Le récit du commun

La place du colonial dans la conscience historique des élèves au début du XXIe siècle

Benoît Falaize est agrégé et docteur en histoire à l’Université de Cergy-Pontoise. Il a publié L'histoire à l'école élémentaire, de 1945 à nos jours (PUR, 2016) et Enseigner l'histoire à l'école (chez Retz, 2015). Il a également co-dirigé plusieurs ouvrages dont L'école et la nation (ENS-Lyon) et Enseigner l'histoire de l'immigration à l'école (INRP, 2008). Après avoir participé à une recherche internationale et un ouvrage collectif sur Le récit du commun (PUL, 2016), il revient ici sur la question coloniale, aspect marginal dans les récits produits par les élèves.


Cinq mille huit cent vingt-trois récits d’élèves français. C’est le résultat d’une enquête dirigée par Françoise Lantheaume et Jocelyn Létourneau publiée récemment (Le récit du commun, L’histoire nationale racontée par les élèves, PUL, 2016). À tous les élèves, de différents âges, entrés en 6e et entrés au lycée, nous avons demandé de « raconter l’histoire de France ». Avec une grande liberté, ceux qui ont répondu ont témoigné d’une conscience historique véritable, capables de donner une cohérence aux savoirs qu’ils avaient pu acquérir. Le livre collectif témoigne clairement du fait que l’histoire de France n’est pas ignorée, donnant de l’enseignement de l’histoire en France une vision moins catastrophique que ce que l’on veut bien en dire parfois.

Reste un point aveugle : celui de la place du colonial. Que savent ou que disent les élèves de l’histoire coloniale française, et des personnages qui y sont inscrits ? De fait, à l’aube du XXe siècle, chez les élèves scolarisés, il s’agit d’une question marginale au regard du récit qu’ils peuvent produire. En dehors des élèves réunionnais qui investissent le récit de leur île en dressant un panorama de la conquête française à nos jours, en passant par l’esclavage et son abolition, dans une perspective irénique et infiniment positive, la plupart des élèves de métropole n’ont presque rien écrit sur l’histoire coloniale. Des acteurs coloniaux, seul Aimé Césaire est cité en cinq mille huit cent vingt-trois productions d’élèves, et il s’agit manifestement d’un élève martiniquais commençant sa classe de seconde et résidant à la Réunion. Pour lui, « nous avons aussi des philosophes comme Aimé Césaire qui a su défendre la cause des Noirs et définir le mot "Négro" (Aimé Césaire est un philosophe martiniquais auteur et qui a été aussi professeur de lettres) ». Cet investissement de la question coloniale en « eux » et « nous », d’où une forme de fierté n’est pas absente, est tout à fait isolé dans l’ensemble des productions d’élèves. Félix Éboué ? Inconnu. Ferhat Abbas ? Messali Hadj ? Hô Chi Minh ? Inconnus. Mais s’il ne s’agissait que des acteurs manquants d’un panthéon classique très français et très métropolitain, on serait en droit de penser que l’essentiel est dans la compréhension du phénomène colonial. Or, là encore, les récits des élèves trahissent un rapport amputé à la mémoire coloniale scolaire.

Plusieurs fois (mais très peu au fond, dans une centaine de récits seulement), les élèves citent le mot « colonie » ou « décolonisation », sans que le sens ne soit défini. Les colonies n’existent réellement qu’en tant qu’elles ont été « perdues ». « La France perd son prestige et ses colonies se décolonisent » dit un élève. Certes, « la France a eu de "nombreuses colonies" », mais elles ont été « supprimées ; on appelle cela la décolonisation ». Et dans la hiérarchie des citations, deux colonies seulement émergent : l’Indochine - citée 5 fois – et, bien entendu, l’Algérie - citée 53 fois. Benjamin Stora le disait, l’Algérie aveugle et polarise toute référence à la colonisation, par-delà les spécificités et les particularismes locaux. Comme le dit très bien un élève : « La France a eu beaucoup de colonies dont une qui n’était pas comme les autres : l’Algérie. ».

Un des enseignements de la sortie de cette vaste et unique enquête tient en deux points. Le premier témoigne de la faible conscience du monde colonial dans l’imaginaire scolaire des élèves. En marge, réservée aux récits réunionnais principalement, la colonisation (quand elle est dite) ne fait souvent sens qu’à travers la perte de territoires et la guerre d’Algérie. Le second point éclaire encore un peu mieux les enjeux d’aujourd’hui : dans les nombreuses réactions que le livre a suscitées, très peu de commentaires ont porté sur la part absente de l’histoire nationale, cet impensé colonial persistant du récit national. Dans notre monde postcolonial, dont les problématiques se réactualisent sans cesse dans un contexte très tendu, cette part déniée de notre histoire relève décidément d’une absence obsédante.

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