Hereros ayant survécu au siège des colons allemands en s’échappant à travers le désert de l'actuelle Namibie, c. 1907.

Plus d’un millier de crânes africains à Berlin

La Namibie colonisée par l’Allemagne a connu en 1904 un génocide aujourd’hui oublié, suite à la révolte de certaines de ses populations contre l’occupant allemand. La répression sous le commandement du général Lothar von Trotha fut terrible : massacres génocidaires, travail forcé, création de camps de regroupement, à l’instar de ceux installés par les Britanniques en Afrique du Sud pour écraser la révolte des Boers... Au cours de cette période, la population herero de 80 000 personnes va être massacrée et divisée par cinq. L'article de Ishaan Tharoor, texte initialement paru en anglais dans le Washington Post le 25 novembre 2016, nous apprend qu’un millier de crânes et d’ossements d’Africains, amenés en Allemagne pour la « recherche scientifique raciale » pendant l’ère coloniale, sont toujours conservés dans les collections d’une institution publique à Berlin. Triste symbole de ce passé.

Cette semaine, la chaîne allemande ARD a publié des informations concernant l’existence de milliers de crânes humains et autres vestiges du peuple africain, qui se trouveraient en possession de la Fondation du patrimoine culturel prussien, qui préside les Musées d’État à Berlin. Selon la Deutsche Welle, l’ARD a identifié environ 1 000 crânes provenant de l’actuel Rwanda et une soixantaine provenant de Tanzanie. Chercheurs et fonctionnaires de l’État s’investissent maintenant dans le rapatriement des dépouilles ; elles avaient été revendiquées à l’époque où les deux pays faisaient partie de la grande colonie allemande de l’Afrique orientale, qui a existé  de 1885 jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale.

L’existence de telles collections dans des musées européens a quelque chose d’inquiétant, mais elle n’est pas surprenante. À la fin du XIX esiècle, alors que plusieurs puissances coloniales concurrentes se partageaient de vastes territoires en Afrique et en Océanie, les premiers anthropologues et les collectionneurs occidentaux consacraient beaucoup de leur temps à collecter les vestiges des peuples indigènes.

À une époque de racisme scientifique, ces artefacts – si on peut les désigner ainsi – étaient très prisés. Des musées européens organisaient des mises en scène de « zoos humains », où des indigènes originaires de colonies lointaines étaient exhibés, comme des animaux en cage, dans des habitats improvisés.

Les os, les crânes et même les têtes encore embaumées de ces représentants de cultures tribales étaient fascinants et faisaient l’objet de recherches. Une génération de chercheurs eugénistes développait des théories traitant de la différence des « races » et de leur inégalité, en s’appuyant sur de telles études. Le point culminant de ces horreurs sera atteint dans les expériences de scientifiques nazis pendant l’Holocauste.

Des restes de la collection de Berlin proviennent sans doute d’insurgés tués par les troupes allemandes au cours de différentes guerres coloniales. Leurs crânes, comme ceux des autres Africains qui luttèrent contre d’autres troupes coloniales, ont été renvoyés à la capitale impériale pour analyse. Dans beaucoup d’autres incidents, des chasseurs de primes sans scrupules trouvaient plus simple de tuer ou d’exhumer les corps des peuples autochtones, pour les vendre à d’avides collectionneurs européens.

Ces dernières décennies, la découverte de ces restes et l’épreuve de force pour les rapatrier a conduit à des incidents diplomatiques et à des concessions maladroites des gouvernements occidentaux et des musées. En 2000, un musée espagnol a enfin renvoyé au Botswana le corps « naturalisé » d’un Africain du désert du Kalahari qui était tombé entre les mains de taxidermistes français, au cours des années 1830. Au cours des cinq dernières années, selon la Deutsche Welle, l’Allemagne a renvoyé des restes humains trouvés dans des musées de l’ancienne colonie de Namibie, en Australie et au Paraguay. En 2012, la France a renvoyé en Nouvelle-Zélande vingt têtes de guerriers Maoris, momifiées et tatouées, que les navigateurs européens des XVIII e et XIX e siècles convoitaient comme des trophées de valeur à vendre une fois rentrés chez eux. «  Nous fermons un chapitre terrible de l’histoire coloniale et nous ouvrons un nouveau chapitre d’amitié et de respect mutuel » a déclaré le ministre français de la Culture de l’époque, Frédéric Mitterrand.

Un blog d’arts populaire présente un bilan assez approfondi de l’année dernière, incluant de nombreux musées américains : « Énumérer toutes les récentes restitutions en ferait une litanie poignante. Pour n’en citer que quelques-unes : l’an dernier le Field Museum de Chicago a restitué les restes de trois personnes autochtones de Tasmanie ; en 2011 le Natural History Museum de Londres a renvoyé les restes squelettiques de 138 insulaires du détroit de Torres en Australie ; et en 2008, les restes de 180 personnes provenant d’un tumulus antique ont été retournés à la Nation Onondaga par le New York State Museum. En 2013, les restes de Julia Pastrana, détenus à l’Université d’Oslo, ont finalement été enterrés. Pastrana avait été considérée comme un monstre humain du fait de son visage couvert de cheveux (hypertrichosis terminalis. En 2002, les restes de Sarah Baartman ont été enterrés en Afrique du Sud après avoir été exposés pendant des décennies au Musée de l’Homme à Paris. Pendant toute son existence, Baartman, surnommée " la Vénus Hottentote " pour la rondeur de ses fesses et la grande dimension de ses organes génitaux, fut exhibée dans des spectacles. »

A la suite du rapport de l’ARD, l’Ambassadeur du Rwanda en Allemagne a réclamé le retour rapide de ces restes dans leur pays d’origine. Un commentateur tanzanien, sur le site web de Deutsche Welle de Kiswahili, a parlé plus largement d’un sentiment de grief et d’indignation ressentis par beaucoup d’anciens colonisés. « Je suis tellement blessé par ce qui a été fait à nos ancêtres, » a dit le commentateur.