1939 : Nice veut sa mosquée

En juillet 1939, le projet de l'érection d'une mosquée à Nice est en bonne marche. Un comité de soutien est constitué, le maire approuve le projet et les financements sont trouvés. Toutefois, cette mosquée ne verra jamais le jour, le projet est abandonné et une franche opposition s'est créée. Yvan Gastaut vient mettre en évidence la différence de perception que l'islam a subi entre l'époque coloniale et aujourd'hui, notamment dans ce moment charnière de l’histoire impériale et de l’histoire de l’immigration, moins d’une décennie après les commémorations du Centenaire de la conquête de l’Algérie (1930) et à l’heure où la France entre dans le second conflit mondial.

En juillet 1939,  le projet de l’érection d’une mosquée à Nice va bon train : un comité de soutien s’est constitué durant l’hiver sous l’impulsion de deux Algérois présents à Nice. Le premier est Omar Racim (1884-1959), enlumineur, calligraphe et homme de presse, qui a organisé une exposition de ses œuvres à Nice. Le second est le colonel Simon Godchot (1858-1940), militaire de carrière ayant servi au Maghreb, féru de littérature, devenu traducteur et directeur de revue, installé à Nice depuis 1935. Leur constat est simple, les Musulmans sont nombreux à Nice, aristocrates, intellectuels, travailleurs ou soldats venus des colonies d’Algérie, de Tunisie et du Maroc mais aussi « Orientaux » d’Egypte ou de Turquie.

Cette initiative rencontre la totale approbation du maire de Nice soucieux de promouvoir le « bien être religieux des Musulmans qui affluent sur la Côte d’Azur et qui vivent parmi nous » (Le Petit Niçois, 27 juillet 1939). Avec cet engagement, Jean Médecin entend aussi ouvrir davantage sa ville sur la Méditerranée dans le cadre colonial.

En haut lieu, le ministre de l’Intérieur, Albert Sarraut, sensibilisé à ce sujet par son passé d’administrateur colonial, se montre tout autant favorable et diligente aussitôt une enquête par un commissaire spécial qui, rapidement, accorde son feu vert. Celui-ci estime que pour cet édifice, il faudrait un lieu « assez central » et « assez spacieux ». La nouvelle court également à Alger (L’Echo d’Alger, 27 juillet 1939) où le président du Comité consultatif du culte musulman (créé en 1933 au sein de chacune des trois préfectures d’Algérie) Ibnou Zekri suit l’affaire de près, effectuant même le voyage à Nice afin d’évaluer  la situation.

Voilà un projet louable à tous les points de vue : tel est l’avis partagé par l’opinion niçoise. Mais pourquoi la mosquée est-elle alors si convoitée ?

Le principal objectif est d’attirer l’attention de l’élite musulmane internationale en même temps qu’une élite française « indigénophile » voire « islamophile » à l’image du Colonel Simon Godchot. La mosquée s’inscrit dans la volonté de valoriser un islam « français » ou plutôt piloté par la France sous la tutelle coloniale. Nice envisage ainsi une version adaptée de la mosquée de Paris inaugurée en 1926 au cœur de la capitale : un lieu symbolique qui honore les combattants musulmans de la Grande Guerre et réaffirme la France comme une puissance coloniale attentive à ses administrés musulmans.

Comme à Paris, pour prévenir toute objection sur une entorse au principe de loi de 1905, on n’envisage pas seulement un lieu de prière mais un « institut musulman » porté par une association cultuelle qui offrirait, dans une architecture esthétisante, l’accès à une bibliothèque, des salles de lecture et de spectacle, un hammam, un café et un restaurant.

Relayant le comité de soutien, un homme d’affaires venu de Laghouat en Algérie, Mekki el Madani, envisage d’investir dans la construction de la mosquée. Mais, quelques semaines plus tard, la guerre est déclenchée : la construction de la mosquée de Nice est ajournée. Malgré de nouvelles études relancées sous le gouvernement de Vichy en 1942, le projet tombe dans l’oubli d’autant que le colonel Godchot et l’investisseur El Madani sont morts entre temps.

On ne reparle plus de mosquée à Nice jusqu’à la fin des années 80, avec la présence accrue de populations musulmanes, principalement issue de l’immigration de travail. Sous le poids de l’émergence sur un mode négatif de la « question de l’islam », à l’inverse du passé, de nombreuses réticences s’expriment à l’idée d’une mosquée « officielle » qui contrasterait avec la pratique actuelle dans des salles de prières associatives ou privées et consacrerait un islam français.

Trois temps forts de crispations sont alors repérables : en septembre 2000, une protestation rendue publique par un collectif de Musulmans de Nice contre l’absence de mosquée, suscite une vive polémique. En novembre 2005, une pétition est signée par une partie des habitants du centre-ville contre la construction d’une mosquée à l’angle des rues Hancy et de Paris atteint son but : la mairie exerce son droit de préemption empêchant ainsi cette réalisation. Enfin, en octobre 2012, le débat porte sur le projet de mosquée dans la Plaine du Var et trouve des prolongements dans les mois qui suivent sans évolution notable sur le terrain.

Dans tous ces cas, les élus, notamment les maires, ont marqué leur nette opposition à tout projet : Jacques Peyrat en son temps et Christian Estrosi aujourd’hui qui l’a réaffirmé dans les colonnes de Nice Matin le 6 avril 2015 en n’hésitant pas à aller à l’encontre de la proposition du recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubeker qui réclame plus de deux milles mosquées supplémentaires sur le sol français.

L’islam d’aujourd’hui est perçu bien différemment que celui de l’époque coloniale : pratiqué par plusieurs dizaines de milliers de personnes dans les Alpes-Maritimes, il suscite inquiétude et suspicion. A tel point que l’on se frotte les yeux : le projet de 1939 a-t-il vraiment existé ?