Un mémorial aux États Unis pour confronter l’héritage d’un terrorisme, le lynchage

Françoise Vergès est titulaire de la chaire « Global South(s) » au Collège d’études mondiales, Fondation Maison des sciences de l’homme à Paris. Elle a publié plusieurs ouvrages en français et en anglais, notamment Aimé Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai. Entretiens avec Françoise Vergès (Albin Michel, 2005) et L’homme prédateur. Ce que nous enseigne l’esclavage sur notre temps (Albin Michel, 2011). Dans cette tribune, elle revient sur l’ouverture en 2018 du Memorial to peace and justice, dédié aux victimes du lynchage.

 

La période de la Reconstruction (après l’abolition de l’esclavage aux États-Unis) mit en danger la suprématie blanche : les Noirs acquéraient des terres, ouvraient des business, des écoles, des églises, votaient, créaient des journaux, s’exprimaient. Les suprémacistes blancs lancèrent alors une campagne nationale de terrorisme, le lynchage. Usant de prétextes mensongers, des Noirs étaient kidnappés, et devant une foule familiale et hilare qui buvait et mangeait, d’enfants qui s’amusaient, leur corps était torturé, pendu, et brûlé. Les lynchages étaient annoncés en première page des journaux et un commerce de cartes postales de ces meurtres se développa, au dos desquelles des mots anodins étaient écrits, tels que «  à tante Irma, baisers ».

Les meurtres restèrent impunis, pas un des responsables d’un lynchage ne fut jamais arrêté, pas un mensonge conduisant à un meurtre ne fut jamais puni. La police, la justice, les autorités gouvernementales prétextaient de leur impuissance quand elles n’étaient pas ouvertement, et le plus souvent, complices. Le plus grand nombre de lynchages eut lieu dans les états du sud, 4075 entre 1877 et 1950 recensés à ce jour. Mais la campagne de terreur eut aussi lieu dans des états du nord et de l’ouest.

Ce terrorisme, qui avait pour but d’interdire aux Noirs d’exercer leur citoyenneté, eut aussi pour conséquence d’éliminer une compétition car les Blancs se saisirent des terres, des business, et des maisons des Noirs lynchés ou chassés. Entre 1916 et 1970, six millions d’Africains-Américains quittèrent les états du sud des États-Unis, fuyant le terrorisme des lynchages. Ce fut une des plus grandes migrations forcées de l’histoire, transformant des citoyens en réfugiés dans leur propre pays. Un des héritages du lynchage est l’incarcération massive des jeunes Noirs, leur surreprésentation dans les couloirs de la mort, et les meurtres par la police qui demeurent impunis. 

Toutes ces informations, et bien d’autres, étaient visibles à l’exposition The Legacy of Lynching: Confronting Racial Terror in America organisée par  Equal Justice Initiative, qui s’est tenue du 26 juillet au 8 octobre 2017 au Brooklyn Museum. Cette exposition justifie le travail de mémoire, d’installation de stèles et de panneaux commémoratifs et aujourd’hui du projet porté par Equal Justice Initiative du Memorial to Peace and Justice consacré aux victimes de lynchage qui ouvrira en 2018 à Montgomery en Alabama. D’une architecture sobre, le Memorial contient 800 colonnes représentant les 800 comtés où eurent lieu des milliers de lynchages et les noms des victimes y seront gravés. D’autres colonnes sont disposées de manière temporaire autour du Memorial en attente des noms de comtés et de victimes à ajouter.

Pour l’avocat Bryan Stevenson, fondateur et directeur de cette organisation, le Memorial sera un contrepoint aux 59 monuments à la gloire des Confédérés dans Montgomery. « Il est plus que temps », dit-il, « de mettre à jour la vérité sur la terreur raciale, la violence de masse, les atrocités, les abus, et les tortures publiques qui ont traumatisé la communauté noire et éduqué des générations d’enfants blancs dans la haine ». « Il ne peut y avoir de réconciliation », ajoute Stevenson, « sans ce travail de reconnaissance ».