© Éric Deroo

Des soldats noirs face au Reich, une page d’histoire méconnue

Par Éric Deroo, historien, réalisateur, chercheur associé au CNRS et spécialiste du fait colonial et militaire. Il revient dans sa tribune sur l’importance de ces massacres de mai-juin 1940 et retrace le long cheminement des travaux de chercheurs sur ce thème. Il souligne l’impérieuse nécessité de faire connaître cette page d’histoire cruciale en s’appuyant sur des matériaux nouveaux que sont les images de ces massacres dont l’existence souligne toute la complexité de ces événements et leur profondeur historique.

Récemment paru aux PUF, « Des soldats noirs face au Reich, les massacres racistes en 1940 », ouvrage collectif dirigé par Johann Chapoutot et Jean Vigneux, s’inscrit dans la lignée des recherches que nous avons initiées au début des années 1980-1990 —  films, ouvrages et expositions — Champeaux  Antoine et Deroo  Éric, La Force noire. Gloire et infortune d’une légende coloniale, Paris, Tallandier, 2006 ; Champeaux Antoine, Deroo Éric et Riesz Jànos (dirs), Forces noires des puissances coloniales européennes, Musée des troupes de marine/Chetom , Lavauzelle, 2009 ; Deroo Éric et Rives Maurice, Les Lính tâp. Histoire des militaires indochinois au service de la France (1859-1960), Paris, Lavauzelle, 1999 — puis poursuivies avec plusieurs équipes du Groupe de recherche Achac et de nombreux chercheurs : Blanchard Pascal (dir.), Sud-Ouest, Porte des outre-mers, Toulouse, Milan, 2006 ; Blanchard Pascal, Deroo Eric (dir.), Frontières d’Empire, du Nord à l’Est, Paris, La Découverte, 2008 ; Blanchard Pascal et Boëtsch Gilles (dirs), Marseille, Porte sud, Paris/Marseille, La Découverte/Jeanne Laffitte, 2005 et bien entendu l’ouvrage collectif La France noire, La Découverte, 2011. Cet ouvrage vient aussi après un ouvrage fondateur, reposant sur des archives inédites, d’un chercheur allemand : Scheck Raffael, Une saison noire, les massacres de tirailleurs sénégalais, mai-juin 1940, Paris, Tallandier, 2007

Au croisement des faits historiques, des documents iconographiques et des représentations mentales que les Européens se faisaient des Africains, ces travaux ont révélé les mécanismes, qui de la mauvaise interprétation de la théorie de l’évolution darwinienne à la hiérarchisation des races, de la colonisation à la mise en scène de l’autre dans des spectacles populaires, de l’héroïsation à des fins de propagande d’une « Force noire » au brave Y’a bon Banania, ont produit des stéréotypes aux effets dévastateurs (Dietrich Robert et Rives Maurice, Héros méconnus, 1914-1918 1939-1945, mémorial des combattants d’Afrique Noire et de Madagascar, Frères d’Armes, 1990).

S’agissant des soldats indigènes recrutés dans tout l’Empire colonial français, cette stigmatisation va avoir des conséquences particulièrement tragiques lors de la campagne de France en 1940 (Fargettas Julien, Les tirailleurs sénégalais, les soldats noirs entre légende et réalité, 1939-1945, Tallandier, 2012). Dés 1870, les Prussiens avaient contesté la participation au conflit de tirailleurs algériens (parmi lesquels des Noirs des confins sahariens qui feront croire, à tort, à l ‘emploi de « Sénégalais »). À nouveau en 1914, les Allemands contesteront l’engagement de ces troupes dans un conflit « entre Européens » (les Britanniques et les Belges, qui disposaient d’importants contingents africains auront les mêmes réticences).

En 1918, une défaite mal acceptée par les combattants et très vite instrumentalisée par de nombreuses formations politiques outre-Rhin, trouve en partie sa justification dans l’emploi immodéré qu’aurait fait la France de ses soldats de couleurs. C’est le général Ludendorff qui, dans ses mémoires de guerre rédigées dès 1919, évoque la « chair à canon » massivement utilisée en première ligne. La campagne de la « Honte noire »  prétendant dénoncer la négrification planifiée du sang allemand par les troupes coloniales françaises, qui occupent la Ruhr et la Rhénanie en 1919, s’inspirent directement de cette vision (Le Naour Jean-Yves, La Honte noire, Paris, Hachette, 2003). S’y ajoute la diffusion, en France et auprès des Alliés, d’images à caractères patriotiques (cartes postales, livrets, journaux dessinés…), produites par des sociétés privées, qui pendant toute la Grande Guerre figurent des tirailleurs exhibant des têtes ou des oreilles allemandes coupées, en réponse aux exactions du barbare boche (Echenberg Myron, Les tirailleurs sénégalais en Afrique occidentale française, 1857-1960, Crepos--Karthala, 2009).

Ainsi, des millions de conscrits allemands mobilisés en 1939, même s’ils n’appartiennent pas à des unités ultra politisées par le parti nazi, sont imprégnés de préjugés racistes et convaincus de la « sauvagerie » des tirailleurs africains. Extrêmement difficile à évaluer, le chiffre des soldats africains abattus alors qu’ils s’étaient rendus ou lors de leur internement serait de plus de 1.500 hommes.

Sans doute parce qu’ils constituent ainsi une véritable « attraction » au milieu de ces opérations de guerre, les militaires allemands, très équipés en matériel photographique, prennent de nombreux clichés de ces « défenseurs de la culture de la Grande Nation » (texte souvent rédigé au dos des clichés), vues de cadavres alignés ou de mises en scène souvent grotesques des prisonniers en témoignent. C’est à partir de centaines de ces documents photographiques inédits, depuis longtemps collectés, qu’avec le Groupe de recherche Achac, nous allons mettre en perspective cette odyssée, des origines aux lieux de souvenirs actuels, dans un important programme en 2016 d’expositions, d’un livre-photo et d’un film. Une histoire essentielle, au carrefour des relations entre l’Europe et l’Afrique, mais aussi entre la France et l’Allemagne au moment où nous allons commémorer en 2016 la bataille de Verdun de 1916.