Les zoos humains, du racisme scientifique au racisme populaire

Gilles Boëtsch est anthropobiologiste, directeur de recherche au CNRS, et spécialiste de la représentation et de la mise en scène des corps dans les exhibitions des XIXe et XXe siècles. Il a notamment codirigé le catalogue Exhibitions. L’invention du sauvage (Actes Sud, 2011) et Zoos humains et exhibitions coloniales. 150 ans d’inventions de l’Autre (La Découverte, 2011). Il revient dans sa tribune sur les origines du racisme populaire, thème du débat qu’il animera après la projection du film Vénus noire d’Abdellatif Kechiche, le jeudi 19 juillet 2018 au Mémorial ACTe.

 

De tous temps, l’Homme s’est interrogé sur les divisions de l’humanité. Les puissants et les faibles, les individus libres et les esclaves, les riches et les pauvres constituaient une lecture ordinaire de l’organisation du monde. Les discours sur la « race » furent plus tardifs et découlèrent des systèmes d’organisation des sociétés plus que d’une lecture chromatique des hommes. C’est la traite qui institua un clivage radical entre l’esclave noir et le maître blanc.

 

 Au XIXe siècle, les anthropologues physiques proposèrent des modèles classificatoires à partir d’arrangements morphologiques assez incongrus, chaque auteur montrant une ingéniosité particulière à privilégier tel ou tel caractère, se limitant d’ailleurs à peu de chose : la couleur de la peau, des yeux et des cheveux, la stature et l’indice céphalique (rapport de la largeur à la longueur de la tête). Mais la classification des humains en entités « raciales » cohérentes fut un échec et critiquée par Charles Darwin de manière catégorique (1871). 

 

Si les discours savants reposaient sur des présupposés idéologiques visant à hiérarchiser les composantes de l’espèce humaine (ou du genre humain selon que l’on était monogéniste ou polygéniste) à partir d’éléments biologiques non-discriminatoires, ce sont bien les exhibitions anthropozoologiques puis ethnographiques qui fondèrent les bases du racisme populaire. C’est assurément en présentant au public européen, dès 1874 à Hambourg des populations « sauvages »,
« non-civilisées » dans des parcs zoologiques au milieu d’animaux exotiques que s’est constituée une mise à distance assez radicale de l’« Autre ». Durant plus de 100 ans, des millions de visiteurs dans le monde sont venus se distraire en contemplant ces « sauvages » constituant assurément une autre humanité que la nôtre. Ceci a renforcé l’idée de hiérarchie entre les « races » comme constituant un élément idéologique dominant de l’histoire du monde et, dans l’espace colonial, cette notion s’est imposée pour justifier la domination « naturelle » des « races supérieures » sur les « races inférieures ».

 

 On sait qu’au niveau social et politique, l’usage du mot « race » est toujours fréquent, mais on aurait pu penser que le débat scientifique sur cette question chez l’homme était clos. Mais les débats soulevés par la paléogénétique en remettant en cause la position phylogénétique d’Homo neanderthalensis en le faisant passer du statut de sous-espèce d’Homo sapiens à une espèce à part entière ou encore des caractères génétiques spécifiques à tel ou tel groupe humain1 ne peuvent que renforcer l’idée de différences biologiques irréductibles entre populations. Si la suppression du mot « race » de la constitution votée récemment ne supprimera pas le racisme et ses effets dans le présent, elle aura peut-être un effet sur le long terme en lui ôtant toute vérité scientifique.