La Une de L'Équipe, 2010 [19 juin]

L’Euro 2016, Français ou racailles ?

L'historien Yvan Gastaut est spécialiste du sport à l’université de Nice et auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Le sport dans nos sociétés (avec Stéphane Mourlane, Autrement, 2006) et Le métissage par le foot (Autrement, 2008). Il a réalisé l’exposition au Musée national de l'histoire de l’immigration en 2010 Allez la France ! Football et immigration, a participé au programme Sports & Diversités et aux trois expositions sur le football proposées par le Groupe de recherche Achac. Dans cette tribune, il vient apporter son regard sur les dernières affaires dans le football autour de Karim Benzema à l’heure du tirage pour l’Euro 2016 permettant d’aller au-delà du présent pour en mesurer tous les effets.

Le tirage au sort de l’Euro constitue le point de départ d’un événement qui va marquer l’année 2016. Au-delà du cadre strictement sportif, la prestation de l’équipe de France sera suivie avec une attention toute particulière dans notre contexte anxiogène. Et le football nous livrera une nouvelle fois un message sur l’état de la France — après les dramatiques élections régionales et la vague d’attentats que nous avons connus en 2015 — dans son rapport à la société plurielle qu’il vit tantôt de manière euphorique, tantôt dans la déprime. Retrouvera-t-on les « joies métissées » de 1998 ou les « désillusions » de 2006 et 2010 ? Retour sur histoire.

Véritable événement national, la victoire de l’équipe de France de football lors de la Coupe du monde 1998, suivie par plus de trois milliards de téléspectateurs, a été présentée comme la victoire de l’intégration sur le racisme. L’équipe de France, composée de joueurs aux origines nationales très variées avec un Youri Djorkaeff d’origine arménienne, un Marcel Desailly d’origine ghanèenne, un Zinedine Zidane d’origine algérienne, a servi l’image médiatique des succès du métissage.

Commencée avec l’Euro 1996 (avec les premières critiques de Jean-Marie Le Pen sur les « origines » des joueurs en bleu), cette séquence historique, qui a connu des prolongements notamment lors de la victoire à l’Euro 2000, était celle des louanges. L’équipe d’Aimé Jacquet était présentée comme un moteur de l’intégration par le sport mettant en scène la France « Black-Blanc-Beur » : l’unanimisme entre tous les courants politiques sur ce sujet était suffisamment rare pour être remarqué. Grâce à cette aubaine, la France trouvait, pour un temps, le remède à ses problèmes identitaires : son modèle d’intégration plusieurs fois mis en doute semblait de nouveau fonctionner. Une France multiculturelle, « enfin amoureuse d’elle-même » (The indépendant, 23 juillet 1998).

Les discours sur l’intégration par le sport redoublèrent à l’image d’un titre du Monde : « Les banlieues, l’autre vainqueur de la Coupe du monde » (Le Monde, 16 juillet 1998). Le même type d’engouement s’était déjà produit lors de la victoire de Yannick Noah, d’origine camerounaise, aux Internationaux de France de Roland Garros en 1983 sans avoir toutefois l’ampleur de 1998, dans la mesure où le tennis, sport individuel, était aussi un sport moins populaire.

La mise en scène de l’intégration dans les stades n’a cependant pas attendu les performances de l’équipe de France. Parallèlement au déroulement de la Coupe du monde, plusieurs manifestations ont célébré les bienfaits du football en matière de relations interculturelles. L’opération « Banlieues du monde » a proposé un tournoi de football entre jeunes de trente villes françaises et étrangères aux abords du Stade de France à Saint-Denis. Les « nuits antiracistes de la Coupe du monde », organisées conjointement par SOS racisme et le ministère de la Jeunesse et des Sports, avaient été conçues dès 1996. Dans le même sens, « Cité foot », pilotée par une association SINER’J de Saint-Quentin en Yvelines a rassemblé 150 équipes de jeunes de 13 ans, tous issus des quartiers sensibles, pour une compétition inter-quartiers. Le Mondial était l’occasion de porter un regard différent sur les banlieues en démontrant qu’elles pouvaient engendrer autre chose que l’exclusion : tel était le souhait de la ministre de la Jeunesse et des Sports, Marie-Georges Buffet pour qui cet événement devait être une fête à la fois dans les stades mais aussi dans les cités (L’Humanité, 12 décembre 1997).

Dans ce contexte, le public des stades a sensiblement changé d’attitude : moins de violence, plus de tolérance au niveau des clubs de supporters désormais plutôt cosmopolites comme au Parc des Princes, lieu sensible en matière de racisme. Dirigeants et promoteurs du spectacle sportif se montrent plus attentif à une éthique de la lutte contre l’exclusion, conscients des mutations d’un public aux origines culturelles plurielles.

« Zidane président » pouvait-on voir projeté sur l’Arc de triomphe au soir du 12 juillet 1998. Cette popularité, réitérée par un sondage réalisé en janvier 2004 (Sondage IFOP pour le compte du Journal du Dimanche) faisant du meneur de jeu de l’équipe de France la personnalité préférée des Français, confirme que les champions sportifs sont devenus des symboles d’excellence sociale. À travers Zinedine Zidane, il s’agit aussi du symbole d’une intégration réussie.

Mais gare aux illusions : la vedette d’origine étrangère peut aussi n’être considérée que comme le cache-misère d’un processus artificiel (Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, « L’utopie de l’intégration par la sport », Migrance, 2003). Le terrible échec lors de la Coupe du monde de 2010 en Afrique du Sud a été interprétée comme un déficit d’intégration des jeunes issus de l’immigration, après le choc de la finale de 2006 avec le coup de boule de Zidane. « Racailles de banlieue », représentées par la figure controversée d’un Nicolas Anelka depuis plusieurs années (voir à cet égard la couverture du journal L’Équipe) et de quelques nouveaux joueurs à l’occasion de ce « fiasco » de 2010, devient l’item le plus fréquent pour parler de ces joueurs issus de la banlieue, originaires des migrations postcoloniales et pour certains pratiquants musulmans. Le tour est joué, entre le mythe de 1998 et celui de 2010, l’équipe de France est devenue le miroir dans lequel la société française ne veut plus se regarder. Entre temps, un match France-Algérie tronqué en octobre 2001, la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles en 2002 et aujourd’hui les attentats de l’années 2015, l’omniprésence du débat sur l’Islam et le succès « bleu Marine » ne fontt qu’accentuer une forme de défiance vis-à-vis des joueurs issus de l’immigration au sein des « Bleus ».

On peut dès lors comprendre que ceux de la « génération 1987 » (nés en 1987 !) parmi lesquels Samir Nasri, Hatem Ben Arfa ou Karim Benzema vont désormais apparaître comme des footballeurs de grand cru dont le talent est gâché par des comportements non conformes et parfois défiants par rapport à l’éthique de l’équipe de France. Jusqu’à soupçonner Benzema d’avoir craché pendant la Marseillaise après les attentats. L’opinion commence à en faire les cibles désignées des symboles négatifs de la France et, à travers eux, c’est toute une partie de la population française qui est visée. Entre le « coup de boule » de Zinedine Zidane en finale de la Coupe du monde en 2006 et le « coup de fil » de Benzema de 2015, une « décennie maudite » se termine faisant basculer les dernières illusions sur le mythe de 1998. Il est désormais enterré.

Alors, en 2016, pendant l’Euro en France, les Bleus seront-ils de « bons Français » ou des « racailles » ? Je pense que le résultat sportif sera primordial pour déterminer de quel côté penchera l’opinion, je pense aussi qu’il faudra que les joueurs aient un comportement exemplaire d’ici-là, sinon le symbole sera terrible. Et 2016 sera le négatif absolu du mythe de 1998.