Regards sur l'Algérie (1954-1962)

Regards sur l'Algérie (1954-1962)

Pascal Blanchard est historien, chercheur au Laboratoire communication et politique CNRS (Irisso) à l’université Paris-Dauphine. Il vient notamment de codiriger Vers la guerre des identités ? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale (La Découverte, 2016) et L’invention de l’Orient (La Martinière, 2016). Dans cette tribune, il propose une lecture en « images » de l’ouvrage Regards sur l'Algérie (1954-1962) qui vient d’être publié par Marie Chominot avec une préface de Benjamin Stora. C’est un livre événement sur un sujet complexe et difficile, conçu avec le concours de l’Armée (ECPAD) et édité par les éditions Gallimard, qui fait le lien entre image officielle et image périphérique en contexte de guerre. Un livre certes un peu austère en termes de mise en pages, mais un livre très instructif sur la guerre en images et sur l’envers de la propagande. 


Comme le précise d’emblée Benjamin Stora dans sa préface, ce livre présente une sélection de 250 images prises par des militaires « amateurs » pendant le conflit algérien et aujourd’hui conservées par l’Armée. Le communiqué de presse du livre est explicite : « Pendant la guerre d'Algérie (1954-1962), les photographes du Service cinématographique des armées (SCA) ont produit des milliers de clichés, souvent diffusés dans la presse de l'époque et aujourd'hui largement reproduits dans les livres d'histoire. Des soldats possédant un appareil photographique ont également fixé dans une pratique amateur ce que fut leur expérience du conflit. Les témoignages de quatre d'entre eux, Marc Flament, Arthur Smet, Claude Roudeau et Dominique Mestrallet, engagés ou appelé pour le dernier, donnent à voir, parfois de manière inédite, les opérations militaires, la vie quotidienne dans les grandes métropoles du Nord, mais aussi en Kabylie, dans l'Oranais ou sur les Hauts-Plateaux. » La force de l’ouvrage à travers une sélection précise est de pouvoir comparer les regards, celui de la propagande officielle et celui de l’amateur en guerre.


Quatre regards en marge de la production officielle


C’est donc surtout quatre regards en marge de la production officielle du SCA que nous présente cet ouvrage. De fait, durant le conflit, il est très rare de produire des images sans échapper à la censure et au contrôle de l’Armée. Car c’est une incroyable machine qui s’est mise en œuvre en Algérie, au carrefour de la propagande coloniale (initiée depuis les années 20 par l’Agence des colonies) et de la propagande militaire, qui avait déjà fait son œuvre dans les colonies, comme en Syrie, dans le Rif, pendant la Seconde Guerre mondiale, et bien entendu à Madagascar ou en Indochine. En Algérie, celle-ci prenait une toute autre dimension. L’auteure précise : « la section algérienne du SCA est sous les ordres du Bureau psychologique du commandement militaire d’Algérie qui émet des directives et contrôles les reportages réalisés. Après censure, la majorité des photographies sert à l’action psychologique ». On y découvre que la pratique « amateur » par les militaires, lorsqu’elle sert aussi de manière paradoxale à la propagande et à l’« action psychologique », est alors tolérée, voire soutenue par l’Armée, délimitant une frontière parfois floue entre amateurs et opérateurs officiels de l’Armée, certains passant d’un statut à l’autre.

Ce qui est fascinant dans ce livre, c’est qu’il s’intéresse autant aux parcours des auteurs qu’à leurs images, documentant de façon très précise le contexte dans lequel ils pouvaient réaliser ces clichés. On découvre ainsi Marc Flament, avec une trentaine de photographies, photographe fétiche du colonel Bigeard qui travaille parfois avec Paris-Match. Il est l’auteur des célèbres photos de la mort du sergent-chef Sentenac à Timimoun en 1957, des clichés publiés dans Paris-Match et dans le livre du colonel Bigeard Aucune bête au monde… en 1969. C’est la guerre brute, celle des combats, sur toile de fond « exotique ».

C’est aussi un photographe comme Arthur Smet, avec une vingtaine de clichés, véritable électron libre, marié à une pied-noire, qui travaille lui aussi avec le colonel Bigeard, en particulier lors des « commandos de chasse Georges et Cobra dans la région de Saïda ». Il porte un regard sur les populations et sur l’œuvre sanitaire des troupes françaises, offrant « un témoignage exceptionnel sur la guerre au ras du sol ».

Le troisième photographe est Claude Roudeau avec une trentaine de photographies exceptionnelles, notamment parce qu’elles sont en couleur, chose rare à l’époque (la guerre du Vietnam sera quelques années plus tard « la » guerre photographiée en couleur). Il travaille sur la « pacification », le renseignement, les opérations spéciales. Il a en outre un statut spécial : « Nommé officier de renseignements en 1956, il a désormais le droit de photographier pendant les opérations, pratique formellement interdite par le commandement, exception faite pour les officiers de renseignements et les officiers de sécurité. » En 1957, il devient même chef du 2e bureau de « Renseignement et action psychologique », le passage de l’amateur au propagandiste. Ses photographies servent notamment à identifier les ennemis morts au combat et les prisonniers, mais aussi à apporter la preuve visuelle des bilans opérationnels.

Et enfin, un dernier profil avec Dominique Mestrallet, le seul appelé parmi les quatre photographes, jeune instituteur militaire en Kabylie, dont on peut voir une vingtaine de photographies dans la veine de la photographie humaniste. Dans « sa » guerre, la violence est quasi absente des images. Il s’intéresse presque exclusivement à la population et à sa culture, livrant des portraits d’enfants et de femmes souriants, signe d’une réelle empathie, en rupture avec tout exotisme ou orientalisme, si présents pourtant dans l’imaginaire collectif de l’époque coloniale. Il sera ensuite affecté à Alger en 1962, où il saisit les instantanés d’une capitale en pleine mutation avant d’être témoin de l’indépendance le 5 juillet.


Des images qui servent à « faire la guerre »


Au-delà de ces quatre ensembles permettant de poser des regards différents sur la guerre d’Algérie, le livre permet d’ouvrir une réflexion plus large sur le statut des images durant le conflit. Dans un compte-rendu sur la thèse de Marie Chominot, Guerre des images, guerre sans image ? : pratiques et usages de la photographie pendant la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), le quotidien algérien El Watan avait souligné en mai 2008 cette spécificité d’étudier « la photographie pour la guerre » et non « la photo de la guerre » à partir d’un corpus de près de 1.200 clichés parmi les quelque 200.000 clichés produits par les différents services de l’Armée française. C’est cela qui est en lecture dans ces images. Des images qui servaient à « faire la guerre », et aussi désormais à « dire la guerre », la thèse de l’auteure analysant comment ces photographies « alimentaient les circuits médiatiques, intégrant ceux qui seront les précurseurs des journalistes embarqués ».

Pendant toute la guerre, comme nous l’avions montré avec Nicolas Bancel dans Images et Colonies (1993) et surtout dans Images d’Empire (1997), le lien avec les médias et la presse est constant. Ces photographies sont envoyées gratuitement aux journaux sans forcément préciser leur origine militaire. Une grande partie de la production est publiée régulièrement dans le journal militaire Bled, pour lequel les appelés font des reportages sur la vie quotidienne des troupes. Des clichés qui étaient d’ailleurs souvent récupérés, détournés, puis diffusés à leur tour par le FLN. Ce n’est qu’en 1960 que ce « mélange des genres » sera réformé par l’autorité gaulliste, séparant nettement information et action psychologique. La section algérienne de la SCA sort de son emprise, pour une « inflexion très nette vers des reportages qui assurent la promotion de la politique gaullienne et du plan de Constantine ». On voit que la photographie est un parfait reflet des stratégies qui se mettent alors en place en France en matière de politique coloniale.

Ce qui marque dans cette production, c’est que sur les dizaines de milliers de photographies produites par l’Armée et l’Etat, très peu ont été finalement éditées et publiées, et cette analyse critique manque dans le livre au regard de la sélection retenue. Rigoureusement sélectionnées, contrôlées à chaque stade de la production (prise de vue, exploitation, diffusion…), ce qui est utilisé est très codé, et c’est cela qui fait la différence avec les photographies amateurs. En fait, en contrôlant l’image, l’Armée a fabriqué la « pauvreté visuelle de l’événement » et, dans le même temps, ces images « privées » servent une part du discours officiel. Ce livre nous parle de tout cela, il parle aussi des hommes derrière les objectifs, et du lien précis avec la propagande et des conditions dans lesquelles ces clichés ont été produits.

En refermant ce livre, on se dit que l’on a un regard neuf sur les mécanismes de propagande, le regard des hommes en guerre et la place de la photographie dans l’univers de la colonie. Un seul regret, que le lien ne soit pas plus précis avec la propagande coloniale plus « traditionnelle » qui n’a pas cessé tout au long de la période 1954-1962. Une dimension absente, et c’est dommage car ces images fonctionnaient dans le même bain visuel. C’est aussi le regard dont nous parle ce livre et ce regard est piégé par le bain colonial. Un livre à lire, à voir et à mettre en perspective.