Conférence sur l'exposition Zoo Humains devant les élèves de l'Université de Los Angeles, mardi 2 février 2016

Le programme Zoos Humains s’installe aux États-Unis. De la Californie au Nord-Ouest Pacifique

La représentation visuelle des corps racialisés s’accompagne, au tout début du XIXe siècle, de la popularisation des premiers spectacles ethniques désignés sous le terme de « zoos humains ». On peut considérer l’émergence de ce moment décisif au cours du XIXe siècle au moment où les empires coloniaux se fixent et se développent. Cette apparition s’explique d’une part parce que les spectacles ethniques diffusent une nouvelle culture visuelle sur les « races » à un public élargi aux quatre coins du monde, d’autre part parce que ces spectacles imposent une figure uniforme du « sauvage » et de l’exotique. Après l’Europe, un programme international sur les « zoos humains » vient d’être lancé aux États-Unis et va se développer en 2016-2017, abordant la thématique dans un contexte historique, tout en s’alimentant d’expériences locales et de processus propres aux Amériques. Retour sur un programme ambitieux.

Le travail sur les « zoos humains », initié à la fin des années 90, se poursuit en 2016-2017 à une échelle internationale, avec des programmes en Europe (Belgique, France, Allemagne, Italie, Suisse, Grande-Bretagne…), en Asie (Japon, Corée du Sud…), en Amérique Latine (Argentine), dans les Caraïbes (Guyane, Martinique, Guadeloupe…) et aux États-Unis.

Pour les États-Unis, le programme a démarré le 1er février 2016 jusqu’au 3 février à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) avec l’exposition Human Zoos associée à la présentation par Pascal Blanchard à plusieurs groupes d’étudiants de l’université. Cette présentation s’est poursuivie dans un séminaire commun avec le romancier et professeur Alain Mabanckou, et s’est prolongée par une table ronde en présence du réalisateur Rachid Bouchareb autour des films Exhibitions (2009, de Rachid Bouchareb et Pascal Blanchard) et Zoos Humains (2002, de Pascal Blanchard et Éric Deroo). Ces films documentaires réunissent des images d’archives inédites auprès de plusieurs fonds (Pathé-Gaumont, Albert Kahn, Association des frères Lumière…) et des collections d’archives exceptionnelles qui permettent de rendre compte de ce qu’étaient ces « zoos humains ». Ces images permettent de replacer ce récit dans un contexte historique et scientifique avec les interventions de nombreux chercheurs et spécialistes. Autant de traces qui montrent l’énorme impact de ces exhibitions en Occident, et comment le « sauvage » est devenu une réalité pour des millions de visiteurs.

Dans le prolongement de ce lancement du programme et de l’exposition itinérante en Californie (composée d’une vingtaine de panneaux et de plus de 250 documents) le 5 février 2016, c’est à Whitman College dans la vallée de Walla Walla dans l’État du Washington que le programme s’est poursuivi. Dans cette région passèrent dès 1836 les premières caravanes des colons pionniers, collège homonyme du missionnaire Marcus Whitman, tué en 1847 par les Amérindiens de la région. Un lieu hautement symbolique pour aborder la question des « zoos humains » dans toute sa complexité.

Une importante programmation a été initiée par une conférence plénière dans le cadre du colloque Human Zoos: Photography, Race, and Empire, avec la participation de Stephen Sheehi (Professeur des études du Moyen-Orient au Collège William & Mary), Dominic Thomas (Professeur d’études françaises et francophones à UCLA) et Pascal Blanchard (CNRS et Groupe de recherche Achac). Ces interventions se sont prolongées avec des interventions des professeurs Kisha Lewellyn Schelegel (Département d’anglais), Jonathan Walters (Études religieuses) et Susanne Beechey (Sciences Politiques) et d’étudiantes (Sarah Cornett et Yi “Suzy” Xu) de Whitman College. Suite à ce colloque, une programmation riche et dense va être organisée (séminaires, films, conférences, expositions…) sur la période jusqu’au 14 avril 2016, sous l’égide de la professeure Elyse Semerdjian, associée au vernissage de l’exposition Scenes & Types: Photography from the Collection of Adnan Charara. Ces questions sont d’actualité dans cette région où les tribus confédérées de Walla Walla (Cayuses, Umatillas et Wallas), les étudiants et les professeurs du collège continuent à débattre de l’héritage de la figure de Whitman, pionnier pour certains et colon pour d’autres. Dans cette région, on accueille le célèbre « Pendleton Round-Up » (le rassemblement de Pendleton) chaque automne, rodéo où la course d’Indiens et la reconstitution des grandes épopées indiennes est toujours une grande « attraction » locale.

Jusqu’au mois d’avril, des conférences et des débats vont se poursuivre autour des
« zoos humains ». Le programme se poursuivra en avril 2016 en Californie avec la réunion d’un groupe de chercheurs internationaux (Producing the French Empire: The Achac Collection and the Politics of Representation) au Getty Research Center (Los Angeles). Tout au long des deux années à venir (2016-2017), l’exposition, les films associés, mais aussi des programmes de conférences et de tables rondes seront proposés sur un réseau d’universités américaines et de musées, en collaboration avec de nombreux partenaires, notamment les services culturels de l’Ambassade de France.

Dans cette dynamique qui se met en place, le souhait des organisateurs du programme est de mieux faire connaître les « zoos humains », de développer des projets de recherche avec les spécialistes américains, mais aussi de sensibiliser le monde universitaire et muséal à ces enjeux. De manière complexe se pose la question de l’influence de ces « zoos humains » sur l’émergence du racisme populaire et colonial. Comme le précisent Gilles Boëtsch et Pascal Blanchard, le lien est direct : « Les spectacles anthropozoo­logiques ont été le vecteur essentiel du passage du racisme scientifique au racisme colonial vulgarisé, expliquent-ils. Pour les visiteurs, voir des populations derrière des barreaux, réels ou symboliques, suffit à expliquer la hiérarchie : on comprend tout de suite où sont censés se situer le pouvoir et le savoir. »

De fait, les théories sur les « races » étaient encore à cette période peu connues, même si la littérature grand public en popularise les poncifs de plus en plus alors que s’étendent les empires et l’impérialisme, notamment celui de l’Amérique à travers les dominations sur les Natifs (Amérindiens) et sur les Noirs réduits en esclavage. La vulgarisation scientifique, quant à elle, est quasiment inexistante. Ces exhibitions, divertissements de masse, ont donc contribué à diffuser un racisme populaire, avec des images, de nombreuses cartes postales et images populaires qui touchent des millions de contemporains.

Cette passion aussi bien en Europe qu’aux États-Unis vers le corps exotisé ne peut se comprendre qu’en analysant le processus de normation corporelle qui caractérise les sociétés occidentales au XIXe siècle. Sans pouvoir le décrire ici en détail, on remarquera que les normes corporelles bourgeoises s’étendent alors progressivement à la société tout entière. De ce fait, le corps du « sauvage » apparaît plus libre, moins contraint et cette liberté provoque le désir du visiteur. Tout cela fascine. Avec la vague des expositions coloniales, des expositions universelles (comme à Chicago ou à St. Louis) et des villages ethniques itinérants, le « sauvage » va se transformer progressivement en « indigène civilisable », sous les yeux des spectateurs. En Europe, ces expositions ont été conçues pour montrer les réalisations et les projets des puissances impériales, et en premier lieu celles de la France, de la Grande-Bretagne et de la Belgique. Si le mode de vie, les vêtements, les danses, les techniques artisanales sont là pour souligner une prétendue infériorité culturelle des peuples colonisés, la couleur de la peau est toujours le marqueur emblématique de la « différence ». Aux États-Unis, ces exhibitions vont légitimer la nation américaine, son modèle et les ségrégations en son sein. C’est autour de ces questions que le programme aux États-Unis va se diffuser dans les prochains mois et faire naître de nouvelles problématiques, de nouveaux projets et permettre de développer des projets innovants comme au Whitman College.

Pour plus d'informations :

https://www.whitman.edu/sheehan/Sheehan%202016%20Schedule%20of%20Events.html

http://www.pendletonroundup.com/p/about/189