Memoire Combattantes

Dossier de presse

« Fascinations et répulsions pour le corps noir» (p.149-160)

Chaque semaine, le Groupe de recherche Achac, en partenariat avec CNRS Éditions et les Éditions La Découverte, vous propose un article du livre en open source. L’objectif, ici, est de participer à une plus large diffusion des savoirs à destination de tous les publics. Les 45 contributions seront disponibles pendant toute l’année 2020.

Découvrez cette semaine l’article de Pascal Blanchard, historien, membre du laboratoire Communication et Politique (CNRS), codirecteur du Groupe de recherche Achac (colonisation, immigration, postcolonialisme), Gilles Boëtsch , anthropobiologiste, directeur de recherche émérite au CNRS, membre de l’UMI Environnement, Santé, Sociétés à Dakar (Sénégal) et Sandrine Lemaire, agrégée, docteur en histoire et enseignante en classes préparatoires aux grandes écoles codirectrice du Groupe de recherche Achac. Cet article s’intitule Fascinations et répulsions pour le corps noir et analyse le statut artistique et la place du corps noir depuis l’entre-deux-guerres jusqu’aux années 1970 aux États Unis et en Europe. Cette contribution participe à déconstruire les regards coloniaux omniprésents dans nos représentations et nos imaginaires contemporains.

Le Groupe de recherche Achac met également à disposition, ici, une séquence vidéo du colloque « Images, colonisation, domination sur les corps » qui a eu lieu le 3 décembre 2019 au Conservatoire national des arts et métiers. Découvrez l’intervention de Sandrine Lemaire qui analyse ici, l’affiche de l’Exposition coloniale de Lyon [France], signée Francisco Tamagno, imprimerie Camis, 120x80cm, 1894.Vous retrouverez cette image commentée dans sa version originale au sein de l’ouvrage Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, (La Découverte, 2018) p 254.

 

Article 4 « Fascinations et répulsions pour le corps noir» issu de la partie 2 Discours, fantasmes et imaginaires de l’ouvrage Sexualités,identités & corps colonisés (p.149-160)*

© CNRS Éditions / Éditions la Découverte / Groupe de recherche Achac / Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch et Sandrine Lemaire (Sexualités, identités & corps colonisés, 2019)

 


 

 

Fascinations et répulsions pour le  corps noir[1]

Par Pascal Blanchard,
Gilles Boëtsch et Sandrine Lemaire

 

En Europe et aux États-Unis, la Première Guerre mondiale marque un tournant majeur dans la perception du corps noir. Pendant près d’un demi-siècle, de 1920 à 1970, une nouvelle fascination émerge et croise un discours de répulsion toujours vivace notamment aux États-Unis où la violence raciale est à son paroxysme tant dans les actes (lynchages) que dans les discours (ségrégationnistes). Cette période de mutation est aussi celle où émergent de nouvelles figures, de Josephine Baker aux dirigeants du mouvement Black Panthers, qui modifient en profondeur la perception du corps noir en Occident.

Aux États-Unis, le 2 novembre 1920, à Ocoee en Floride, des Africains-Américains appartenant à la petite bourgeoisie locale, emmenés par Mose Norman, veulent voter à la présidentielle américaine conformément au XVe amendement de la Constitution ratifié en 1870 ; une élection qui voit, d’ailleurs, les femmes voter pour la première fois. La réponse de la foule blanche est rapide et brutale : maisons et écoles brûlées, églises détruites, lynchages, exécutions sommaires, castrations… et fuite de la minorité noire de la ville pour échapper à la mort. Cet épisode tragique est connu sous le nom de « massacre d’Ocoee ».

Or beaucoup avaient cru que les temps avaient changé et que l’engagement des soldats afro-antillais et africains-américains dans la Grande Guerre avait brisé la color line, mais dans le sud des États-Unis, le Ku Klux Klan a mis en place un embargo autour des quartiers noirs pour démontrer que ces territoires étaient les leurs et que la ligne raciale était intangible. De fait, les théories raciales[2] développées au XIXe siècle s’étaient, aux États-Unis, inscrites dans la vie quotidienne. Aussi Noirs et Blancs ne pouvaient se mélanger, corps noirs et corps blancs étaient séparés dans les esprits, dans les images comme en pratique, jusqu’au refus d’appliquer la loi face aux urnes.

En Europe, au même moment, les Empires coloniaux imposent encore leurs règles, leurs normes et leur pouvoir sur les corps indigènes, tolérant généralement les relations interraciales entre un homme blanc et une femme noire, mais stigmatisant celles impliquant une femme blanche et un homme noir. C’est l’interdit majeur des relations interraciales. Mais la guerre, puis les immigrations en provenance des espaces africains ou antillais, bouleversent cet ordre[3]. Les modèles du XIXe siècle, imposés par les Empires, s’effritent. Si les revendications sont d’abord politiques ou économiques, elles impliquent des changements d’ordre sexuel. Libérer les corps noirs, comme le réclame le Congrès panafricain de Paris en 1919, présidé par l’Africain-Américain William Edward Burghardt Du Bois, chef de file de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) et par le député français du Sénégal Blaise Diagne, c’est aussi franchir la barrière de l’interdit sexuel et avancer dans les traces de ces combattants noirs qui ont parfois « connu » leurs marraines de guerre ou eu des relations sexuelles dans les bordels à soldats.

Les autorités françaises ont beau renvoyer les Africains et les Antillais dans leurs territoires d’origine (comme les Britanniques avec les troupes hindoues qui ont fait, dès 1915, de cette question une priorité), après avoir limité les autorisations de mariage lors du conflit, contrôlé les courriers des tirailleurs et organisé la prostitution à l’arrière du front ou à proximité des lieux d’hivernage (comme à Fréjus ou autour de Bordeaux), il est désormais trop tard. Le choc a été majeur pour ces deux Empires blancs d’avoir dû appeler sur le sol européen des troupes noires (et quelques dizaines de milliers de travailleurs notamment malgaches, antillais, chinois et indochinois). Le débat autour de la « Honte noire » en Allemagne demeure l’un des échos les plus évidents de ce basculement racial, au lendemain du conflit. Les ligues nationales allemandes s’opposent ainsi, dès 1919, à la présence de troupes noires lors de l’occupation française de la Ruhr et dénoncent les « viols » de femmes allemandes par ces soldats[4]. La propagande s’en empare et un film est même réalisé, Die Schwarze Schmach, qui rencontre un immense succès, jusqu’aux États-Unis. On accuse les Français de vouloir « négrifier » la « race allemande » et Adolf Hitler, dans Mein Kampf (1923), consacre plusieurs pages à ce qu’il considère comme une humiliation majeure pour la civilisation germanique et une insulte faite à la « race blanche ».

Le monde, pris dans les convulsions idéologiques de l’entre-deux-guerres, entre dans une période charnière, qui voit vaciller la suprématie sexuelle blanche et, dans le même temps, s’élaborer un autre regard – sans doute plus nuancé et complexe qu’on ne l’imagine – sur les corps noirs, qu’ils soient féminins ou masculins.

Le temps des ruptures ?

Entre Josephine Baker qui, en montant sur la scène des Folies-Bergère à Paris en 1925, invente une nouvelle sensualité noire, et Angela Davis, qui devient une icône du mouvement Black Panthers au tout début des années 1970 et s’affirme comme un symbole mondial de la lutte des « races dominées » et des femmes avec le film Angela Davis : portrait d’une révolutionnaire, réalisé par Yolande du Luart (1972), débute une longue histoire du rapport au corps noir qui traverse tout le XXe siècle.

C’est, dans le même temps, une société de l’image qui émerge avec un cinéma conquérant, des arts graphiques en mutation, l’apogée de la photographie reproduite et un music-hall plus audacieux qui révolutionne l’appréhension des corps. Les zoos humains – métaphore de la domestication des corps « indigènes » en général et noirs en particulier – n’ont pas disparu. Ils persistent dans la culture de l’entertainment, notamment sous la version euphémisée et moins « raciale » des « villages indigènes ». Si l’« Autre » n’est plus un « sauvage », ce n’est pas encore un « civilisé », et si son corps tente de se libérer de l’entrave coloniale ou de la ségrégation raciale, tout en se vulgarisant dans la production porno-érotique, les réactions conservatrices à ce début d’émancipation sont encore violentes et massives.

Au lendemain de la Grande Guerre, le regard occidental sur-érotise les peuples afro-antillais, sud-américains ou africains-américains, adossé à une triple dimension : il construit une sexualité du mépris pour la bestialité supposée du Noir ; projette sur ce corps l’exotisme qui lui est associé ; enfin le corps noir reste le « corps interdit », la frontière interraciale s’y incarne, dans les Empires coloniaux comme aux États-Unis[5]. Cette triple représentation du « corps noir » constitue un obstacle à une émancipation qui, pourtant, à cette période, cherche à s’affirmer.

Ce « regard blanc » sur le « corps noir »[6], si fortement et si profondément construit, s’exprime tout particulièrement dans le phénomène des zoos humains et des expositions universelles et coloniales, notamment à travers les affiches diffusées à l’occasion de ces événements. Elles ont été l’un des vecteurs privilégiés de la propagation de stéréotypes sur les « exotiques » auprès des populations métropolitaines[7]. C’est une véritable construction iconologique du corps noir féminin et du corps noir masculin qui s’y opère. Les affiches de spectacles ethnographiques comme celles du cinéma colonial, aux États-Unis, en France, en Allemagne, en Angleterre et, de manière générale, dans tous les pays « occidentaux » présentent des mécanismes communs. Destinées à séduire le public pour l’attirer, elles n’hésitent pas à utiliser des attributs, codes et images de corps excitant les regards et enflammant les imaginaires autour de la notion de sauvagerie (on pense ici autant à l’affiche du film Princesse Tam-Tam en 1935, qu’à celle de l’exhibition des « Négresses à plateaux » au Jardin d’acclimatation de Paris en 1930 et celle pour le film documentaire américain, dans sa version belge, L’Afrique vous parle en 1930).

Ainsi, l’élément visuel récurrent destiné à renforcer l’idée que les Noir·e·s sont plus proches de l’état de nature que de l’état de culture – et ouvrant à tous les fantasmes de sociétés occidentales de plus en plus soumises à des contraintes de « tenue » du corps –, est la quasi-nudité. Si les hommes sont représentés en guerriers virils à la musculature puissante, les femmes elles, aux seins souvent dénudés (comme dans l’affiche de l’Exposition coloniale internationale de Vincennes en 1931, signée Joseph de La Nézière ou celle du film documentaire suisse Negresco-Schimpansi en 1937), sont fréquemment figurées dans des poses lascives ou charmeuses (comme dans l’affiche de l’Exposition nationale coloniale de Marseille en 1922, signée David Dellepiane ou celle pour le documentaire américain Africa Speaks en 1930) et semblent inviter le spectateur à en découvrir davantage, comme sur la couverture de la brochure de l’Exposition coloniale internationale de Vincennes en 1931, imprimée par Bouchet-Lakaha, mettant en scène une femme noire portant une corbeille de fruits, la poitrine nue et le sourire accueillant ; des codes repris, d’ailleurs, dans les affiches de recrutement du ministère de la Guerre, dans le but d’encourager les jeunes hommes à tenter l’aventure coloniale, ou dans la publicité pour des produits les plus divers.

Pourtant, dans le même temps, dans les sociétés occidentales et surtout aux États-Unis et en France, émergent des figures noires émancipatrices aussi bien dans le domaine des arts (Josephine Baker, Louis Armstrong, Donyale Luna, Féral Benga, Lena Horne, Habib Benglia, Sidney Poitier, Ella Fitzgerald, Harry Belafonte, Dorothy Dandridge…), du politique (Angela Davis, Blaise Diagne, Shirley Chisholm, Martin Luther King, Aimé Césaire, Malcom X…), des intellectuels (Léopold Sédar Senghor, Édouard Glissant, Gwendolyn Brooks, Richard Wright, Frantz Fanon, René Depestre, Paulette Nardal, James Baldwin…), que dans celui du sport (Panama Al Brown, Muhammad Ali, Jesse Owens, Battling Siki, Papa Gallo Thiam, Tommie Smith, John Carlos…). Ces figures participent à cette rupture avec le long XIXe siècle en franchissant la « frontière de couleur », ouvrant les possibles d’un nouveau regard sur le corps noir.

Dans le contexte de l’immédiat après-Première Guerre mondiale, Josephine Baker contribue ainsi à faire émerger ce nouveau regard en Europe. Avec elle, l’exotique n’est plus seulement une figure menaçante, bornée, puérile ou animale, il est aussi la part irréductible d’une liberté et d’un désir de dépasser les rigidités et les contraintes corporelles générées par l’émergence de la modernité[8]. Il est aussi la métaphore de l’innocence perdue ou d’un Ailleurs qui est la figure inversée de la rationalité invasive de la fin du XIXe siècle exprimant un au-delà à la parenthèse infernale et meurtrière que fut la Grande Guerre. Mais la réaction n’est pas la même entre la « vieille » Europe et les Amériques. Aux États-Unis, Josephine Baker reste une exception inacceptable[9].

Si en Amérique toute idée de couple métis est proscrite et même interdite par la loi (même si de célèbres exceptions s’affichent avant 1964), la frontière est franchie en Europe parmi les élites, y compris dans le monde des artistes gays avec un couple comme celui que forment Jean Cocteau et le boxeur Panama Al Brown. Une nouvelle mise en scène du corps noir émerge aussi à travers le sport[10], tout particulièrement la boxe. Les boxeurs sont alors définis par leur corporéité et le stigmate de la couleur les renvoie continuellement – comme dans le roman Battling Malone, pugiliste[11] – à la couleur de leur peau et à leurs origines. Lors des combats opposant un Noir et un Blanc, ce sont deux « races » qui s’opposent, comme en témoignent les comptes rendus de la presse lors du fameux match opposant Jack Johnson à James J. Jeffries (qui avait promis une victoire de la « race blanche face au nègre »), à Reno (États-Unis) en 1910[12].

Nous pouvons relier ce match d’anthologie aux combats, en 1936 et en 1938, opposant l’Allemand Max Schmeling à Joe Louis, qui se soldent par la victoire puis la défaite du géant allemand, icône malgré lui du régime nazi. Les Jeux olympiques de Berlin en 1936 seront le point d’acmé de la lutte des corps. S’affirme alors la croyance fondatrice que les corps noirs sont capables d’exploits sportifs (et sexuels) hors normes – en opposition avec les « journées anthropologiques », durant lesquelles Geronimo était présent, tenues dans le cadre des Jeux olympiques en 1904 qui avaient « scientifiquement » prouvé l’inaptitude des « races » non-blanches aux épreuves sportives[13].

Le regard semble changer. La boxe est alors un panthéon de la virilité : la puissance musculaire s’articule au fantasme de la puissance sexuelle. Dans les combats opposant des Noirs à des Blancs, la crainte de la concurrence sexuelle et surtout de la transgression de l’interdit implicite condamnant les relations sexuelles interraciales sont omniprésentes. Les scandales déclenchés tant par Battling Siki que par Jack Johnson – qui eurent chacun des compagnes blanches, et ce dernier sera d’ailleurs incarcéré pour une année de prison en 1920 pour avoir franchi la color line avant-guerre – le rappelleront après-guerre. Brisant l’interdit racial et la ligne de couleur, la presse se passionne pour les « épouses » de ces boxeurs et lance un débat dans l’opinion.

Des corps noirs offerts aux métropolitains/Américains

C’est à Paris, beaucoup plus qu’à Londres ou à Berlin, que se retrouvent alors les intellectuels et les artistes noirs américains fuyant la ségrégation. On retrouve, dans le même temps, les premiers étudiants d’Afrique noire et des Antilles qui s’intéressent à la vie parisienne tout en commençant un long cheminement politique à travers une multitude de revues et mouvements politiques qui les amèneront, plus tard, à revendiquer l’indépendance[14].

C’est dans ce Paris noir[15] que se brisent les stéréotypes sur le corps et la sexualité des Noirs, alors que s’énonce une nouvelle forme de liberté et d’altérité sexuelles. Symptomatiquement, dans le cadre de la très officielle Exposition coloniale internationale de 1931 à Vincennes, les organisateurs esthétisent la nudité du corps noir. Dans une brochure d’information intitulée « La plus grande France », trois jeunes femmes symbolisent les trois espaces de la domination française (Afrique noire, Maghreb et Asie). L’Afrique domine l’allégorie (ce qui est inhabituel), tenant dans sa main une sculpture ; au premier plan, assise sur le sol, se trouve une jeune Indochinoise ; au milieu, une jeune femme censée symboliser l’Afrique du Nord. Les degrés de civilisation sont représentés par la nudité ou le code vestimentaire de chaque personnage stylisé. L’Africaine est pratiquement nue, sensuelle. Elle rappelle Josephine Baker, nouvelle « Vénus noire ». Cette esthétisation n’est pas fortuite, elle est le fruit d’une évolution des codes et archétypes sur le corps noir qui entre désormais en résonance avec les canons sexuels de l’Occident. Et c’est à Paris, loin de l’Empire – mais pourtant proche lorsque s’ouvre l’Exposition coloniale internationale en 1931 –, que naît un tumulte imprévisible. Une progressive libération du corps noir et de la sexualité du carcan colonial[16].

Ce tumulte (noir) prend une forme imagée avec Paul Colin, en 1927. Le corps occupe le premier plan du portfolio de lithographies qu’il crée autour de Josephine Baker et de La Revue nègre, offrant un regard neuf sur la liberté des corps dans la jungle urbaine qu’est Paris. Ce n’est pas un livre, ni même un simple portfolio de lithographies. C’est un véritable lieu de mémoire. Dans ce temps complexe, négrophilie et négrophobie se heurtent, s’entremêlent, se confrontent… Paul Colin insiste sur les corps en mouvement, la souplesse, l’énergie mais surtout sur la rencontre des couples au-delà de la frontière raciale.

Le corps de la femme noire demeure aussi la métaphore d’un continent encore « enténébré », une terre de contrées mystérieuses qui demande toujours à être possédée et pénétrée par l’homme blanc comme le souligne, en 1925, le film La Croisière noire[17]. A contrario, l’« homme noir » est affublé dans la propagande coloniale de deux fonctions essentielles pour l’Empire colonial : soldat ou travailleur. Comme pour la « femme noire », il est inséré dans un système de représentations paternalistes dans lequel il est toujours dominé par le colon blanc ou des artefacts du pouvoir colonial et demeure proche de l’animalité, ainsi que le suggère Timothée Jobert[18]. C’est en fait un corps disponible, souriant, heureux d’être au service de la réalisation coloniale, mais qu’il faut maintenir à distance de la femme blanche. C’est aussi un corps combattant, domestiqué, mais dont la sauvagerie peut se révéler utile dans l’affrontement à l’ennemi, comme l’a mis en exergue la propagande militaire durant la Première Guerre mondiale[19].

Sept décennies plus tard, confrontée à la ségrégation persistante aux États-Unis, Angela Davis fit le constat amer de ce monde obscur. C’est dans son ouvrage Femmes, race et classe, publié en 1983, qu’elle souligne les similitudes et les liens qui unissent système de classes, suprématie masculine et pouvoir esclavagiste. Elle identifie ainsi les sous-systèmes d’oppressions que produisent ces différentes formes de domination en se mêlant et en se renforçant (intersectionnalité), participant en cela à l’élaboration du black feminism. Elle dénonce ainsi la fabrique des stéréotypes qui frappent les corps et les sexualités « noires » : « Aux États-Unis et dans d’autres pays capitalistes, les lois sur le viol ont généralement été conçues pour protéger les hommes des classes dirigeantes dont la femme ou la fille se ferait agresser. […] Par contre, les Noirs, coupables ou innocents, ont été aveuglement poursuivis. Ainsi, parmi les 455 hommes exécutés pour viol entre 1930 et 1967, 405 étaient noirs. »

La persistance de la stigmatisation

De fait, le regard sur le corps noir féminin, depuis le début des années 1920, a été inventé ou porté par des hommes blancs, à l’exception de quelques écrivaines ou de quelques artistes. C’est une construction qui reste, de toute évidence, racialisée et sexualisée. La « femme noire » est ainsi offerte au plus médiocre des hommes blancs, telle une « prostituée de l’Occident », alors que l’« homme noir » qui pénètre la « Blanche » lui fait perdre à jamais sa pureté. Après le temps des exhibitions ethnographiques[20], vient celui de la construction sociale d’une féminité noire asservie. L’animalité est omniprésente, notamment dans la pornographie[21], faisant des corps noirs[22], une frontière de la sexualité occidentale, au même titre que l’homosexualité.

Au croisement de ces regards, la mulâtresse ou la métisse est difficilement classable. Valorisée au siècle des Lumières, car vouée à l’amour et à la beauté, elle est aussi symbole de vice et de perversion. Elle possède une sexualité complexe et trouble, un manque de pudeur, mais connaît les codes de conduite européens, ce qui la rend d’autant plus dangereuse. Si elle se rapproche de la civilisation des Blancs et de la société coloniale, elle perd sa nature profonde et devient un « être factice »[23]. C’est pourtant, pour les Blancs, la femme presque idéale, car mi-blanche, mi-noire, elle est attirante, offerte, tout en se parant de quelques vertus de la femme blanche[24]. Cette « sang-mêlé » reste néanmoins inquiétante, car elle symbolise l’impureté et la « race » troublée[25].

En fait, la beauté exotique est une beauté inaccessible, impossible et qu’il faut donc maîtriser. Le corps noir est à la fois le corps parfait (telle la reine de Saba, remise au goût du jour par le cinéma), en même temps qu’il symbolise le diable ou le monstre. L’« Autre » provoque désir et répulsion. On retrouvait, déjà, cette double articulation dans les films de l’entre-deux-guerres ; notamment dans ceux mettant en scène Josephine Baker, tels Princesse Tam-Tam (1935) ou Zouzou (1934). Dans l’univers cinématographique, la métisse occupe un espace spécifique, qui est maudit et conduit à la mort… du Blanc ou d’elle-même. Comme dans Malaria (1942), Amours exotiques (1925), La Sirène des tropiques (1927), Peaux Noires (1930) ou encore Daïnah la métisse (1931), dans lequel une femme métisse qui flirte avec des passagers blancs finit jetée à la mer.

La fin du temps colonial n’a pas mis fin à la servilité sexuelle, trouvant de nouvelles formes de domination dans le tourisme sexuel, la prostitution ou les « couples » qui se forment dans le contexte de l’expatriation de cadres dans les ex-espaces coloniaux. Se joue, alors, un jeu complexe entre la « bonne Noire » soumise et désirable et la « mauvaise Noire », perverse, qui perd l’homme blanc[26]. La représentation d’un corps noir dominé par la nature n’a pas disparu, les sens s’imposent à la pensée et les corps sont pris au piège d’une essence sauvage, ainsi que l’explique Stephen Jay Gould[27]. Identifier les représentations de cette corporalité subalterne renvoie à la répulsion envers la couleur, le rejet de pratiques considérées comme hors normes, mais aussi à l’odeur, assimilée à la dégénération d’un corps quasi-animal[28].

Pourtant plus on approche de la fin du temps colonial et de la ségrégation, entre le milieu des années 1950 et le début des années 1970, plus les frontières vacillent. L’« homme noir » a franchi le Rubicon de la color line et pénètre dans l’espace fermé de la sexualité blanche, ce qui marque pour certains la fin de la suprématie blanche. Une rupture majeure repérable dans le film Devine qui vient dîner ?, en la personne de l’acteur noir Sidney Poitier (1967). On assiste au choc culturel profond entre l’Amérique « blanche raciste » et l’émancipation de la jeunesse qui dépasse le clivage « racial » pour considérer l’« Autre » comme une bienheureuse opportunité sociale, sexuelle et culturelle. Ce film annonce aussi un changement majeur de paradigme pour une société qui récusait, jusqu’alors, tout modèle positif de mixité raciale.

Les années 1960 voient ainsi s’élever les premières protestations des militantes noires contre le sexisme et le traitement dont elles sont l’objet, par leurs camarades masculins, au sein des mouvements de libération noirs. Débats qui rencontrent un violent mépris parfois même au sein de la lutte contre la ségrégation. Ainsi le militant noir Stokely Carmichael, chef, au début des années 1960, du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) puis du Black Panther Party, affirme que la seule position qui vaille pour les femmes au sein du SNCC, devrait être « couchée »… En 1965, le Bureau de recherche et de planification du département du Travail commande un rapport, The Negro Family: The Case For National Action, étude publiée par Patrick Moynihan (connue sous le nom de Rapport Moynihan) qui reprend ce mythe d’un « matriarcat noir » qui serait la cause des maux des populations noires sur le sol américain, faisant écho aux militants les plus conservateurs du SNCC.

En Europe, comme dans les pays d’Afrique, les mouvements politiques de lutte de libération ont connu une situation comparable et les femmes afro-antillaises se trouvent reléguées au second plan, au moment de l’exercice du pouvoir. Ainsi que le remarque Fatou Sow, en Afrique, « Les femmes ont été à la fois sujets et objets des projets nationalistes. Elles ont été des actrices dans la mesure où leur appui et leur engagement étaient indispensables au mouvement nationaliste qui a accepté qu’elles quittent leurs rôles traditionnels. […] Avec les indépendances, elles ont disparu des hautes sphères du pouvoir national[29] ».

Dans ce temps de rupture et de transgression partielle des interdits, la place de la « femme noire » reste toujours incertaine par rapport à celle de l’« homme noir » qui trouve la sienne, au début des années 1970, dans l’espace visuel de l’Occident. L’image de la « femme noire », à l’heure des indépendances, est pourtant loin d’être entièrement décolonisée, comme le montre un film comme Porgy and Bess d’Otto Preminger, réalisé en 1959 avec Sidney Poitier et Dorothy Dandridge[30].

Ainsi, les films américains de la blaxploitation sont symptomatiques. Ce sont des productions à petits budgets et aux thématiques sensationnalistes qui usent – et abusent – de la nudité et de la violence. La blaxploitation s’affirme comme un véritable courant culturel des années 1970, dans la mouvance du « Black is Beautiful », en mettant en avant des acteurs africains-américains à destination du public noir[31]. Ainsi, en 1970, le réalisateur Ossie Davis, un militant du mouvement des droits civiques, réalise Cotton Comes to Harlem, un film précurseur de la blaxploitation tant il use des éléments et des types de personnages qui sont emblématiques du genre : maquereaux, mafieux, prostituées, dealers, gangsters… Mais c’est véritablement l’année suivante que naît la blaxploitation avec le film, aussi politique que sulfureux, de Melvin Van Peebles, Sweet Sweetback’s Baadasssss Song. Le héros, Sweetback, ne fait que « courir, se battre et baiser », ce que Melvin Van Peebles considère être les trois conduites de base dans le ghetto… Un film coup de poing, militant et radical, qui s’articule autour de la résistance à la société blanche, mais dont le propos est très traditionnel en termes de rôles homme/femme.

Les femmes ne sont en effet pas les vedettes des films de blaxploitation : dans ce cinéma plein de testostérone, elles sont confinées dans des rôles de genre pour le moins stéréotypés. Une exception, toutefois, en la personne de Pam Grier, qui ne se cantonne pas au rôle de la femme noire sexy, mais incarne au contraire des personnages au caractère bien trempé et qui s’affirment, redéfinissant ainsi, elle-même, les contours de son identité de femme noire. C’est une telle icône, que sa présence dans le film de Quentin Tarantino, Jackie Brown, vingt-cinq ans plus tard, réussit à convoquer tout l’univers de la blaxploitation.

Le processus d’émancipation du modèle colonial se confirme et le cinéma, des deux côtés de l’Atlantique, en sera le reflet quinze ans plus tard : avec aux États-Unis She’s Gotta Have It de Spike Lee (son premier film) où une femme noire décide de sa vie sexuelle et jongle entre les amants ; en Europe, c’est Métisse, premier long métrage de Mathieu Kassovitz, dans lequel l’héroïne hésite entre deux amants (blanc et noir) et ne sait pas de qui est l’enfant qu’elle porte. Malgré des résistances qui perdurent durablement dans les sociétés européennes et américaines, tout semble désormais possible, le corps noir quittant le carcan de l’imaginaire colonial. Mais cette rupture s’accompagne d’héritages et de stéréotypes qui vont se reconfigurer dans ce temps colonial.

 

 

 

 

* Retrouvez le sommaire de l’ouvrage ici 

 

Pour citer cet article : Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch et Sandrine Lemaire «Fascinations et répulsions pour le corps noir», in Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Fanny Robles, T. Denean Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Christelle Taraud, Dominic Thomas et Naïma Yahi, Sexualités, identités & corps colonisés, Paris, CNRS Éditions, 2019 : pp.149-160.

 

Retrouvez l’ouvrage sur le site de CNRS Éditions ici 

Le contexte de diffusion électronique ne retire rien à la conservation des droits intellectuels, les auteurs doivent être reconnus et correctement cité en tant qu’auteurs d’un document.

 

[1]. Article publié dans sa version originale dans Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, Paris, La Découverte, 2018.

 

[2]. Reginald Horsman, Race and Manifest Destiny: The Origins of American Racial Anglo-Saxonism, Cambridge, Harvard University Press, 1981.

 

[3]. Hugh Honour, L’image du Noir dans l’art occidental. De la Révolution américaine à la Première Guerre mondiale, Paris, Gallimard, 1989.

 

[4]. Jean-Yves Le Naour, La honte noire. L’Allemagne et les troupes coloniales françaises (1914‑1945), Paris, Hachette, 2004.

 

[5]. Robert M. Entman, Andrew Rojecki, The Black Image in the White Mind: Media and Race in America, Chicago, University of Chicago Press, 2000.

 

[6]. Yann Le Bihan, « L’ambivalence du regard colonial porté sur les femmes d’Afrique noire », in Cahiers d’Études africaines, n° 183, 2006.

 

[7]. Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire (dir.), Culture coloniale en France. De la Révolution française à nos jours, Paris, CNRS Éditions/Autrement, 2008.

 

[8]. Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello (dir.), Histoire du corps, (3 tomes), Paris, Seuil, 2005‑2006.

 

[9]. Phyllis Rose, Joséphine Baker. Une Américaine à Paris, Paris, Fayard, 1990.

 

[10]. Julie Gaucher, « La masculinité noire dans les romans sportifs (1918‑1945) », in Régis Révenin (dir.), Hommes et masculinités de 1789 à nos jours, Paris, Autrement, 2007.

 

[11]. Louis Hémon, Battling Malone, pugiliste, Paris, Grasset, 1925.

 

[12]. Geoffrey C. Ward, Unforgivable Blackness: The Rise and Fall of Jack Johnson, New York, Alfred A. Knopf, 2004.

 

[13]. Timothée Jobert, Champions noirs, racisme blanc. La métropole et les sportifs noirs en contexte colonial (1901‑1944), Grenoble, PUG, 2006.

 

[14]. Philippe Dewitte, Les mouvements nègres en France (1919‑1939). Aux origines de la révolution culturelle nègre, thèse d’histoire, Université Paris I, 1984.

 

[15]. Pascal Blanchard, Éric Deroo, Gilles Manceron, Le Paris noir, Paris, Hazan, 2001.

 

[16]. « L’amour sauvage », L’Écho des savanes, 1990.

 

[17]. Alain Ruscio, Le credo de l’homme blanc. Regards coloniaux français (XIXe-XXe siècles), Paris, Complexe, 2002.

 

[18]. Timothée Jobert, « “Corps noir” : l’avènement historique d’une figure du racisme quotidien », in Migrations Société, vol. 6, n° 126, 2009.

 

[19]. Éric Deroo, « Mourir : l’appel à l’Empire », in Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire (dir.), Culture coloniale. La France conquise par son Empire (1871‑1931), Paris, Autrement, 2003.

 

[20]. Catherine Coquery-Vidrovitch, « Le postulat de la supériorité blanche et de l’infériorité noire », in Marc Ferro (dir.), Le livre noir du colonialisme (XVIe-XXIe siècle): De l’extermination à la repentance, Paris, Robert Laffont, 2003.

 

[21]. Jean-Louis Chevalier, Mariella Colin, Ann Thomson (dir.), Barbares et Sauvages. Images et reflets dans la culture occidentale, Caen, Presses universitaires de Caen, 1994.

 

[22]. Robert M. Entman, Andrew Rojecki, The Black Image in the White Mind: Media and Race in America, Chicago, University of Chicago Press, 2000.

 

[23]. Yann Le Bihan, « L’ambivalence du regard colonial porté sur les femmes d’Afrique noire », in Cahiers d’Études africaines, n° 183, 2006.

 

[24]. Claudine Cohen, « La mulâtresse et la courtisane. Classifications raciales dans la société coloniale de Saint-Domingue », in Claudine Cohen (dir.), L’homme des origines : savoirs et fictions en préhistoire, Paris, Seuil, 1999.

 

[25]. Jean-Luc Bonniol, La couleur comme maléfice. Une illustration créole de la généalogie des Blancs et des Noirs, Paris, Albin Michel, 1992.

 

[26]. Yann Le Bihan, « L’ambivalence du regard colonial porté sur les femmes d’Afrique noire », in Cahiers d’études africaines, n° 183, 2006.

 

[27]. Stephen Jay Gould, The Mismeasure of Man, New York, W. W. Norton & Company, 1996.

 

[28]. Alain Corbin, Le miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social (XVIIIe-XIXe siècles), Paris, Aubier-Montaigne, 1982.

 

[29]. Fatou Sow, « Les femmes, le sexe de l’État et les enjeux du politique : l’exemple de la régionalisation au Sénégal », in Clio. Femmes, Genre, Histoire, n° 6, 1997.

 

[30]. Sander L. Gilman, L’Autre et le Moi. Stéréotypes occidentaux de la race, de la sexualité et de la maladie, Paris, PUF, 1996.

 

[31]. Foxy Bronx’s Soul Street, n° 1, novembre 2016.

 

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