Edmond Fortier, photographe… et pornographe

Pascal Blanchard est historien, chercheur au Laboratoire CNRS Communication et Politique et codirecteur du Groupe de recherche Achac. Spécialiste de la question coloniale, de l’histoire des immigrations et des enjeux postcoloniaux, il a codirigé plus d’une soixantaine d’ouvrages, dont La France noire. Trois siècles de présences (La Découverte, 2011) et l’ouvrage collectif Zoos humains et exhibitions coloniales. 150 ans d'inventions de l'Autre (La Découverte, 2011). Il vient de codiriger l’ouvrage Sexe, race & colonies (La Découverte, 2018) et Sexualités, identités & corps colonisés (CNRS Éditions, 2019). Dans ces deux derniers ouvrages, les auteurs insistaient pour regarder en face ce passé colonial et ces images, en refusant de pratiquer une censure sur celles-ci ou de manipuler ce passé (ou les images), insistant sur le fait que l’histoire n’est pas une science morale, mais bien une science humaine qui impose une méthodologie sans chercher à réécrire les faits.

 

En plongeant dans le livre de Daniela Moreau — Fortier photographe, de Conakry à Tombouctou. Images de l’Afrique de l’Ouest en 1906, on s’attache au récit et au parcours d’un des plus importants photographes de l’Afrique de l’Ouest francophone de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Edmond Fortier était un photographe naturalisé français, qui est arrivé à Dakar à la fin du XIXe siècle, vraisemblablement avant 1895, et il travaillait déjà comme photographe professionnel avant de s’établir comme éditeur de cartes postales au Sénégal. Il a parcouru une grande partie de l’Afrique de l’Ouest française, s’intéressant aussi bien aux mœurs et coutumes locales qu’à la construction de la colonie par les Blancs. Il a produit une quantité incroyable de clichés et a sans doute édité plus de huit mille cartes postales entre 1899 et 1923 (voire 1928, date de sa mort à Dakar).

Ce photographe a proposé tous les genres en termes de clichés, des paysages, des scènes et types, des monuments, des scènes de vie et de villages, de l’actualité coloniale, mais aussi du semi-érotique et du pornographique. Les cartes postales étaient éditées sous plusieurs noms : Fortier, Dakar ; Collection Générale Fortier Dakar, Collection Générale de l‘AOF Fortier Dakar. Ses clichés ont été utilisés par de nombreux écrivains, ou reporters, et par l’Agence économique de l’AOF, qui les a réédités pour l’Exposition coloniale de 1931. On pense que certaines de ses photographies auraient inspiré Picasso pour Les demoiselles d’Avignon. De cette diversité de création, notamment des clichés érotico-pornographiques, l’auteur du livre ne parle pas.

On sait pourtant que ce photographe est un des plus importants, ne serait-ce que numériquement par la diffusion de son travail, du temps colonial français en Afrique. S’attacher à son travail, à sa personnalité, c’est donc commencer à comprendre comment s’est construite une « certaine image de l’Afrique ». Dans toutes ses dimensions.

En outre, c’est un photographe/éditeur de cartes postales relativement connu, auquel plusieurs travaux et monographies ont déjà été consacrés avant le livre de Daniela Moreau. Là aussi, sa « personnalité » de photographe multiple et divers, y compris érotique, a été éloignée de la lumière de la recherche. Notamment par un collectionneur de cartes postales, Philippe David — « La carte postale sénégalaise au service de l'histoire », Notes africaines, n° 179, juillet 1983 et « Inventaire général des cartes postales Fortier », 3 vol.,  1986 –1988 — qui s’est rendu célèbre, il y a quelques années, avec un ouvrage édité par Karthala sur les présences africaines en Europe et les zoos humains, ouvrage qui présentait ces exhibitions ethnographiques comme un lieu de rencontre positif entre les Occidentaux et les exhibés africains. On a le sentiment que les multiples personnalités de Fortier perturbent ceux qui se penchent sur lui…

On l’imagine, ce nouveau livre sur Fortier, d’une auteure qui se présente comme historienne, était donc très attendu au départ, car il allait permettre de comprendre la personnalité d’un tel photographe, au triple visage, celui d’un observateur de son temps, celui d’un photographe officiel de la colonisation (souvent proche des autorités coloniales), et enfin celui d’un producteur de clichés érotiques et pornographiques prolixes et acteur majeur sur ce marché si spécifique et mal connu. Un photographe que nous avons nous-même présenté et dont nous avons publié plusieurs clichés (avec analyse) dans l’ouvrage collectif, Sexe, race & colonies en 2018 aux Éditions La Découverte.

Daniela Moreau s’attache, précisions-le, dans cet ouvrage à un moment spécifique de la carrière de Fortier : un voyage de plus de cinq mille kilomètres à l’intérieur du pays en 1906, entre avril et juillet, au Soudan (actuel Mali), en Guinée et au Sénégal bien entendu. La série étudiée comporte huit cents clichés, dont un peu plus de cinq cents sont originaux, et les autres des rééditions de séries précédentes. Dans ce voyage en images, l’auteure propose de suivre ce regard du photographe pour analyser l’Afrique coloniale. Elle propose, dit-elle en introduction, un regard « complet » sur son travail, sa personnalité, sa technique, elle développe longuement le contexte et analyse sa production sous toutes ses coutures. Le lecteur a donc le sentiment de pouvoir analyser son travail et de comprendre son regard, dans son contexte, dans toutes ses dimensions. Et bien non !

Il faut attendre la dernière page du livre (et oui, la dernière…), pour que l’auteure révèle qu’elle n’a pas retenu certaines images : « De multiples interprétations sont possibles à partir des images à connotation érotique, voire pornographique, produites par Fortier. Malgré les défis intéressants que les investigations dans cette voie peuvent susciter, le thème ne sera pas mis en avant. Ici, les objectifs sont autres. » Et elle ne dit rien d’autre. Aucune analyse ni réelle explication sur ce choix. Et il faut attendre cette dernière page du livre pour découvrir son approche partielle. Rien dans l’introduction, ni dans l’ouvrage, ni au dos. Juste à la toute fin… Seul le spécialiste comprend alors qu’il y a un souci dans ce livre : elle a éliminé, au nom d’une forme de « pudeur », de choix imposé par l’éditeur ou même de sa conscience, les poses nues, y compris celles faites précisément pendant ce voyage-là ! Curieuse démarche scientifique.

Nous parlons bien là de photographies qu’il a réalisé dans cette même tournée en 1906, dont certaines ont été éditées en cartes postales et largement diffusées, comme les « danseuses » localisées à Tombouctou et pas forcément du reste de son travail, notamment sur Dakar : en effet, contrairement aux cartes des « Études », qui sont des poses lascives souvent non localisées, certaines des cartes de « danseuses » de Fortier sont clairement légendées Tombouctou et devraient donc être associées au voyage sujet du livre.

Curieuse méthode et curieux travail d’« historien » que de pratiquer ainsi la censure visuelle qui, par définition, donne une image trompeuse et fausse de Fortier. Ce que propose, presque sans le dire et encore moins en l’expliquant, Daniela Moreau, c’est donc une vision partielle – très partielle dirons-nous, même si très documentée. Car la production de nus était quantitativement très importante chez Fortier, et accompagnée d’une production pornographique clandestine recherchée.

Comment interpréter et comprendre une telle censure ? La seule explication est de considérer que ces images ne devant plus être montrées, au nom de la violence de celles-ci, la méthode serait donc désormais de faire des monographies « nettoyées » et « rendues pures ». Plus d’images, plus de débats, et donc une histoire totalement revisitée d’une époque et d’un photographe. Et donc au final, un « portrait » de photographe tronqué. Les sciences humaines deviennent des sciences morales…

On reste stupéfait, on se dit que le défi était sans doute trop complexe pour l’auteure… et on se prend à relire l’introduction du livre. Proposée cette fois-ci par une universitaire, professeure à l’Université Paris-Diderot, spécialiste de l’Afrique, aux publications nombreuses depuis 1981, Odile Goerg. Une spécialiste aussi des images, du cinéma, qui affirme respecter une « certaine déontologie » pour le travail sur le décryptage des images : on reste donc songeur qu’elle ait autorisé (ou conseillé peut-être ?) une telle manipulation des corpus et n’ait pas pris le temps de signaler le « petit » écart de déontologie dans le livre. Ni même de l’expliquer ou de le justifier. Elle en fait un acte normal, évident.

Mieux, on comprend en la lisant, que c’est un choix qu’elle partage et elle s’en explique en se montrant fort critique, dans son introduction, sur « ceux » (suivez son regard…) qui montrent ce type d’images. Ah la belle morale… Pourtant, elle souligne que le travail de Daniela Moreau permet de « camper ce personnage hors norme », alors qu’elle est parfaitement consciente que ce dernier est réhabilité et son profil totalement fabriqué en ayant retiré une part très importante de son travail et de sa personnalité. Surtout qu’elle remarque que Fortier devait être proche et soutenu par l’administration coloniale, ce qui rend d’autant plus pertinent de questionner les multiples facettes de son activité en contexte colonial où, par définition, l’administration savait pleinement ce qu’il produisait comme images et ce qu’il commercialisait officiellement ou pas. On est donc surpris que sachant cela, elle souligne positivement le travail de méthodologie et épistémologique de l’auteure.

C’est à la fin de son introduction qu’elle nous donne la clé : il y aurait des « bons » beaux livres — celui de Daniela Moreau, par exemple, qui censure volontairement des pans entiers du travail d’un photographe et fabrique une identité immaculée de celui-ci en retirant une partie majeure de son travail au nom de la « morale » — et les « mauvais » beaux livres qui, par essence, seraient « dénué[s] de contextualisation, comme il s’en publie encore tant » — on se doute de qui est visé par cette belle tournure de phrase. Et, de conclure, sur ce brave Edmond Fortier, photographe et pornographe prolixe, qu’il était « temps qu’il sorte de l’ombre ». Certes, ce livre le place désormais dans la lumière auprès du grand public, mais cette lumière n’est ni science et ni savoir.

Nous avons là tout le danger d’un discours de « science morale » qui, au nom du refus de montrer certaines images, et même d’en parler, tronque le passé, fabrique de faux paradigmes visuels qui, si nous n’y prenons garde, constitueront demain une matière première incorrecte sur laquelle des jeunes chercheurs pourraient travailler. C’est dommage, car par ailleurs l’ouvrage de Daniela Moreau est le fruit d’un gros travail de recherche et d’analyse ; mais la passion de l’auteure, son désir d’être publiée ainsi que son approche « bien-pensante » ont fait qu’elle a accepté de travestir son propre sujet. Dès lors, une question se pose : son analyse est-elle encore pertinente ?

Le métier d’historien est justement de ne pas travestir les sources, ni les contextes, ni les analyses au nom de la morale ou d’un politiquement correct dévastateur. C’est justement ce que ce livre — ce beau livre — a fait. Tout l’intérêt d’Edmond Fortier, c’est justement d’avoir cette personnalité multiple, ce commerce d’images multiples, dans un système colonial qui le tolère, en fait le photographe officiel de la colonie, alors qu’il est tout autant un producteur de pornographie coloniale clandestine, pornographie qui est également reprise partiellement en cartes postales « grand public ».

Cet aspect-là est riche de perspectives, comme le montre la découverte récente d’un album de Guinée par un colonial amateur qui semble avoir partagé, en marges des cérémonies officielles, des séances de poses photographiques et des modèles avec Fortier : tout d’un coup, c’est un autre Edmond Fortier photographe qui émerge, une autre perception des colonies. Et tout change. Notamment la compréhension du temps colonial et des imaginaires qui l’entourent. On attend un travail global sur Edmond Fortier, sur l’ensemble de son travail, et non sur un regard partiel et partial sur celui-ci.