L'invention de la race

 

Nicolas Bancel est historien, professeur à l’université de Lausanne et vice-président du Groupe de recherche Achac. Spécialiste de l’histoire coloniale et postcoloniale française, de l’histoire du sport et des mouvements de jeunesse, il a co-publié et co-dirigé de nombreux ouvrages tels que Zoos Humains. Au temps des exhibitions humaines (La Découverte, 2004), L’invention de la race (La Découverte, 2014) ou Sexe, Race & Colonies (à paraître aux éditions La Découverte, le 27 septembre 2018). Dans cette tribune, il revient sur le concept de « race » à l’occasion de la projection-débat du film Freaks, la monstrueuse parade de Tod Browning, qu’il animera le jeudi 20 septembre 2018 au Memorial ACTe, à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe.

 

 

Depuis plus de 20 ans, le Groupe de recherche Achac travaille sur des objets – colonisation, postcolonialisme, immigrations coloniales et postcoloniales, zoos humains, mémoires coloniales… – qui, tous, entretiennent un lien étroit avec la question de la « race ». Après toutes ces années, plusieurs interrogations se sont imposées : comment est né le concept moderne, scientifique, de « race » ?  Et comment ce concept a-t-il pu, en étant véhiculé sous des formes très différentes, revêtir une telle importance dans tous les domaines de la connaissance scientifique et du sens commun, au cours du XIXe siècle et du début du XXe siècle ? Comment les schémas racialistes ont-ils contribué à configurer, par exemple, les zoos humains, les politiques coloniales et migratoires ou les représentations coloniales et postcoloniales ?

Comme le démontre l’ouvrage L’invention de la race (La Découverte, 2015), la naissance du concept scientifique de « race » peut être située en Europe, entre le milieu et la fin du XVIIIe siècle. Si la longueur de cette tribune ne nous permet pas de rentrer dans les détails, nous pouvons identifier au moins quatre processus qui éclairent cette généalogie.

Premièrement, la dimension généalogique de la « race » résiderait dans la formation, dès le XVIIe siècle, de savoirs empiriques dans le domaine de l’élevage des animaux domestiques ou de rente, dont le cœur est constitué par la question du classement des races animales, de leurs origines et de la transmission des caractères à travers les générations. Les tableaux généalogiques des animaux de rente – établissant une approche systématique des caractères potentiellement transmissibles – construisent un espace conceptuel qui va s’articuler, autour des années 1750, à la démarche taxinomique (soit la science du classement) dominant alors l’histoire naturelle et permettant de catégoriser les êtres vivants et particulièrement les différents types d’homme composant l’espèce humaine tout en pensant la transmission des caractères.

Deuxièmement, en remontant beaucoup plus loin, les généalogies nobiliaires fixent une différenciation fondamentale entre « race noble » et roturiers tout en établissant la dimension d’une origine commune fondée sur le sang et la filiation. La race noble est affaire de famille, de lignée plus précisément. Mais certains auteurs, dès le XVIIe siècle, étendent cette conception biologique (liée au sang) à des groupes plus vastes, nationaux notamment.

Troisièmement, l’une des sources de la classification raciale est ce que nous pourrions nommer « l’exigence taxonomique ». Au XVIIIe siècle, le développement de la médecine, de la botanique et de l’histoire naturelle aboutit à un formidable essor scientifique.

Ce mouvement général est porté par les Lumières, qui s’appuient tout d’abord sur une taxonomie des organismes vivants, classés en genres, races et espèces. C’est dans cette logique que l’effort en vue de la classification du vivant se porte sur l’espèce humaine. Ce processus s’incarne dans les grandes encyclopédies de Buffon et de Linné au XVIIIe siècle, insérant l’homme dans la nature tout en différenciant les types d’homme. Buffon, certes, soutient la thèse adamique – l’origine de l’humanité procéderait d’Adam et Ève chassés du paradis – et demeure en conséquence monogéniste (l’humanité a donc une souche commune), tout en distinguant différents types d’hommes (blanc, noir, jaune, rouge) dont il décrit les qualités. Mais Linné fait le grand saut : les différents types d’hommes (que Linné nomme « races » ou « espèces ») ont des origines différentes, imposant la thèse polygéniste. Les descriptions de Linné, dans les éditions successives de son encyclopédie, évolueront, mais demeure l’idée qu’à chaque type d’homme correspondent des qualités spécifiques, pouvant donner lieu à une hiérarchisation. La hiérarchisation existe aussi chez Buffon, puisque si l’origine de l’humanité est commune, le type d’homme le plus proche de la perfection est le blanc, placé en Europe dans des conditions environnementales favorables, les autres « races » ayant « dégénéré » (on lira sur ce sujet le livre essentiel de Claude Olivier Doron, L’homme altéré. Races et dégénérescence (XVIIe-XIXe siècles), Champ Vallon, 2016).

Quatrièmement, de nouvelles techniques de représentation et de mesure de l’homme dans sa diversité apparaissent, préfigurant l’anthropométrie (soit la mesure de l’homme). Des savants, tels Camper ou Blumenbach (inventeur de la craniométrie), vont « objectiver » les différences raciales en mesurant les corps. Petrus Camper, en reprenant le concept d’angle facial, résolut d’appliquer « scientifiquement » à l’homme les catégorisations différentialistes qu’il avait expérimentées sur différentes espèces animales, grâce à l’usage de l’angle facial (mesuré selon deux ligne : la première va du trou de l'oreille à la mâchoire supérieure, l'autre partant du front jusqu'à la mâchoire supérieure) : plus l’angle facial est important, et plus on se rapproche d’une forme de perfection incarnée par la statuaire grecque. Ces mesures permettent alors à Camper d’établir directement une hiérarchie entre les « races », au sommet de laquelle trône évidemment l’homme blanc. À la fin du XVIIIe siècle, c’est toute l’économie de la représentation visuelle de l’homme et des « races » qui est bouleversée.

Ce sont sur ces bases, à la fois conceptuelles (différenciation des différents groupes humains) et techniques (invention de procédures permettant de mesurer ces différences), que les théories raciales, qu’elles soient monogénistes et polygénistes, prospèrent, donnant naissance dans toute l’Europe de l’Ouest, mais aussi aux États-Unis ou au Japon, dans la seconde partie du XIXe siècle, à des écoles d’anthropologie solidement implantées dans le champ académique international, ces institutions dialoguant entre elles. Le biais fondamental, cernable dès l’origine de la biologisation de la race, réside dans le fait qu’à chaque groupe d’homme est attribué des qualités. Il va de soi que la « race blanche » monopolise alors les plus valorisantes : intelligence, sobriété, créativité… alors que les « races inférieures » sont animées par d’affligeantes dispositions (paresse et intelligence limitées pour les Noirs, pour ne prendre que cet exemple). Ce qui allait devenir la science des races est ainsi gouverné dès l’origine par les préjugés liés à la conviction de la supériorité de la civilisation occidentale (ou japonaise), les caractéristiques physiques des groupes humains « expliquant » soit leur supériorité, soit leur infériorité.

La « race » est ainsi devenue une vérité scientifique, mais aussi un lieu commun, une manière partagée d’envisager le monde. Elle devient aussi un outil pour gouverner les colonies et débouchera sur l’immense déchirure historique du nazisme. Étude généalogique d’érudit ? Pourtant, dans tous les domaines – immigration et rapports intercommunautaires, développement politique d’une extrême-droite xénophobe en Europe et ailleurs, rapports géopolitiques… – est-on certain que la puissance de l’idée de « race », cette vieillerie, ait disparu ?