Fresque de la salle des fêtes du palais de la Porte Dorée : "la France et les quatre continents" (1931)

Confettis d'empire

Arnauld le Brusq est écrivain. Ses recherches initiales ont porté sur les relations entre colonisation et culture. Il a soutenu une thèse d'histoire de l'art sur l'architecture coloniale au Viêtnam (publiée en 1999 aux éditions de l'Amateur, rééditée en 2011) et, entre autres publications, contribué à La Fracture coloniale (La Découverte, 2005). Aujourd'hui ses textes allient apports des sciences humaines et expression poétique. Cette tribune présente sa traversée de la mémoire coloniale Confettis d'empire, à lire sur son blog Terre~Gaste.

 

L'histoire coloniale charrie des catalogues innombrables d'images, des dictionnaires entiers de noms, des successions de dates que la mémoire associe en « motifs », lesquels hantent chacun d'entre nous. Ils sont même pour une part constitutifs de nos identités individuelles, nationales et mondialisées.

 

Confettis d'empire propose une traversée de ces « motifs », interrogeant tour à tour la « dernière bataille », celle de Diên Biên Phu, la saga de Samori, le royaume perdu d'Abomey et le souvenir des sacrifices humains des « grandes coutumes », la figure de Lyautey, « l'homme cheval », le temple d'Angkor, devenu l'axe du monde le temps de l'Exposition coloniale internationale de 1931, les éruptions messianiques qui partout résultèrent de la conflagration des civilisations, les primitivismes artistiques, les traces parisiennes des statues et des rues, la figure d'Abd-el-Krim et la guerre oubliée du Rif, la peinture de Delacroix – au temps de la conquête d'Alger – à celle de Picasso qui à l'automne 1954 peint, justement, ses Femmes d'Alger à lui, etc.

 

Alors que la mémoire est pensée comme antérieure à l'histoire, dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli (Le Seuil, 2000), Paul Ricœur émet la curieuse hypothèse d'une mémoire d'après l'histoire : « Ne serait-ce pas alors, demande-t-il, la tâche d’une mémoire instruite par l’histoire de préserver la trace de cette histoire spéculative multiséculaire et de l’intégrer à son univers symbolique ? Ce serait peut-être la plus haute destination de la mémoire, non plus avant, mais après l’histoire. » À travers cette simple remarque qu'il ne poursuit pas plus avant, Paul Ricœur ouvre une vaste perspective, comme s'il annonçait l'avènement d'une nouvelle mémoire ayant pour ainsi dire digéré le texte de l'histoire. Comment ne pas projeter sur ce bouleversement l'éclosion des mémoires protéiformes à laquelle nous assistons sur les réseaux électroniques globalisés ? Ce qui est alors en jeu à travers l'écriture d'une mémoire des temps coloniaux informée de son histoire, c'est l'accueil d'un nouvel être au monde, la reconfiguration d'une identité individuelle et collective, ou bien d'une identité ni collective ni individuelle, insoupçonnée, à venir. Le pressentiment d'un possible cosmopolitisme ?

 

Confettis d'empire tente ainsi un récit de mémoire qui englobe le discours historique en empruntant à des formes préexistantes, celles des légendes, des mythes et de la fable : des fictions. C'est pourquoi ce récit réinvestit la dimension de l'oralité, apanage de la mémoire, en dépassement de l'histoire, produit de l'écriture. Un pari sur la force d'empreinte de la littérature pour habiter le temps dans le magnifique devenir du participe présent.