Village noir. Musiciens marocains [Dijon, Côte-d’Or], carte postale, 1908. © Groupe de recherche Achac, Paris/coll. part.

Présence des Suds en Bourgogne Franche-Comté

Stéphane Kronenberger est historien de l’époque contemporaine spécialiste de l’histoire des migrations et rattaché au laboratoire Telemme (Aix-Marseille Université/CNRS). Il est l’auteur d’une thèse intitulée Des temps de paix aux temps de guerre : les parcours des travailleurs étrangers de l’Est et du Sud-Est de la France (1871-1918) et a écrit de nombreux articles sur l’immigration aux XIXe et XXe siècles. Dans cette tribune, il présente la nouvelle exposition Bourgogne Franche-Comté, Présence des Suds à laquelle il a contribué aux côtés d’autres historiens du Groupe de recherche Achac. C’est la 18exposition en région du programme Immigration des Suds en France du Groupe de recherche Achac.

 

En dix panneaux chronologiques agrémentés de vingt focus, l’exposition Bourgogne Franche-Comté, Présence des Suds offre au public un panorama inédit de la manière dont la présence coloniale et post-coloniale a marqué les imaginaires puis la vie quotidienne des populations de Bourgogne Franche-Comté. On y retrouve une large évocation des immigrations, masculines puis familiales, venues du Maghreb ou de Turquie au cours des Trente Glorieuses, ainsi que celle de l’accueil, à partir de la seconde moitié de la décennie 1970, des « boat people » du Sud-Est asiatique, sans oublier les flux migratoires plus contemporains jusqu’à la récente crise des réfugiés.

On y découvre par ailleurs que la relation entre la région et les espaces ultramarins débute bien en amont, lorsque dans leurs cahiers de doléances les villageois de Champagney en Haute-Saône et de Toulon-sur-Arroux en Saône-et-Loire demandent l’abolition de l’esclavage dans les colonies. Elle se poursuit avec l’incarcération et la mort, en 1803, au fort de Joux dans le Haut-Doubs de Toussaint Louverture ou l’élection, en 1896 par les habitants de la ville voisine de Pontarlier, du docteur Philippe Grenier, premier député musulman de l’histoire de France.

En 1931, la population beaunoise découvre un zoo humain, une troupe de « Négresses à plateau » itinérante dans toute la France, au moment même où se déroule à Paris l’Exposition coloniale internationale. Au XIXsiècle et à la Belle Epoque, des villages noirs, composés d’hommes, de femmes et d’enfants originaires de l’espace colonial, avaient déjà été présentés à Auxerre, Dijon ou Lons-le-Saunier à un public avide d’exotisme.

Le temps de guerre constitue un autre moment essentiel de cette rencontre, esquissée dès le conflit de 1870 par la participation des tirailleurs algériens, ou Turcos, à la bataille de Montbéliard. Puis, lors du premier conflit mondial, arrivent en Bourgogne Franche-Comté d’autres troupes venues du Maghreb, des soldats noirs originaires d’Afrique ou d’Amérique du Nord, mais aussi des travailleurs coloniaux et chinois mis, par un État de plus en plus interventionniste, au service des entreprises contribuant à la mobilisation industrielle.

La Seconde Guerre mondiale est d’emblée marquée par les massacres racistes de soldats noirs perpétrés par l’armée allemande en mai et juin 1940 à Châtillon-sur-Seine en Côte-d’Or ou Clamecy et Oisy dans la Nièvre, puis par l’internement des prisonniers coloniaux dans des Frontstalags. Ces hommes participent également à la Résistance et la Libération de la région, malgré un blanchissement discutable des troupes avant les défilés de la victoire. Une touche plus « glamour » est en outre apportée par la visite à Belfort du sous-lieutenant Joséphine Baker lors de sa tournée en France de l’automne 1944 dans le sillage des troupes libératrices du général Jean de Lattre de Tassigny.

La disparition de l’empire colonial est, elle, synonyme de l’arrivée des « Pieds noirs » et des Harkis, alors que des régiments de tirailleurs s’installent à Dijon en Côte-d’Or ou à Lons-le-Saunier dans le Jura avant d’être dissous quelques années plus tard.

Au cours du second XXe siècle, cette région frontalière et de passage, irriguée de longue date par de multiples flux, connaît une prégnance de plus en plus forte des apports en provenance du bassin méditerranéen (Italiens du Mezzogiorno, Espagnols, Algériens et Portugais mais aussi Yougoslaves, Marocains ou Turcs). La sévère crise économique des années 1980 a par la suite fait perdre à la Bourgogne Franche-Comté de son pouvoir d’attraction. Malgré le vieillissement de la population immigrée, une large empreinte subsiste néanmoins au sein de nombreux bassins industriels, tandis que la diversification des migrations se poursuit inexorablement dans les grandes agglomérations. L’exposition Bourgogne Franche-Comté, Présence des Suds espère ainsi dynamiser des actions multiples et diverses permettant une meilleure prise en compte, par les acteurs régionaux, de cette histoire partagée d’hier à aujourd’hui. Elle est d’ailleurs réalisée en partenariat avec le réseau Information Jeunesse Bourgogne Franche-Comté.