Comment digérer quelque chose qui n’a pas été transmis ?

« Un Siècle d’immigration des Suds en France » ?

- Il s’agit d’une collection de huit « beaux livres » sur l’histoire de l’immigration en France. Le Paris noir est sorti en 2002. Le Paris arabe et Le Paris Asie, en 2003 et 2004. Nos recherches se sont ensuite étendues aux régions, pour aborder cette histoire, territoire par territoire : Marseille, Porte Sud (2005), Sud-Ouest, Porte des outremers (2006), Lyon, capitale des outremers (2007), Frontière d’empire, du Nord à l’Est (2008) et Grand Ouest, Mémoires des outremers (2008). Notre objectif est de faire mieux connaître ce passé, lui donner une légitimité, changer les regards. 250 chercheurs ont collaboré à ce programme. Des expositions spécifiques à chaque ouvrage seront organisées dans les douze principales régions d’immigration.

Pourquoi ne pas évoquer l’immigration européenne ?

- Elle n’est pas comparable à l’immigration des Suds. Quand un Italien arrive en France, il ne porte pas sur ses épaules le prisme du regard colonial. Nous avons souhaité nous concentrer sur l’immigration des Suds et ses particularités dans chaque région. Elle fait partie de l’histoire de France: impossible de comprendre le mouvement ouvrier, l’entre-deux-guerres ou nos difficultés actuelles face à la diversité si tu ne t’intéresses pas à l’histoire de l’immigration et à la colonisation.

Cette collection est-elle une alternative aux manuels scolaires ?

- Elle est complémentaire. Elle a aussi pour vocation de combler le déficit énorme des politiques culturelles territoriales. Aucune région n’a réalisé un parcours mémoire lié à l’immigration. Nous souhaitons que d’ici un an, nos huit ouvrages soient accessibles dans au moins 600 lieux de consultations publiques: 350 à 400 en France, ainsi que dans les centres culturels français en Afrique, aux Antilles ou au Vietnam. Pour qu’un gamin à Bamako puisse consulter l’histoire de l’immigration malienne en France autant qu’un gars de Limoges qui a envie de connaître l’histoire du Limousin. La dialectique doit être dans les deux sens.

Importance de l’image ?

- 95% des 4500 images présentes dans le coffret sont inédites. L’iconographie a été centrale dans la construction de chaque ouvrage, afin d’étudier le regard porté sur l’immigration, époque après époque: comment étaient vus les immigrés? Pourquoi trouve-t-on très peu d’images de travailleurs algériens dans les années 30? Pourquoi le tirailleur sénégalais est surdimensionné dans l’image? Quel était le regard dominant dans les médias?

Intérêt d’une approche régionale ?

- Chaque ville, chaque région a une histoire spécifique. Tu ne peux pas comprendre l’impact du jazz à Bordeaux, encore aujourd’hui, si tu ne sais pas que les GI noirs, quand ils sont arrivés en 1917, c’est sur les quais de Bassins qu’ils ont joué en premier. Tu ne peux pas comprendre les Motivé-e-s à Toulouse si tu ne connais pas l’immigration algérienne dans cette ville. Ces histoires locales ne signifient pas qu’elles ne forment pas un tout. En France, la mémoire de l’immigration est comme invisible, en marge de l’histoire nationale.

Des similitudes entre régions ?

- Premier point commun: l’immigration commence beaucoup plus tôt qu’on imagine. L’histoire des quarante premières années est rarement transmise. Autre similitude: la fascination de tout le pays pour l’altérité. Les photographes et les cameramen posaient leurs objectifs partout: aux expositions universelles à Paris comme dans tous les Villages Noirs qui ont tourné dans la France entière (qu’on a tendance à oublier). Troisièmement: depuis quinze ans, des traces de mémoires émergent dans de nombreux lieux, à la demande des nouvelles générations qui interrogent les pères, les grands-pères, pour comprendre d’où ils viennent. Jusqu’à présent, la mémoire était fermée. Maintenant, tu as des images de cette histoire: des monuments, des plaques, des manifestations, des festivals. 

Un passé non assumé ?

- Comment digérer quelque chose qui n’a pas été transmis ? Aucune chaîne de télé n’a diffusé de grand documentaire sur la mémoire de l’immigration à 20h30. Cette histoire se heurte également au mépris des intellectuels, qui ne la considère pas comme partie de la grande histoire: d’accord pour en parler, mais à la marge! Il ne devrait pas y avoir de pages spécifiques sur l’histoire de l’immigration dans les manuels scolaires: c’est l’histoire de France. Mai 68 ne peux pas être décrypté sans lien aux événements de mai 1967 en Guadeloupe! Certains sont persuadés que travailler sur ce pan de l’histoire, c’est remuer un passé douloureux, jouer le jeu de la repentance, ou mettre en péril la pureté de la France.