Le devoir de mémoire, Sébastien Ledoux, CNRS Éditions, 2016

Le devoir de mémoire : histoire d’une formule

Sébastien Ledoux, enseignant à Sciences Po et chercheur en histoire contemporaine au Centre d’histoire sociale du XXe siècle, a consacré sa thèse à l’histoire du devoir de mémoire pour laquelle il a obtenu en 2015 le Prix de la recherche de l’INA. Il est également spécialiste des politiques mémorielles en France et des mémoires de la Shoah et de l’esclavage, et il vient de publier Le devoir de mémoire. Une formule et son histoire aux Éditions CNRS. Retour sur la notion de devoir de mémoire qui a envahi notre quotidien et provoqué de multiples débats.

Pour comprendre l'importance de la notion de devoir de mémoire, il est nécessaire de clarifier les origines de cette expression, étroitement associées depuis une vingtaine d’années aux témoignages des rescapés de la Shoah après la Seconde Guerre mondiale. Certains auteurs, parmi lesquels des historiens, ont depuis régulièrement désigné l’ancien déporté d’Auschwitz et écrivain italien Primo Lévi comme l’auteur de la formule.  Or, cette invention langagière émerge en fait dans les années 70 et provient d’une élite culturelle qui emploie ce terme comme une figure de style littéraire sans le référer à un événement historique.

Le contexte de l'émergence de ce concept, dans une période qui voit la multiplication de nouveaux usages du mot mémoire, témoins à la fois d’une nouvelle sensibilité au passé d’une société qui s’est profondément transformée pendant les Trente Glorieuses, et de l’affirmation de nouvelles identités collectives en dehors du cadre de l’Etat-nation, est essentiel. On découvre très vite que le devoir de mémoire est une invention sociale et politique qui s’impose dans les années 90. L’expression se cristallise en 1992-1993 au moment de la controverse concernant le Président François Mitterrand qui refuse de reconnaître la participation de l’Etat français dans la politique d’extermination nazie, notamment au moment du 50e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv’ (juillet 1992).  La formule se charge alors de la nécessité de reconnaître les crimes passés de l’histoire nationale, et de faire œuvre de réparations pour les victimes de ces crimes et pour leurs descendants, ce que le nouveau Président Jacques Chirac met en œuvre en mobilisant le devoir de mémoire.

C’est dans ce contexte que les porteurs des mémoires coloniales se réapproprient la formule pour demander à l’Etat français de reconnaître les crimes coloniaux, le massacre du 17 octobre 1961 et l’usage de la torture pendant la Guerre d’Algérie notamment, ou ceux de la traite et de l’esclavage. Très vite, les différents débats parlementaires relatifs aux lois de reconnaissance de ces crimes initiées au nom du devoir de mémoire sont présentés, ainsi que l’intense controverse qui s’ouvre à partir de 2005, sur ces prescriptions législatives à la suite de la loi du 23 février 2005.

Le devoir de mémoire est désormais au cœur du débat public perçu, par certains, comme un facteur de désunion nationale et de renforcement du « communautarisme » et, par d’autres, comme une réponse face aux discriminations socio-ethniques. Dès lors, les oppositions sont fortes autour de ces enjeux. Si les usages du devoir de mémoire tendent à diminuer dans certains milieux (médias nationaux, pouvoir exécutif) après 2007, cette formule n’en reste pas moins aujourd’hui toujours extrêmement mobilisée par les associations, par la presse régionale et par les réseaux sociaux du web. C'est ce cheminement et ce travail que les lecteurs peuvent retrouver dans l'ouvrage Le devoir de mémoire. Une formule et son histoire, qui dresse un bilan global et complet de ces enjeux sur les dernières décennies.