Un postcolonialisme à la française ?

La revue Cités vient de publier un numéro spécial Le postcolonialisme : une stratégie intellectuelle et politique, coordonné par Christian Godin, philosophe. Ce numéro entend restituer, à travers les nombreuses contributions qu’il regroupe, les différentes façons d’envisager et de comprendre le postcolonialisme. Il en reflète, certes, la diversité et les divergences mais, surtout, il en dresse une lecture critique, symptomatique des débats actuels autour de ce champ de recherches, l’amalgamant de façon récurrente au courant décolonial et à un rejet (de modéré à radical) de l’Occident et de ses valeurs comme la liberté, l’universalisme ou encore les droits humains. Malgré leur profond désaccord avec certains points de vue développés dans ce numéro (à l’image de la préface introductive d’Yves Charles Zarka et de la conclusion d’Isabelle Barbéris), Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, historiens, y versent au débat leur texte Un postcolonialisme à la française ?, une contribution nécessaire à l’heure où les amalgames et les raccourcis de pensée irriguent le débat universitaire, polémique et public. L’article est reproduit, ici, dans son intégralité.

 

La théorie postcoloniale, si elle demeure fortement controversée dans l’espace académique français, est désormais partie prenante des sciences sociales dans la plupart des pays où la recherche est dynamique, des États-Unis à la Grande-Bretagne, du Brésil à l’Inde, de l’Allemagne aux pays nordiques, des universités africaines aux universités sud-américaines. C’est un fait. Elle est un élément du débat intellectuel et pourtant elle occupe, dans le même temps, une position spécifique en France, fruit d’un contexte quasi unique dans le monde scientifique international. En France, elle est marginalisée dans le champ académique et particulièrement dans les sciences sociales.

Aux États-Unis principalement, la théorie postcoloniale est enseignée depuis plus de trois décennies dans différents départements universitaires (littérature, histoire, sciences politiques…) aux côtés d’autres courants intellectuels (Ethnic Studies, Racial Studies, Gender Studies…), comme le souligne l’ouvrage que nous venons de codiriger en juin 2016 avec Dominic Thomas, Colonial Legacy in France. Fracture, Rupture, and Apartheid (Indiana University Press). A contrario, en France, elle fait l’objet d’une critique théorique et académique, qui s’articule à une critique politique et idéologique, laquelle renvoie au syndrome français face au passé colonial et à l’interprétation – ou à la négation – des conséquences à long terme de la colonisation sur la société française.

Qu’est-ce que le postcolonialisme ? Ce courant, qui s’origine dans les travaux des subalternistes (collectif d’historiens indiens cherchant, dans les années 1970, à renverser l’historiographie de la décolonisation de l’Inde en montrant en particulier le rôle joué par les castes inférieures), et l’ouvrage inaugural d’Edward Saïd, L’Orientalisme (1978), qui déconstruit les discours de l’Occident sur l’Orient, peut être défini, très rapidement, comme un ensemble de recherches visant, d’une part, à rompre avec les chronologies fondées sur l’histoire politique, en contestant la « rupture » des décolonisations et en favorisant la longue durée et, d’autre part, à envisager la colonisation comme un processus dialectique affectant aussi bien les métropoles que les territoires colonisés, afin de se départir d’une vision occidentalocentrée de l’histoire. Mais l’objet du présent article n’est pas tant de revenir sur une longue définition des études postcoloniales ou de défendre les tenants de cette « théorie », de nombreux travaux et écrits l’ont fait avant nous, mais bien de souligner la spécificité du débat français en analysant sans tabou les blocages et les déraisons, les passions et les aveuglements, les enjeux aussi, comme les rapports de force.

 

 

 

 

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