The Color Line. La ségrégation au prisme de l'art

Stéphanie Pons, diplômée de l’Ecole du Louvre et spécialiste de l’histoire de la photographie, est en charge de la communication éditoriale du Groupe de recherche Achac. Dans cette tribune, elle revient sur l’exposition The Color Line. Les artistes africains américains et la ségrégation présentée au musée du quai Branly – Jacques Chirac jusqu’au 15 janvier 2017.

Le musée du quai Branly présente, depuis le 4 octobre 2016, une exposition qui fera sans doute date. The Color Line, sous-titrée Les artistes africains américains et la ségrégation, entrecroise intelligemment histoires politique et culturelle pour s’intéresser à un pan méconnu de l’histoire de l’art des États-Unis, celle de ses artistes africains américains de 1877 à nos jours. Plus de 180 œuvres et des centaines de documents rendent compte de l’étendue et de la variété de cette production. Comment une telle vitalité artistique a-t-elle pu rester aussi longtemps à l’écart des institutions ? Car même aux États-Unis, l’intérêt porté à la peinture africaine américaine est récent : jusqu’au début des années 70, elle reste confinée dans un ghetto artistique, en marge de l’historiographie officielle de l’art.

En France, Daniel Soutif, commissaire de l’exposition, réalise un travail remarquable qui participe à une reconnaissance internationale de ces artistes. Ce philosophe et historien de l’art connaît bien son sujet : pour ce même musée, il a conçu en 2009 une autre exposition remarquable, Le siècle du Jazz ; il a co-préfacé en 2007 avec Pascal Blanchard, historien, une réédition du Tumulte Noir, recueil de lithographies de Paul Colin, le grand affichiste des Années folles, connu pour ses portraits de Josephine Baker alors qu’elle se produisait dans la Revue Nègre

Un art politique

Que désigne « The Color Line » ? Tirée d’un article écrit en 1881 par l’abolitionniste noir Frédérick Douglass et rendue célèbre en 1903 par W.E.B. Du Bois dans son livre The souls of Black folks, la « ligne de couleur » symbolise la ligne de ségrégation, frontière mentale et symbolique entre les Blancs et les Noirs. Car si l’abolition de l’esclavage en 1865 laisse place à une période de « Reconstruction », celle-ci est de courte durée avec le vote des lois « scélérates », dites « Jim Crow Laws », promulguées dans le Sud en 1877. Elles marquent le début de la ségrégation, instaurant la suprématie blanche et légitimant les lynchages, pendaisons et exactions dont les Noirs seront victimes pendant des décennies. Quant au vote du Civil Rights Act en 1964, marquant officiellement la fin de la ségrégation, les discriminations sociale et raciale lui succèderont sans jamais disparaître, comme en atteste le mouvement contemporain « Black Lives Matter ».

Ainsi, on comprend très vite en parcourant l’exposition que l’art africain américain naît essentiellement autour d’enjeux politiques. Les images négatives et hostiles véhiculées dans la culture populaire abondent : des minstrels (numéros comiques de music-hall) aux cartes postales, publicité et bibelots, le Noir y est représenté de façon caricaturale, dépeint tour à tour comme enfantin, irresponsable, violent, sauvage ou comique. Les artistes de la période ressentent la nécessité de réhabiliter cette image, à l’instar d’Henry Ossawa Tanner (1859-1937), célèbre pour son Banjo Lesson et dont on peut voir le portrait posthume de Booker T. Washington (1917), militant africain américain de la première heure qui prononça, en 1895, la célèbre phrase « Nous pouvons être séparés comme les doigts ou unis en une seule main ».

Parmi les points forts de l’exposition, l’espace consacré à W.E.B. Du Bois (1868-1963), figure essentielle des luttes africaines américaines. Cet économiste, sociologue et activiste, a beaucoup œuvré pour estomper cette « ligne de couleur ». Premier intellectuel à réaliser des statistiques sur les populations africaines américaines dans le but de déconstruire les préjugés racistes (qu’ils soient populaires ou scientifiques), il participe à l’Exposition universelle de 1900 à Paris, formidable événement pour propager ses idées. Son exposition, sobrement intitulée The American Negro, vise à valoriser l’image des Noirs auprès du grand public. Pour étayer ses thèses, des graphiques, cartes et livres accompagnent un ensemble de 500 photographies intitulé Types of American Negroes visibles ici et dont on ne peut s’empêcher de penser qu’elles sont un contre-point unique aux « zoos humains » contemporains de l’époque. Seul bémol, si l’on porte sur cette démarche un regard contemporain, cette sélection d’images donnant à voir une communauté « en progrès » parce qu’elle reprend les codes des « Blancs » (modèle de référence) peut en soi constituer un paradoxe, une sorte de « propagande inversée ». Une lecture critique sur ce sujet manque dans l'exposition. 

De la Harlem Renaissance aux questions raciales et identitaires

Les idées véhiculées dans la revue The crisis (1910), fondée par W.E.B. Du Bois, ou encore celles du philosophe Alain Locke dans The New Negro (1925) trouvent un écho auprès d’une génération d’intellectuels et d’artistes formant la Harlem Renaissance, période de bouillonnement social, culturel et artistique de l’entre-deux-guerres. Ce mouvement coïncide avec la « Grande Migration », lorsque la pauvreté et la violence poussent des millions de Noirs à quitter les plantations du Sud vers les villes du Nord, Chicago, Detroit, Pittsburgh ou New York. Un exode massif qui inspire l’un des chefs-d’œuvre de l’art moderne africain américain, The Migration Series (1941) de Jacob Lawrence - une série de 60 petits tableaux, restée au MOMA mais que l’on peut contempler ici. L’art a pris une dimension sociale et éminemment politique, faisant apparaître une nouvelle figure : celle de l’artiste engagé au service d’une cause commune. Esclavage, lynchages, ségrégation, Aaron Douglas, autre peintre majeur du mouvement, dénonce les souffrances endurées par les siens dans des compositions peuplées de silhouettes noires qui semblent découpées dans le papier.

Dans les œuvres qui suivent la Seconde Guerre mondiale, la fin du temps des soumissions est palpable. L’artiste Elisabeth Catlett préfigure souvent les combats futurs. Son œuvre représentant une femme assise dans un bus, Colored only, devance de quelques années l’acte militant de Rosa Parks qui, en 1955, prend une place réservée aux Blancs. Un acte fondateur qui ouvre la voix à d’autres activistes - Angela Davis, Malcom X, Martin Luther King - représentés dans l’exposition à côté de figures militantes moins connues. Le volet contemporain souligne la permanence des questions raciales et identitaires, avec les œuvres de Mickalene Thomas, David Hammons ou Ellen Gallagher.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette exposition aux multiples entrées (sociale, historique, visuelle, artistique, politique), tant elle est passionnante, par ce qu’on y voit et par ce qu’elle soulève. De « Nigger » à « Colored », puis « Black » et enfin « African American », la terminologie désignant la communauté évolue en même temps que ses combats. Il aura fallu plus de 150 ans aux États-Unis pour faire entrer officiellement l’histoire et la culture africaines américaines dans l’histoire nationale, comme en témoigne la récente ouverture du National Museum of African American History and Culture à Washington. Par le prisme de l’art, c’est cette longue histoire qu’entend retracer The Color Line