Exposer l’humanité. Race, ethnologie et empire en France (1850 – 1950) d'Alice Conklin

Exposer l’humanité. Race, ethnologie et empire en France (1850-1950)

Gilles Boëtsch est directeur de recherche au CNRS et du laboratoire Environnement Santé Société à Dakar et chercheur en lien avec le Groupe de recherche Achac. Il a écrit et co-écrit de nombreux ouvrages notamment Exhibitions. L'invention du sauvage (Actes Sud, 2011), et il est également le co-auteur de l’ouvrage Corps & couleurs (CNRS Éditions, 2008). Dans cette tribune, il revient sur l'ouvrage événement Exposer l’humanité. Race, ethnologie et empire en France (1850-1950) d'Alice Conklin (Éditions Museum d'Histoire naturelle, 2015), explorant la construction des théories raciales à travers l'histoire de l'anthropologie en France.

Alice Conklin nous propose un état des lieux des savoirs sur l’histoire de l’anthropologie physique en France sur une période s’étendant de 1850 à 1950, c’est-à-dire une période consacrant à la fois l’apogée de la colonisation et de la discipline scientifique. Son approche est très riche, tant sur le plan de la documentation historique que sur l’articulation entre idéologie et savoirs autour de l’altérité. Ainsi, elle montre bien, comment – en particulier sous la IIIe république et sous Vichy – l’anthropologie physique a pu servir dans des politiques (coloniales sous la IIIe république ; racialistes sous Vichy) de constructions identitaires radicalisées.

Son itinéraire prend bien sûr Paul Broca comme point de départ, lequel, en institutionnalisant en 1859 une anthropologie physique qui était demeurée encore balbutiante lors de la première moitié du XIXe siècle, va faire de la « race humaine » un objet de science, objet qu’il fera rentrer comme tel au Muséum d’histoire naturelle. Alice Conklin poursuit cet itinéraire chronologique en montrant la naissance de l’ethnologie académique par Marcel Mauss et Paul Rivet. Mais dans l’ombre de celle-ci se profilent déjà des idéologies racialistes comme celles de Georges Montandon ou de René Martial, elles-mêmes empruntées à Arthur de Gobineau ou Georges Vacher de Lapouge.

Alice Conklin souligne bien que les constructions du savoir anthropologique ne s’effectuent pas seulement dans les musées autour d’objet ramenés par les voyageurs et les savants mais que l’ethnographie sort des murs en s’appuyant sur les conquêtes coloniales. Ce sera la mission « Dakar-Djibouti » qui offrira une première scène impériale…. pour montrer la richesse culturelle d’une partie de l’empire français (l’AOF) et préparer une mise en scène de cette ethnologie coloniale pour la grande exposition coloniale de 1931 à Paris. Cette exposition influencera à son tour la conception du nouveau musée ethnographique du Trocadéro, qui s’était ouvert en 1928 et qui se voulait être un musée pour le peuple. 

En effet, Georges-Henry Rivière, assistant directeur à l’époque, voulut faire un musée d’ethnographie à la fois moderne, tourné vers le grand public et un outil de l’idéologie coloniale.  Il décida de visiter des musées américains (Chicago, Boston, Philadelphie…..) qui lui donnèrent une envie d’espace muséologique moins chargé et tourné vers les publics scolaires. Il se documenta sur les nouveaux musées ethnographiques soviétiques qui utilisaient l’ethnographie comme outil idéologique et de savoir sur la diversité « ethnique » des populations de l’URSS, pour les connaître, les faire connaître et les faire évoluer vers le socialisme. Les Soviétiques proposaient au public des visites de 90 mn pour le familiariser avec les populations de l’Union soviétique, comme le Musée de l’homme proposera un tour du monde [colonial] en 90 mn aussi.

En dehors du domaine de l’académisme et du monde des musées, on peut aussi rappeler que la relation entre la population française et les peuples exotiques s’est aussi déroulée en dehors des lieux de savoirs académiques, dans des endroits plus ouverts au grand public. Je veux parler des exhibitions ethnographiques qui se sont déroulées en France à partir de 1877 au Jardin zoologique d’acclimatation de Paris où spectateurs (et anthropologues physiques) se rendaient pour le divertissement et pour la science. En effet, de 1877 à 1889, les anthropologues ont utilisé les exhibitions ethnographiques (et l’exposition universelle de 1889) pour étudier des échantillons de populations exotiques. Le grand public a été confronté aux populations coloniales hors des musées, dans des lieux consacrés à l’Autre comme les « villages noirs » et tous les spectacles à visée ethnographique ayant circulé en France entre 1877 et 1931. C’est dans ces lieux, en tout premier des « jardins zoologiques d’acclimatation », où la distance à l’Autre était matérialisée par des barrières, que le racisme populaire a vu le jour.

Un ouvrage important qui fera date dans l’histoire de l’anthropologie physique et qui trouve sa place, aujourd’hui plus que jamais, dans les réflexions en cours et à venir sur les dimensions biologiques, historiques et culturelles de l’altérité.