Les fils de la vie des tirailleurs sénégalais ont tissé les nôtres

David Diop est maître de conférences HDR spécialiste en littérature française du XVIIIe siècle. Il est également l’auteur du roman Frère d’âme (Seuil, 2018) ouvrage a qui remporté en 2018 le prix Goncourt des lycéens. Maître de conférences et agrégé de lettres, David Diop est aujourd’hui sur le devant de la scène suite au discours prononcé lors des commémorations des 75 ans du débarquement de Provence du 15 août 2019. Le journal Le Monde a publié ce même jour, l’intégralité du discours. Cette prise de parole est un appel vibrant au souvenir où il invoque la mémoire des dizaines de milliers de soldats issus des colonies qui ont participé à la Seconde Guerre mondiale.

« Derrière chaque combattant du débarquement de Provence, en août 1944, il y a une histoire. Une histoire à la fois commune à toute l’humanité et singulière. Le fil d’une vie : un foyer, un village, une ville aimée, une enfance heureuse ou malheureuse consolée par des amitiés solides ou éphémères, des amours déçues ou espérées. Par cet élan vital, ceux que l’on a dénommés les tirailleurs sénégalais, les goumiers et les tabors marocains, les tirailleurs algériens et les marsouins du Pacifique et des Antilles nous sont proches.

Mais si leur quotidien a pu être tissé de joies et de peines, de désillusions et d’espoirs, comme celui de tous les êtres humains, l’un des grands moments de leur vie, parfois le dernier, a été de participer aux batailles qui ont libéré la France de la barbarie nazie à vos côtés, messieurs les Anciens Combattants. Certains ont trouvé la mort à Saint-Tropez, sur le mont Coudon, près de Toulon, à Marseille, au Rayol, à Digne-les-Bains, Sisteron, Saint-Raphaël, Gap. D’autres, une fois la guerre terminée, sont rentrés en Afrique, aux Antilles, en Indochine ou dans le Pacifique, meurtris par la mort de leurs frères d’armes ou par le manque de reconnaissance de leurs sacrifices. Mais, quelles qu’aient été leurs destinées, nouées ou dénouées par la guerre, ces hommes ont sciemment exposé leur vie avec grand courage pour la France.

Un pont entre notre passé et notre présent

Soixante-quinze ans après leurs actes de bravoure, ils méritent notre reconnaissance. Les fils de leur vie ont tissé les nôtres. Notre société a été façonnée par ces jeunes gens venus alors d’outre-mer. J’aimerais égrener aujourd’hui quelques-uns de leurs noms, car l’anonymat dans la mort, c’est l’ensevelissement dans la fosse commune de l’histoire. Comme l’écrivait en 1948 dans son recueil Hosties noires le poète Léopold Sédar Senghor, lui-même ancien tirailleur sénégalais :« On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat inconnu/Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme. »

La chance et l’honneur me sont donnés de pouvoir les nommer en ce temps solennel de commémoration devant une si auguste assemblée. Ecoutons donc résonner les prénoms et les noms de ces soldats qui ont combattu en Provence en août 1944, et qui, pour certains, sont inhumés dans la nécropole de Boulouris, où nous nous retrouvons aujourd’hui :

Miloud Aksouri, originaire d’Algérie, tombé le 15 août 1944 lors de l’assaut du cap Nègre. Robert Roussafa, spécialiste des transmissions et Juliette Castano, ambulancière, jeunes engagés pieds-noirs d’Algérie. Marcel Oopa, bataillon du Pacifique, devenu député de la Polynésie française en 1960. Henry Joseph, Martiniquais, de toutes les campagnes de la 1re Division Française libre. Ahmed El Bakki, Marocain, et Abdel Aziz Ayari, Tunisien, décorés en 2004. Nguyên Van Huong, Vietnamien, tombé près de Lyon le 30 septembre 1944. Et ces tirailleurs du 6e RTS (Régiment de tirailleurs sénégalais) tombés le 21 août 1944 pour libérer les trois Solliès, dans le Var : Madi-Cissé-Kali, originaire de Faraba, au Mali, Mamadou Keita, venu de Kissidougou, en Guinée, Alfred Recoulin, pied-noir de Tunisie, Moussa II, de Kolloma, au Niger, Noaga Ouedraogo, de Tougué, au Burkina, et Bala Sidibé, originaire de Côte d’Ivoire.

Ces noms jettent un pont entre notre passé et notre présent : ils actualisent le sacrifice de ces combattants venus des anciennes colonies et nous le rendent sensible, à nous qui avons des compatriotes en France aujourd’hui qui se nomment comme eux. Evoquer ces prénoms et ces noms, c’est raviver une histoire commune : c’est rappeler la part-monde de l’identité française.

Des liens d’amitié et de reconnaissance très forts

Les jeunes gens venus du Sénégal, de l’Algérie, de la Côte d’Ivoire, du Maroc, du Mali, de la Guinée Conakry, de Madagascar, de la Tunisie, du Pacifique, du Burkina Faso, des Antilles, de Guyane, d’Indochine, du Gabon, du Tchad, de Centrafrique, du Congo méritent le respect. Ils ont quitté leur foyer, parfois par la force des choses, souvent par haute conviction, pour participer à la libération de la France.

Combattant ensemble, ils ont fraternisé avec les Français de la métropole. Malgré les vicissitudes de l’histoire, ils ont noué, à hauteur d’homme, des liens d’amitié et de reconnaissance très forts. Des associations d’anciens combattants métropolitains ont œuvré pendant des décennies pour que les pensions de leurs camarades de combat africains soient alignées sur les leurs.

Certes, cette histoire coloniale est émaillée de grandes souffrances, de grandes injustices. Mais il s’agit de la clarifier, de l’étudier, de la socialiser pour ne pas abandonner notre passé à des fauteurs de haine

S’il y a lieu de commémorer le débarquement de Provence, c’est aussi parce qu’il est utile pour la France d’aujourd’hui de conserver la mémoire de cette fraternité née de la lutte contre le fascisme. A l’époque des durs combats au cap Nègre ou dans le massif des Maures, au mois d’août 1944, la couleur de la peau ou la religion des uns et des autres ne divisaient pas. C’est peut-être l’une des conséquences paradoxales de l’histoire de l’empire colonial français : la réunion sous un même drapeau de femmes et d’hommes d’origines et de confessions différentes pour sauver la patrie alors qu’ils n’étaient pas tous concitoyens.

Certes, cette histoire coloniale est émaillée de grandes souffrances, de grandes injustices. Mais il s’agit de la clarifier, de l’étudier, de la socialiser pour ne pas abandonner notre passé à des fauteurs de haine. Que notre passé commun ne ressemble pas à un foyer où couveraient indéfiniment les braises de la désunion et de la méfiance réciproque ! La nécessité d’instruire la société française sur son passé colonial a inspiré la tribune du 5 juillet parue dans le journal Le Monde à l’initiative de l’élue Aïssata Seck et de l’historien Pascal Blanchard. Cosignée par des Françaises et des Français engagés dans le partage d’une histoire méconnue du grand public, cette tribune mettait l’accent sur le rôle fondamental des troupes issues de la colonisation dans la libération de la France.

Pour conclure, je voudrais citer les paroles d’un tirailleur sénégalais prononcées en 2014 : « Nous, Africains, avons libéré la France1 » (Julien Masson, auteur d’un livre émouvant intitulé Mémoire en marche. Sur les traces des tirailleurs sénégalais, Les Pas Sages Editions, 2018).

Issa Cissé, qui s’est éteint au Sénégal au mois d’avril 2018 à l’âge de 96 ans, a débarqué le 17 août 1944 à Saint-Tropez dans la 9e Division de l’infanterie coloniale, a participé à la libération de Toulon avant de repartir en campagne dans les Alpes. Il est de tous ceux qui ont combattu pour faire honneur à leur nom, à leurs amis, à leurs amours et, précisément, à la France. »