Des zoos humains aux expositions coloniales

De 1877 à 1931, la France a « exhibé «, dans les jardins zoologiques, dans les expositions officielles, les populations de son empire.

Au milieu du XIXe siècle émerge la vogue des exhibitions d' « exotiques « . Les premières formes explicites - et officielles - se mettent en place lors de l'Exposition universelle parisienne de 1867, qui propose aux visiteurs des « figurations indigènes « au milieu des nombreux pavillons coloniaux. Cette forme d'exhibition prospère pendant plus d'une cinquantaine d'années : elle concerne, uniquement pour le territoire français, un demi-millier d'exhibitions distinctes pour près de 100 millions de visiteurs.

Peu de villes échappent à ce phénomène, même si Paris, Bordeaux, Strasbourg, Lyon et Marseille sont les principaux centres de ces manifestations ethnographiques. Il nous reste de ce « temps des colonies « de nombreuses traces iconographiques photographies, cartes postales, affiches... et quelques images tournées par le cinématographe, dès 1896, qui soulignent l'impact populaire de ces événements.

La notion de « zoos humains « reflète assez bien ce type d'exhibitions - à l'origine privées et qui pénètrent progressivement l'espace public. Les populations « exotiques « sont présentées mêlées, dans des enclos, avec des animaux exotiques autruches, chameaux, singes... ou mises en scène dans des rites guerriers imaginaires. Et cela dans différents cadres, allant du jardin zoologique aux scènes théâtrales, en passant par un nombre impressionnant de « villages noirs « itinérants ou de tournées organisées par Barnum et Hagenbeck dans toute l'Europe, sans oublier les immenses pavillons coloniaux des Expositions universelles 1855, 1867, 1878, 1889, 1900 et 1937 et les expositions coloniales stricto sensu comme à Lyon 1894, 1914, à Marseille 1906, 1922, à Paris 1906, 1907, 1931, à Roubaix 1911 ou à Strasbourg 1924. Les tout premiers « zoos humains « vont rendre coutumiers aux Français à la fois l'outre-mer et les « populations indigènes «, à une époque où ces populations sont quasi absentes en France.

Renforcés par un discours scientifique, les zoos humains accompagnent le passage d'un racisme scientifique à un racisme colonial. Henry de Valigny, en 1889, dans La Nature , souligne aussi la fascination des savants pour ces « spécimens vivants « : « Jamais les naturels n'ont été plus palpés, manipulés, examinés de leur vie... « Légitimés par les savants dont certains prendront ensuite leur distance, les zoos humains vulgarisent ce registre tout en rendant ludique le discours scientifique. Ils flattent ainsi la curiosité, le sens esthétique, mobilisent la surprise du visiteur beaucoup plus qu'ils ne lui expliquent les raisons qui permettent cette mise en spectacle de l'autre. On fabrique alors des partisans de la colonisation par le spectacle.

1877-1930 : exhibitions au Jardin d'acclimatation

Paris, et son Jardin d'acclimatation, s'impose en 1877 comme une des principales places européennes des « zoos humains «, aux côtés de villes comme Hambourg, Londres ou Bâle. Les deux premières « troupes « sont des Nubians et des Eskimos en provenance d'Allemagne, où leur exhibition a été organisée par Hagenbeck dès 1874.

Le succès est immédiat et la mode est lancée. On vient pour voir, pour pique-niquer, pour amuser les enfants... Surtout, on répond à l'importante promotion dont chaque spectacle est l'objet et aux immenses affiches qui couvrent les murs de la capitale et qui mettent en avant, pour rendre plus spectaculaires les populations présentées, leur potentiel guerrier ou la nudité des corps. Ici, aussi, le sensationnel, le nouveau font vendre. Toujours plus fort, toujours plus surprenant, toujours plus « sauvage « 

En 1890, l'affiche ci-contre montre bien le mélange des genres. Somalis et animaux se voient exhibés côte à côte. En 1892, les Indiens Galibis fascinent les Parisiens avec une publicité qui les présente comme des « hommes primitifs « . Le climat de Paris est tel que plusieurs d'entre eux vont y mourir. Les guerriers et guerrières Achantis connaissent aussi un grand succès lors de leurs deux passages, en 1887 et 1895.

Le plus souvent, ces spectacles illustrent le processus de conquêtes coloniales en cours : les Touareg sont exhibés à Paris en 1894 durant les mois suivant l'occupation française de Tombouctou ; le succès en 1893 des « célèbres amazones « du royaume d'Abomey actuel Bénin fait suite à la défaite du roi Behanzin devant l'armée française.

Progressivement, les exhibitions se transforment en de simples attractions : « L'Afrique mystérieuse « présente ainsi en 1910 « groupe de derviches « , « caravane maure « et « village sénégalais « . Après la guerre, les exhibitions se feront plus rares, pour disparaître dans les années 1930.