L’Express Thema Les colonies. Une histoire française

Pascal Blanchard est historien, chercheur au Laboratoire communication et politique CNRS (Irisso), à l’université Paris-Dauphine. Il a notamment co-dirigé Vers la guerre des identités ? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale (La Découverte, 2016) et La Fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial (La Découverte, 2005). Dans cette tribune, Pascal Blanchard revient sur L’Express Thema, « Les colonies. Une histoire française ». Ce numéro hors-série est révélateur d'un fort courant nostalgique et des difficultés que notre société éprouve avec son passé colonial, qui fait l’objet de réappropriations politiques.

Le 28 août 2016, dans un discours à Sablé-sur-Sarthe, François Fillon s’exprimait sur notre héritage colonial : « La France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie, d’Amérique du Nord ». Décidément, la mémoire coloniale a du mal avec le présent. L’Express Thema de l’automne 2016, Les colonies, une histoire française, qui sous-titre « Quand la République rayonnait dans le monde » ; « Algérie, Indochine, sanglante décolonisation » ; « Afrique : les illusions perdues » a l’air de s’être donné pour mission - bien accomplie - d’illustrer les propos d’un des candidats à la primaire de la droite. Ce numéro propose une histoire des colonies françaises en se targuant de ne pas « esquiver » les sujets qui fâchent. Le programme de ce numéro est ambitieux : raconter exhaustivement l’histoire des colonies françaises, de la conquête du Saint-Laurent par Jacques Cartier à la politique du président de la République François Hollande en Afrique. Mais l’objet est en fait bien différent !

La page de couverture souligne bien l’orientation donnée par les titre et sous-titres : trois colons (deux hommes, une femme) en Indochine, identifiables par leurs casques coloniaux, posent souriants, l’air satisfait. Une représentation « folklorique » des colonies, montrant une colonisation heureuse où le colonisé n’existe pas, prouvant bien que c’est de la France dont il est question dans ce numéro, uniquement de la France.

La première impression donnée par la couverture est accentuée par l’éditorial qui regrette que la « France compte 23 musées du Sabot mais aucun n’est consacré à son histoire coloniale ». Une formule étrangement similaire à celle que j’utilise avec ironie depuis vingt ans. Pour compléter le portrait, une ancienne interview de Daniel Lefeuvre en 2009, le roi de l’anti-repentance, pour qui « les mythes victimaires l’emportent sur la raison », est placée en introduction. Il explique que la France ne peut se sentir sereine avec son passé colonial «  à cause du malaise des immigrés et de leurs descendants, qui ont du mal à expliquer qu’ils ont participé à la lutte d’indépendance et viennent vivre dans l’ancienne métropole » tout en expliquant que la colonisation a été un désastre économique pour la France, particulièrement en Algérie, et que le taux de mortalité dans les troupes coloniales pendant la Première Guerre mondiale n’était « que » de 13,4% contre 16,5% dans l’armée française…. Vieilles rengaines !

Les colonies, une histoire française conte l’histoire de conquêtes heureuses et du « traumatisme » de la décolonisation. Les premières conquêtes sont présentées par les récits des grands explorateurs, Jacques Cartier évidemment, Samuel de Champlain, Bougainville, René-Robert Cavelier de la Salle… C’est l’histoire mythique de l’établissement de la France hors de l’hexagone, de la rencontre pacifique avec les indigènes, et de la perte tragique de l’Indochine et de l’Algérie.

Le parti pris de L’Express est bien de montrer le rôle positif de la colonisation, avec quelques nuances parfois, permettant ainsi de ne pas évoquer certains sujets graves ou d’amoindrir ce dont on ne pourrait pas être fier. Ainsi, c’est le point de vue du colon qui prime : le colonisé, « l’indigène » n’est presque jamais évoqué. Il nous révèle que le Code noir a été créé par Colbert « pour ménager la main-d’œuvre » d’esclaves, pas de mention des châtiments corporels qu’il légitimait, ni des mutilations… Un article fait l’éloge des travaux  des savants amenés au Caire par Napoléon Bonaparte lors de son expédition en Égypte, mais mentionne à peine les sanglantes campagnes militaires en Syrie ou les révoltes du Caire causées par l’augmentation des impôts… On nous révèle le désenchantement des colons qui s’installent en Algérie à la moitié du XIXe siècle, mais on ne sait rien des colonisés sur place qui assistent à leur arrivée. Aucune évocation non plus du rôle des colonisés dans les deux guerres mondiales qui s’étaient vus promettre des droits pour la défense de l’Empire ou de la politique de Vichy dans les colonies pendant la Seconde Guerre mondiale. Les photographies utilisées (colons posant en maillot de bains, architectures de l’Exposition coloniale internationale de 1931…), le vocabulaire (Hô Chi Minh qualifié de « rebelle », Lyautey de « Père du Maroc moderne ») donnent un ton paternaliste et nostalgique à cette publication qui a l’air de regretter le « temps où la République rayonnait dans le monde », mais uniquement « par devoir ».

Quand arrivent les questions de « Rupture », « Décolonisation », « Françafrique », sujets sensibles, l’utilisation d’articles anciens, de références historiques contemporaines (Benjamin Stora) aux côtés de références plus anciennes (Alain-Gérard Slama) ainsi que de nombreux articles de presse tirés des numéros de L’Express des années 1970 à 2012, portent à confusion. Dans la partie sur les décolonisations, cinq articles sur huit datent de quelques années après la décolonisation, et sept sur huit dans la partie sur la Françafrique. Ainsi, toute cette dernière partie pourrait être considérée comme un ensemble documentaire de réactions « à chaud » plutôt que comme une vision historique, distanciée de l’histoire coloniale…

L’Express perd l’âme qui avait été la sienne pendant la guerre d’Algérie. Il nous livre un dossier empli de nostalgie, totalement décalé et parfaitement idéologique. Rien de nouveau dans le contexte de retour (nostalgique) du colonial.