L'invisibilité de l'histoire des Asiatiques de Paris

Pascal Blanchard est historien, spécialiste du fait colonial et des immigrations, chercheur au laboratoire Communication et Politique (Irisso, CNRS, Université Paris-Dauphine) et co-directeur du Groupe de recherche Achac. Il a récemment publié L’invention de l’Orient (La Martinière, 2016) et a co-publié un Atlas des immigrations en France. Histoire, mémoire, héritage (Autrement, 2016), faisant suite à : Le Paris noir (Hazan, 2001), Le Paris arabe (La Découverte, 2003) et, surtout, Le Paris Asie (La Découverte, 2004). Dans cette tribune, parue initialement dans le magazine Koï (novembre 2017), il s’interroge sur les raisons de l’invisibilité de l’histoire des Asiatiques de Paris.

 

En 2004, avec Le Paris Asie associé à une vingtaine de spécialistes, nous mettions en lumière une histoire jusqu’alors invisible dans le récit historique français. Celle des Asiatiques en France et à Paris. Comme si cette présence n’avait pas de place aux côtés des autres grands récits migratoires, comme ceux des Italiens, des Polonais, des Espagnols, des Algériens, des Antillais ou des Sénégalais. Comme si les Chinois, Vietnamiens, Cambodgiens ou Japonais « de France » avaient une place à la marge. Mais pourquoi cette posture à part ?

Sans doute parce que l’idée d’une invisibilité s’est doublée d’un récit historique qui avait peine à s’écrire, à trouver sa place dans la mixologie diverse des présences migratoires majeures. Une exposition (dirigée par Live Yu Sion) avait pourtant posé les premières pierres d’un regard sur cette présence en 1995 (Les Chinois de France), mais la matrice historique ne prend pas. Il faudra attendre Le Paris Asie pour que cette histoire soit légitime aux côtés des autres grands récits historiques.

 

Une autre explication semble possible. Les présences, anciennes au regard de l’histoire coloniale, qui connaissent des vagues migratoires diverses, n’entrent ni dans l’espace classique des migrations ouvrières, ni dans l’espace spécifique des migrations postcoloniales.

 

Dès le milieu du XIXe siècle, la capitale française est une destination de prédilection. En 1867, le Japon envoie à Paris une délégation officielle à l’Exposition universelle. De novembre 1872 à avril 1873, un groupe de cinq Japonais séjourne à Paris. Cependant rien de neuf, celle des Siamois à Paris remonte à 1686. Une nouvelle ambassade revient à Paris en 1861, reçue avec faste par Napoléon III. Deux ans après, Phan Thanh Gian, ambassadeur de l’empereur d’Annam, descend dans un hôtel des Champs-Élysées entièrement réservé pour sa délégation. Ces moments sont marquants, car ils imposent un rapport aux mondes asiatiques totalement différent des rapports avec l’Afrique, l’Orient ou le Maghreb.

 

Dès le XVIIIe siècle, en Europe, des marchands chinois du Zhejiang vendaient des objets en pierres semi-précieuses, et s’installeront en France au XIXe siècle. Chen Yuanfeng y fera même fortune au début du XXe siècle. Puis le mouvement des étudiants-ouvriers chinois apportera un nouveau flux, à partir de 1906. Les présences deviennent diverses et, lors du recensement de la population en 1911, on distingue dans Paris les Chinois de l’ensemble des autres Asiatiques. En France, à cette époque, sur un peu plus de 1.450 Asiatiques, 20 % sont chinois. Les grandes vagues migratoires se succèdent avec les travailleurs chinois de la Grande Guerre, les étudiants de l’après-guerre, les combattants indochinois, les travailleurs de la Seconde Guerre mondiale, les rapatriés de 1954, les réfugiés des années 70, les travailleurs des années 70-80 et les générations suivantes de leurs enfants qui croisent les nouvelles générations de migrants et de travailleurs. Ces vagues successives sont liées aux événements politiques, mais aussi à des attentes économiques.

 

C’est dans certains quartiers que leurs présences s’affirment. La Chinatown du XIIIe arrondissement va devenir de plus en plus visible. Selon les chiffres du recensement de 1992, plus de 110.000 réfugiés asiatiques — 150.000 semble plus correct — se sont installés en France de 1975 à 1982. Et tout d’un coup, au cours de l’été 1996, voilà que les Chinois de Paris manifestent, sortent des ateliers clandestins et demandent des « papiers ». Tout cela constitue bien un récit, avec ses flux et reflux.

 

Pourtant, on ne parle jamais d’intégration à l’égard des populations asiatiques. Pourquoi cette seconde génération, qui semble poser tant question en ce qui concerne les Maghrébins, les Antillais (issus du Bumidom) et les Africains en France, semble ne pas exister pour les Asiatiques ? Sans doute parce que les revendications politiques n’ont jamais dominé dans la « communauté », mais aussi parce que leur place dans l’histoire n’est jamais apparue comme évidente. C’est aussi la preuve qu’il est nécessaire de rendre visible cette histoire, comme le font d’ailleurs depuis quelques années des documentaires (on pense à la série Asiatiques de France sur France 5), des historiens s’attachent à ces questions, mais il faut aussi que le cinéma s’inspire de ces thèmes, et qu’un grand lieu muséal s’empare de ce récit pour proposer une exposition majeure.

 

En tout cas, treize ans après l’ouvrage Le Paris Asie (2004), le récit historique de cette présence devient nécessaire, au moment où, dans nos médias ou dans la rue, les Asiatiques de France réclament une juste place dans la citoyenneté française. C’est l’enjeu sans aucun doute de la génération actuelle (2005-2025). C’est aussi indispensable pour que les mentalités changent car, dans l’esprit de beaucoup de Français et de Parisiens, on n’imagine pas encore qu’un « Asiatique » puisse être Premier ministre ou maire de Paris ; c’est toute la différence d’avec une ville comme Londres où Sadiq Aman Khan d’origine pakistanaise est devenu maire.