assez simple – voire simpliste – alimenté par des figures stéréotypées, telles l’odalisque de harem, dévoilée par le regard du peintre ou bien la « Négresse » à demi-nue, immortalisée par l’objectif du photographe, participant de ce que Edward Said définissait, en 1978 déjà, comme la construction d’une « altérité féminine », exotisée, érotisée et sexualisée par un Occident blanc et viriliste[2]. Cependant, l’érotisme colonial ne se limite pas à cette représentation, par des hommes blancs, de femmes « Autres ». Il concerne aussi les hommes entre eux et met en scène un véritable homo-érotisme, comme le montre par exemple, dans le contexte de la Tunisie française, les photographies de jeunes « éphèbes indigènes » prises, entre 1904 et 1914, par Rudolf Lehnert et Ernst Landrock[3].

Construit par et pour les colonisateurs, l’érotisme colonial ne peut pourtant être réduit, là encore, à cette seule vision. Car il en existe un autre versant, moins connu et moins médiatisé, lié à l’existence d’un mouvement contraire – que l’on pourrait nommer « Occidentalisme » – altérisant le dominant devenu, à son tour, « Autre », et qui, ce faisant, renverse la dynamique présupposée d’un pouvoir colonial omniscient et univoque.

Cet autre érotisme colonial produit par les « Autres » justement – et non plus seulement subi par eux/elles –, tout en invitant à un échange moins asymétrique, raconte aussi une autre histoire : celle de fantasmes, de désirs et de plaisirs mutuels incluant tous les citoyens et les sujets des Empires, y compris les métropolitains qui en sont aussi une composante essentielle. Les productions de l’érotisme colonial et ses circuits de diffusion ont donc ainsi toujours été multidirectionnels, s’incarnant tant dans des textes et des images que dans des individus et des groupes circulant à travers les Empires coloniaux et entre leurs métropoles.

Un érotisme colonial « traditionnel » : masculin, élitaire, blanc

De la traduction des Mille et Une Nuits par le Français Antoine Galland, en 1704 – qui se répand dans la foulée, en Angleterre, sous le titre de Arabian Nights’ Entertainments – à celle du Kama Sutra par le Britannique Sir Richard Burton en 1883, ce sont d’abord les grands textes érotologiques de l’Arabie et de l’Asie orientales qui ont été mis au service d’une certaine vision exotique et érotique de l’« Autre ». Cette vision participe alors largement d’une envie de liberté, d’inventivité et de raffinement sexuels – auxquels ces textes invitent évidemment – d’autant plus recherchée, notamment par les élites masculines qui prennent le pouvoir un peu partout en Europe au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, que l’idéologie bourgeoise qu’elles produisent et promeuvent, tout à la fois, apparaît comme fort pudibonde.

Dans un siècle marqué, en effet, par la schizophrène austérité victorienne – « l’impériale bégueule » dont parlait déjà Michel Foucault dans son Histoire de la sexualité en 1976[4], si éloignée des libertins du XVIIIe siècle qui, tels Choderlos de Laclos et Donatien de Sade, avaient nourri, de leurs textes, l’imaginaire érotique des hommes de leur époque[5] –, l’exotisme érotisé des « indigènes » offre un dérivatif vital aux hommes en [mâle] d’aventures sexuelles pittoresques. Cet « érotisme de l’Ailleurs » qui, dans le premier XIXe siècle, trouvait souvent son exutoire principal dans la « fugue sociale », auprès de la courtisane ou au sein du bordel, où le bourgeois « s’encanaillait » avec une fille du peuple, « racialisée » elle aussi, se voit rapidement doublé, à mesure que les Européens voyagent, explorent et conquièrent des continents entiers, de relations intimes avec des femmes « indigènes », là-bas et ici.

En effet, dès les débuts du XIXe siècle, des femmes « Autres » viennent ajouter leur touche « d’exotisme lubrique » au vaste et prolixe marché de la chair. Dans les maisons de tolérance des métropoles coloniales, on commence, en effet, à retrouver certaines d’entre elles. Et même si leur présence est encore anecdotique à Paris, comme le signale Alexandre Parent-Duchâtelet – sur les douze mille sept cents filles soumises de la capitale en 1816, seules onze venaient d’Afrique, dix-huit de la Caraïbe (Guadeloupe, Martinique, Haïti) et des Amériques (Guyane française…) et deux d’Asie[6] –, elle participe évidemment d’un imaginaire érotique qui se nourrit du désir d’Ailleurs comme le montre, par exemple, la pièce écrite par Guy de Maupassant, au printemps 1875, À la feuille de rose. Maison turque[7].

Un désir si prégnant qu’il s’incarne aussi, dans les métropoles coloniales, au sein de la population féminine blanche. Dans l’ensemble de l’Europe, des femmes vont, en effet, s’approprier les motifs érotiques de cet orientalisme masculin, élitaire, et blanc pour se faire une place dans leurs sociétés, se construisant, au passage, pour certaines d’entre elles, de véritables carrières sur la base d’identités empruntées à l’outre-mer. Ainsi, la Russe Ida Rubinstein, qui se fait connaître en France, en 1909, grâce à son interprétation de la danse des sept voiles – emprunté à l’œuvre d’Oscar Wilde, Salomé – qu’elle termine nue devant son public. En 1910, dans la foulée de son interprétation de Salomé, elle joue dans Shéhérazade, un ballet basé sur les Mille et Une Nuits, qui fera, lui aussi, un triomphe. Aux côtés d’Ida Rubinstein, on trouve aussi la Néerlandaise Margaretha Geertruida Zelle – dite « Mata Hari » – qui, avant d’être arrêtée et exécutée comme « espionne » à la solde des Allemands en 1917, avait ravi Paris, la France, et l’Europe avec ses « danses javanaises » à l’exotisme érotique assumé.

Le Paris de la Belle Époque s’est également enflammé pour deux beautés japonaises : les actrices Sada Yacco – qui, avec la pièce La Geisha et le Chevalier, jouée au Théâtre de l’Athénée en 1901, subjugue les spectateurs, un succès dont Pablo Picasso et André Gide se feront l’écho – et Hanako, qui se produit lors de l’Exposition coloniale de Marseille en 1906, dont les danses fascinent tout autant, notamment le sculpteur Auguste Rodin dont elle deviendra, par la suite, le modèle. Enfin l’écrivaine Elissa Rhaïs, – née Rosine Boumendil en 1876 à Blida, en Algérie, juive et donc française –, éduquée dans une école catholique et se faisant parfois passer, pour mieux vendre ses romans, pour une « musulmane ayant fui un harem ». La mode orientale et suggestive que celle-ci choisit pour construire son personnage lui permet de jouer d’une sensualité informée par son passé algérien et de trouver ainsi sa place dans les cercles littéraires parisiens fascinés par le « pittoresque » de sa figure.

Construit, par étapes, tout au long du XIXe siècle, cet érotisme exotique se nourrit aussi, dans les espaces colonisés, d’histoires d’« amour impossible », à très forte connotation sexuelle, voire pornographique, narrées par la littérature tous genres confondus. Des histoires mettant en scène des Européens et des Algériennes, des Égyptiennes, des Turques, des Indiennes, des Indonésiennes, des Japonaises, des Tahitiennes, des Kanaques… La correspondance privée des hommes du XIXe siècle, particulièrement dans les milieux littéraires, nous renseigne d’ailleurs sur le développement de cet érotisme dans les sociabilités masculines de l’époque.

Ainsi des Lettres d’Égypte de Gustave Flaubert où ce dernier raconte à son ami Louis Bouilhet, dans un langage d’une grande crudité, les nombreuses relations sexuelles de son voyage en Orient (1849‑1850) : « […] Nous sommes maintenant, mon cher Monsieur, dans un pays [la basse Égypte] où les femmes sont nues, et l’on peut dire, avec le poète, comme la main. Car pour tout costume, elles n’ont que des bagues. J’ai baisé des filles de Nubie qui avaient des colliers de piastres d’or leur descendant jusque sur les cuisses, et qui portaient sur leur ventre noir des ceintures de perles de couleur : en se frottant contre elles, cela vous fait froid au ventre […][8]. » À la littérature, privée ou publique, s’ajoute – et parfois même accompagne – une importante iconographie qui constitue l’autre grand corpus de l’érotisme colonial au XIXe siècle. La peinture, quoique réservée alors à un cénacle de privilégiés, est alors l’un des supports majeurs de son expression.

Par l’exposition de la nudité d’abord : celle-là même qui étonne et émoustille tant Gustave Flaubert en Égypte. Une nudité incarnée, vibrante et « réelle », à l’opposé de celle des déesses et des saintes abstraites, qui se laisse d’autant mieux voir qu’elle est supposée « consubstantielle » des femmes « Autres » ici figurées. Une nudité qui, parce qu’elle est rare en Europe, en dehors de la sexualité vénale, est alors, à elle seule, puissamment érotique. Ainsi, de la magnifique toile de John Webber, Poedua, the Daughter of Orio (1784) qui sera en Angleterre, comme ailleurs d’autres peintures en Europe, prélude à de très nombreux autres tableaux qui vont bientôt associer celle-ci – pensée comme « originelle » dans ce cas précis – à des caractéristiques érotiques telles la lascivité, la luxure, le stupre, la licence, l’orgie, le saphisme… Une nudité que l’on ne peut plus regarder alors, tant le regard est devenu voyeur, que par le trou de la serrure, à l’image du fameux Bain turc (1859‑1863) de Jean-Auguste-Dominique Ingres.

Cet érotisme colonial qui s’exprime de plus en plus massivement par l’image s’« ethnicise », alors, en même temps qu’il se « crapulise ». L’évolution à l’œuvre, visible déjà, par exemple, dans l’Odalisque (1862‑1866) d’Édouard Manet qui figure une Orientale à la pause lascive, diadème de travers et sein débordant de la djellaba, va faire passer progressivement les hommes de la sidération à l’encanaillement. De la peinture à la photographie, dont le développement, dans la seconde partie du XIXe siècle, va durablement révolutionner le rapport à l’image, s’opère ainsi un glissement, progressif mais pérenne, d’un érotisme exotisé « soft » à un imaginaire pornographique de bordel, brutal et vulgaire.

C’est que, en dévoilant et dénudant à des échelles de plus en plus vastes des femmes « indigènes » jusque-là peu visibles (Maghrébines, Moyen-Orientales, Asiatiques, Caribéennes), en objectivant et en érotisant à l’extrême la nudité des « Autres » (Africaines, Américaines, Océaniennes…), les réduisant, toutes, in fine, à des caricatures « obscènes » et « grotesques », les Européens, en produisant un érotisme agressif (particulièrement visible dans la pornographie interraciale produite dans les ateliers photographiques en Europe et notamment à Paris), profondément inégalitaire, sexiste et raciste, ont appauvri leurs fantasmes et amoindri leurs désirs. Et ce faisant, ils ont aussi humilié, dans la foulée, par une domination sexuelle sans précédent, des sociétés entières au travers des femmes figurées, objectivées et « consommées » dans le réel comme au travers des mots et des images.

Le phénomène est particulièrement visible dans le cadre des « exhibitions humaines » qui fleurissent, un peu partout dans le monde, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Nourrissant une industrie du spectacle en plein essor, celles-ci présentent dans le cadre d’expositions universelles et/ou coloniales – à Amsterdam (1883), Paris (1889), Chicago (1893), Barcelone (1896), Bruxelles (1897), Osaka (1903)… – des « sauvages » dans une (semi)-nudité fortement exotisée qui devient un puissant ressort de leur commune érotisation. Ainsi est-on passé d’un imaginaire érotique virtuel – alimenté par la littérature, la peinture, la photographie, la carte postale et bientôt le cinéma – à une vision « réelle », et incarnée, de l’altérité érotisée féminine. Aussi bien dans les « exhibitions humaines » stricto sensu – comme le montre la fascination trouble pour les « métisses boer-hottentotes », photographiées par Pierre Petit, au Jardin zoologique d’acclimatation à Paris en 1888 – que dans les « spectacles exotiques » – comme ceux des Amazones du Dahomey dont plusieurs troupes sillonnent l’Europe dans les années 1890‑1900 –, l’effroi et/ou la stupéfaction que provoquent ces « mises à nu », par leur puissance d’attraction, participent largement à l’érotisation des femmes « Autres ». Ainsi en est-il, pour ne prendre que deux exemples paradigmatiques du phénomène, de la Sud-Africaine Saartjie (Sarah) Baartman, la « Vénus hottentote », exhibée à Londres et à Paris dans les années 1810 ; et de l’Aborigène Jenny, portraiturée, seins nus, par Roland Bonaparte en 1885, qui se produisait alors, dans une troupe venue d’Australie, aux Folies-Bergère…

De la sensualité des « indigènes » et de l’homo-érotisme

Si les femmes « indigènes » ont été, comme nous venons de le voir, le motif le plus récurrent et le plus pérenne de l’érotisme colonial pendant tout le XIXe siècle, les hommes sont loin d’en être totalement absents. Alors même que l’entreprise coloniale fut, dans l’ensemble de l’Europe, une aventure éminemment virile, la représentation, des uns par les autres, participe aussi largement d’une domination à la fois concrète et symbolique[9]. Mais au-delà de cela même, la beauté singulière de ces corps masculins « Autres », souvent dénudés, fascine et excite, tout à la fois. Ainsi du magnifique Arabe assis réalisé par Jean-Joseph Benjamin-Constant, dont la sensualité somptueuse appelle bien à une rêverie toute érotique.

À mesure que l’occupation totale devient, au XIXe siècle, la règle des implantations coloniales, la littérature, comme la peinture, vont pourtant figurer, de manière beaucoup plus systématique, des hommes vaincus qui, entre « dégénérescence », « sauvagerie » et « domestication », sont aussi fortement érotisés. Si la sensualité « décadente », « vicieuse » et « perverse » de l’Arabe, de l’Indochinois ou de l’Indien est souvent convoquée comme un moyen de les délégitimer tous, elle sert aussi, on s’en doute, de ressort érotique, excitant les sens autant que les imaginations.

De même, les stéréotypes sur les corps musculeux et l’hypertrophie des organes génitaux, sur la force brute, voire « brutale », et sur la « sauvagerie bestiale » des « Nègres » ou des Océaniens ne constituent pas seulement un outil de disqualification, mais participent de « l’usine à fantasmes » que les espaces coloniaux – pensés au XIXe siècle comme des « paradis sexuels » – sont devenus pour beaucoup d’hommes. Aux nombreuses représentations mettant en scène la sensualité « primitive » et/ou « lascive » des « indigènes » – et ici la photographie, comme média multiplicateur d’images, est essentielle – répond en écho l’évolution des possibles sexuels, y compris entre hommes.

La « supériorité » virile des Européens, autant que l’absence de femmes (y compris blanches), notamment dans les postes isolés, éloignés de la centralité urbaine, avaient en effet conduit ceux-ci à développer, dans l’entre-soi mais aussi, vis-à-vis des « indigènes », une certaine homosocialité. Excluant, dans la plupart des cas, la relation symétrique, cette homosocialité avait souvent entraîné une « domestication » et/ou un « efféminement » des hommes « Autres » – comme le montrent, par exemple, les nombreuses représentations de boys « indigènes » dans les Indes britanniques et néerlandaises ou dans les colonies françaises et belges d’Afrique centrale – où le fantasme, l’érotisme, et la sexualité n’étaient évidemment pas absents : le boy étant avant tout un « homme de maison » mais pouvant aussi devenir un « serviteur pour le lit »[10].

Ajoutons à cela que la supposée sensualité « atavique » des « indigènes » apparaît aussi comme un motif récurrent de l’imaginaire érotique homosensuel et homosexuel : les espaces colonisés étant considérés, dès la seconde moitié du XIXe siècle, comme des lieux majeurs d’expérimentations et de tourisme homosexuels. Ainsi d’André Gide et d’Oscar Wilde qui se retrouvent ensemble en Algérie, en 1895, le premier y étant initié par le second à la « sexualité avec des Arabes ». Ainsi, aussi de Jean Genet dont les nombreuses relations avec des Algériens et des Marocains éclairent bien ce « goût de l’Autre » si présent et prégnant dans l’imaginaire érotique colonial, puis postcolonial, des homosexuels[11].

Un érotisme colonial « détourné », minoritaire et « subalterniste »

Ce « goût de l’Autre » cependant n’est pas le monopole, loin s’en faut, des seuls hommes blancs que ceux-ci soient hétérosexuels ou homosexuels. Dans les élites orientales, il existait, en effet, de longue date, un goût prononcé pour la « chair blanche » comme l’atteste la continuelle présence d’Européennes dans les harems et les gynécées du Maghreb, du Moyen-Orient et de l’Asie orientale depuis l’époque moderne au moins[12]. De Roxelane, épouse de Soliman le Magnifique au XVIe siècle[13] à Marthe Franceschini, dite « Davia », la « sultane corse du Maroc » au XVIIIe siècle[14], les exemples de cette présence abondent, dans l’histoire mais aussi dans les représentations orientales et occidentales à l’image de la somptueuse toile orientaliste de Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ, L’Esclave blanche, peinte en 1888[15].

Ce « goût » – en grande partie alimenté par la traite musulmane venant, via l’Empire ottoman, des régions de l’Est de l’Europe ou de la course barbaresque – avait aussi, comme origine, les nombreuses ambassades et voyages que faisaient alors, en Europe, les hommes venant de l’Orient arabe ou asiatique. Au travers de leur présence, ces derniers construisaient en miroir, et ce d’autant plus facilement que les femmes étaient visibles, un érotisme lui aussi stéréotypé où l’Occidentale – pourvue de caractéristiques telle la liberté sexuelle associée à une certaine licence des mœurs du fait qu’elle se montrait « nue » en public – pouvait elle aussi être objectivée.

C’est en substance ce que raconte Idriss al’Amraoui – envoyé du sultan du Maroc Mohamed IV auprès de Napoléon III – dans son livre Le paradis des femmes et l’enfer des chevaux. La France de 1860 vue par l’émissaire du Sultan, quand il portraiture les Parisiennes : « Qu’il suffise, pour improuver leur façon de faire et flétrir leurs manières, de voir comme les femmes les dominent [les hommes], comment elles courent effrénées dans les lieux de débauche [en l’occurrence ici les salles de spectacles] sans que personne ne puisse les empêcher de poursuivre ce qu’elles veulent ni n’ose user de force à leur égard[16]. » Cette objectivation était aussi parfois directement érotisée comme chez Khalil Bey, diplomate égypto-turc installé à Paris dans les années 1860, qui commande à Gustave Courbet, pour sa collection de tableaux érotiques, L’Origine du Monde (1866). Avec cette toile, l’une des plus sulfureuses de l’histoire de la peinture française, l’Occidentale est donc bien réduite, comme souvent les Orientales, à son seul sexe et à la charge érotique de celui-ci.

À la Belle Époque, quelques années plus tard seulement, le Cubain Rafael – clown et acteur passé à la postérité, à Paris, sous le pseudonyme de Chocolat –, même s’il ne fait pas carrière en mettant en avant l’érotisme associé alors aux Noirs, exerce pourtant un attrait sexuel certain auprès des Françaises. L’une d’entre elles, Marie Hecquet pourtant mariée au moment de leur rencontre, quitte le domicile conjugal pour vivre avec lui, provoquant ainsi, en 1895, un divorce prononcé à ses torts[17]. Si le fait de convaincre une femme blanche de quitter son époux pour vivre en concubinage avec un « Nègre » – chose honteuse et scandaleuse à l’époque – pourrait être interprété comme un exemple d’hypermasculinité noire, la fin très domestique de l’aventure est un autre renversement des stéréotypes. Il s’agit, en fin de compte, d’une simple histoire d’amour. Une histoire d’amour non exempte, cependant, des imaginaires des autres, de désirs et fantasmes en partie nourris par les stéréotypes érotiques des un·e·s et des autres.

Processus exemplifié, à plus vaste échelle encore, pendant la Grande Guerre, alors que des centaines de milliers de soldats issus des Empires britannique et français sont sur le front ou à l’arrière, et que les rencontres et les « unions » interraciales se multiplient. Majoritairement sexuelles et amoureuses, celles-ci s’écrivent, le plus souvent, dans des correspondances privées débordant d’autant plus de sensualité que la mort rôde et que la crainte de ne jamais se revoir est bien là.

L’érotisme colonial, comme une urgence, transparaît alors dans ces mots échangés à brûle-pourpoint[18]. Ceci explique aussi pourquoi les courriers, mais aussi les images, sont particulièrement surveillés. Ainsi, le contrôle postal de la censure militaire bloque-t‑il les images érotiques – photographies de Françaises dans des poses ou des tenues suggestives, qui pourraient nuire à l’honneur et à la grandeur coloniales – que les troupes « indigènes » (tirailleurs et goumiers pour l’essentiel) tentent d’envoyer chez eux. Les autorités militaires censurent, de même, les correspondances de soldats « indigènes », envoyées aux colonies, où ceux-ci narrent, parfois crûment, leurs relations amoureuses et/ou sexuelles avec des femmes blanches, que celles-ci soient ou non des prostituées.

Au travers de ces traces émerge donc, grâce à une inversion du regard qui brise interdits et tabous, un double impensé des systèmes coloniaux : les femmes blanches peuvent devenir les objets d’un érotisme colonial produit par les « dominés », mais aussi les actrices d’un imaginaire sexuel qu’elles construisent à partir de leurs propres fantasmes et désirs pour ces hommes « Autres ». À l’image de ces paroles de chanson reproduites, en 1916, dans Crache pas dans l’masque, le journal de la 3e division coloniale : « Depuis que dans l’Nord de la France et ailleurs. S’ont amenés des contingents étrangers. D’Tonkinois, de Bédouins, d’Malgaches, de Toucouleurs. Dans l’pays les p’tites femmes sont aux anges. Ell’s ne peuvent s’empêcher de zyeuter l’pantalon. De ces noirs[19]. » Cette idée, couramment véhiculée pendant la Grande Guerre, n’est cependant pas nouvelle puisqu’elle irrigue, en grande partie déjà, la seconde partie du XIXe siècle, comme le montre la figure du Turcos pendant le conflit franco-prussien de 1870, tout en alimentant une « concurrence virile » entre les différents types d’hommes qui combattent pourtant, côte à côte, sur le même front entre 1914 et 1918.

Une concurrence aussi alimentée, on s’en doute, par les récits qu’en font les femmes elles-mêmes, y compris dans les colonies où certaines Européennes comme les Créoles blanches, de par l’influence du climat tropical, sont pourvues, elles aussi, de stéréotypes réservés aux colonisé·e·s, tels l’oisiveté, l’indolence, et la sensualité excessive. Le poème de Charles Baudelaire, À une dame créole, écrit en 1841 à l’île de la Réunion, en est un excellent exemple. Dans celui-ci, Baudelaire fait l’éloge de Madame Autard de Bragard qui ferait « germer [en métropole] mille sonnets dans le cœur des poètes. Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos Noirs » : une conclusion qui révèle bien toute l’ambiguïté sexuelle dans laquelle les femmes, blanches y compris, sont tenues outre-mer[20].

Quant aux femmes « Autres », même si elles disent ou témoignent de leurs fantasmes ou désirs érotiques pour les colonisateurs, elles n’en laissent généralement que fort peu de traces tant dans les colonies que dans les métropoles coloniales. Et pourtant, la sensualité et l’érotisme sont bien présents dans les rares écrits de femmes à disposition. Ainsi, dans Claire-Solange, âme africaine – écrit par la Guadeloupéenne Suzanne Lacascade et publié en 1924 – la fille d’une mulâtresse martiniquaise et d’un Français blanc, Claire-Solange, quitte la Martinique pour la métropole où elle tombe amoureuse de Jacques Danzel, un Français blanc, mais ne s’en rend compte que lorsque ce dernier part au front. Confrontée aux élans sexuels d’autres couples, Claire-Solange se dit « torturée que vous ne m’ayez pas étreinte ainsi[21] ! ». Son amour n’est donc pas que platonique. Il repose aussi sur « une grande faim que vous, vous seul, pouvez apaiser ». Par cette expression, clairement érotique, de la « faim qui la dévore », Claire-Solange nous permet d’éclairer l’inversion sans doute la moins (re)connue – parce que la plus taboue encore ? – et certainement la moins visible et la moins visibilisée de l’érotisme colonial : celle d’une femme de couleur disant, simplement et abruptement, son amour et désir sexuel pour un homme blanc[22].

Au travers de ce long parcours, au cœur du grand XIXe siècle (1830‑1920), on comprend que l’érotisme colonial fut bien un moteur majeur des fantasmes et des désirs des un·e·s sur les autres tout en étant une matrice structurante de ceux-ci. Ceci explique sans doute sa longue pérennité tant au XXe siècle que dans le XXIe siècle naissant.

 

 

 

 

* Retrouvez le sommaire de l’ouvrage ici 

 

Pour citer cet article : Jennifer Anne Boittin et Christelle Taraud « Érotisme colonial et « goût de l’Autre »» , in Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Fanny Robles, T. Denean Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Christelle Taraud, Dominic Thomas et Naïma Yahi, Sexualités, identités & corps colonisés, Paris, CNRS Éditions, 2019 : pp.395-405

 

Retrouvez l’ouvrage sur le site de CNRS Éditions ici 

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[1]. Article publié dans sa version originale dans Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, Paris, La Découverte, 2018.

 

[2]. Edward W. Said, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1994

 

[3]. Nicole Canet, Lehnert & Landrock. Tunis intime, Portraits et Nus (1904‑1910), Paris, Éditions Nicole Canet/Galerie Au Bonheur du Jour, 2007.

 

[4]. Michel Foucault, Histoire de la sexualité (3 tomes), Paris, Gallimard, 1976‑1984.

 

[5]. Annie Le Brun, Sade. Attaquer le soleil, Paris, Musée d’Orsay/Gallimard, 2014.

 

[6]. Alexandre Parent-Duchâtelet, De la prostitution dans la ville de Paris considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration, Paris, J.-B. Baillière et Fils, 1836.

 

[7]. Guy de Maupassant, À la feuille de rose. Maison turque, Paris, Mille et une nuits, 2010 [1945].

 

[8]. Gustave Flaubert, Cinq Lettres d’Égypte, Paris, Mille et une nuits, 2002.

 

[9]. Christelle Taraud, « La virilité en situation coloniale, de la fin du XVIIIe siècle à la Grande Guerre », in Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello (dir.), Histoire de la virilité (t. 2), Paris, Seuil, 2011.

 

[10]. Christelle Taraud, « Le rêve masculin de femmes dominées et soumises », in Driss El Yazami, Yvan Gastaut, Naïma Yahi (dir.), Générations. Un siècle d’histoire culturelle des Maghrébins en France, Paris, Gallimard/Génériques/CNHI, 2009.

 

[11]. Joseph A. Massad, Desiring Arabs, Chicago, University of Chicago Press, 2007 ; Todd Shepard, Mâle décolonisation. L’« homme arabe » et la France (1962‑1979), Paris, Payot, 2017.

 

[12]. Robert C. Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L’esclavage blanc en Méditerranée (1500‑1800), Rodez, Jacqueline Chambon, 2006 ; Leslie Pierce, The Imperial Harem: Women and Sovereignty in the Ottoman Empire, Oxford, Oxford University Press, 1993.

 

[13]. Isaure de Saint Pierre, La Magnifique, Paris, Albin Michel, 2002.

 

[14]. Marie-José Loverini, L’interdite. Davia, une sultane corse au Maroc, Paris, Albiana, 2005.

 

[15]. Voir le film de Ferzan Oztepek, Le Dernier harem, sorti sur les écrans français en 1999.

 

[16]. Idriss al’Amraoui, Le paradis des femmes et l’enfer des chevaux. La France de 1860 vue par l’émissaire du Sultan, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2013 [1992].

 

[17]. Gérard Noiriel, Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom, Paris, Bayard, 2016.

 

[18]. Tyler Stovall, « Love, Labor, and Race: colonial Men and White Women in France During the Great War », in Tyler Stovall, Georges Van Den Abbeele (dir.), French Civilization and Its Discontents: Nationalism, Colonialism, Race, Lanham, Lexington Books, 2003.

 

[19]. Claude Liauzu, Josette Liauzu, Quand on chantait les colonies. Colonisation et culture populaire de 1830 à nos jours, Paris, Syllepse, 2002.

 

[20]. Christopher L. Miller, Blank Darkness: Africanist Discourse in French, Chicago, University of Chicago Press, 1985.

 

[21]. Suzanne Lacascade, Claire-Solange, âme africaine, Paris, Eugène Figuière, 1924.

 

[22]. Valérie K. Orlando, « The Politics of Race and Patriarchy in Claire-Solange, âme africaine by Suzanne Lacascade », in Studies in 20th & 21st Century Literature, vol. 29, n° 1, 2005.

 

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