Vente d'esclaves à St Lucie – 1829 © Hull Museums

Identité nationale et esclavage en Caraïbe anglophone

La mémoire de l’esclavage n’est plus d’actualité dans la Caraïbe anglophone, à la différence de la Caraïbe francophone, en crise économique qui peine à transmettre un héritage historique riche. L’américanisation spectaculaire des sociétés à travers les médias et l’industrie du tourisme font rebondir les questions de la mémoire de la Plantation et de l’esclavage en Caraïbe.

À l’heure où le président de la République français inaugure le Mémorial ACTe en Guadeloupe qu’en est-il de la mémoire de l’esclavage dans la Caraïbe ? Quelle part a-t-elle dans les États anglophones indépendants depuis 35 ans entourant la Guadeloupe et la Martinique ? Ces petits États - St Lucie, Grenade, St Vincent et les Grenadines, Antigue, La Dominique - …sont aujourd’hui dans une passe économique difficile avec un FMI aux aguets signant des prêts à des États fragiles et sans liquidités que la crise financière de 2010 a frappé de plein fouet à travers la baisse du tourisme et la fin plus récente du off shore bancaire.

Ils ont des points communs : de nombreux jeunes dont la plupart sont au chômage, une émigration traditionnelle de plus de 60 % de la population formée, une violence montante et un effondrement des budgets d’État. C’est dans ce contexte que l’identité nationale est en crise. Des identités nationales essoufflées et des institutions culturelles vieillissantes porteuses d’un idéal national de la classe moyenne anticoloniale des années 80 déconnectées de leurs sociétés jeunes et caribéennes.

Le résultat est un rapport à l’histoire quasi-absent officiellement (à l’exception de La Barbade) comme à St Lucie où il n’existe aucun musée et pas un seul monument dédié à l’esclavage. L’histoire s’enseigne au Collège mais n’est plus obligatoire dès 14 ans et les programmes régionaux (www.cxc.org)  sont vécu comme déconnecté de la réalité nationale par la population. Une amnésie étrange décriée par quelques groupes marginaux d’intellectuels et de Rasta. Alors même que St Lucie a connu une Révolution menée par des marrons au XVIIIe siècle ayant un impact dans la région et jusqu’en Amérique du Sud : Simon Bolivar a été soutenu par Jean Baptiste, son fidèle bras droit qui était St Lucien.

Finalement le discours le plus visible sur la période d’esclavage est celui des propriétaires d’Habitation qui profitent largement du tourisme. La mise en scène du « bon vieux temps créole typique » masque la période esclavagiste et les visites insistent sur les plantations et les jardins en se référant à la « douceur de vivre » caribéenne. Il y a même des portiers d’hôtel portant casque colonial !

Le discours des années 80-90 d’écrivains comme Derek Walcott-prix Nobel St Lucien – qui a écrit sur les relations raciales dans la nouvelle économie du tourisme, parle du sourire forcé des Noirs aux visiteurs blancs, de la folklorisation des cultures locales en perspective avec l’esclavage et le système colonial. Mais le choix du tout tourisme a fait taire sa voix…

Que transmettre, comment transmettre aujourd’hui sur ce passé ? Et surtout à qui ? La jeunesse ayant perdu progressivement les pratiques sociales caribéennes et grâce au pouvoir des médias a désormais des références américaines. Elle reprend le discours africain-américain sur l’esclavage accompagné  des questions raciales propre à ce pays, rendant cette partie de l’identité très confuse pour les jeunes. L’histoire de l’esclavage en Caraïbe et ses conséquences sont plus diverses, plus riches que celle du grand voisin américain.

La vision Caribéenne du Mémorial ACTe est donc d’actualité, son rayonnement peut dépasser les territoires français et créer une synergie pour travailler cette mémoire commune et se projeter dans l’avenir. La prospérité touristique des Habitations dans toute la Caraïbe  prouve que le marronnage reste une urgence pour les intellectuels de la région !