Duo de clowns Chocolat et Footit. Sketch L’Araignée, illustration de René Vincent, c. 1900.

Chocolat : sombre mélo en noir et blanc !

Le biopic, qui devait faire connaître au plus grand nombre le clown Chocolat, n’aura contribué au final qu’à nous éloigner davantage du réel en faisant de sa vie un mélodrame sordide et en le condamnant encore une fois à disparaître pour laisser place dans les mémoires à la chute vertigineuse d’un « pauvre nègre » qui a voulu s’arracher à sa condition, sortir de sa « peau » et que la fatalité ramène à son point de départ.

Sylvie Chalaye est anthropologue, professeur et directrice de recherche à la Sorbonne Nouvelle. Elle a co-dirigé La France noire. Trois siècles de présences (La Découverte, 2011). Ses recherches explorent l'histoire des arts du spectacle et des représentions de l'Afrique et du monde noire dans les sociétés occidentales. 

Chocolat meurt d’avoir voulu s’élever plus haut. Non seulement cette morale fataliste n’aide pas les Afro-descendants à reconstruire leur histoire, mais surtout elle ne correspond en rien à la destinée de cet enfant d’esclave cubain que son étoile a conduit jusqu’à la piste du Nouveau Cirque dans le Paris de la Belle Époque et dont la notoriété a été extraordinaire. Le film passe à côté d’une vraie opportunité de donner aux Noirs de France un héros en référence, mais aussi de dresser un tableau de la Belle Époque qui montrerait la présence des Noirs dans le monde du spectacle, car Chocolat était loin d’être le premier et le seul artiste noir de la scène parisienne en 1900. Le réalisateur Roschdy Zem a préféré focaliser le film sur le tandem en noir et blanc qu’il a formé avec Footit et le réduire à l’image qu’en a laissé un dessin de Toulouse-Lautrec : le nègre qui se fait botter le cul !

Pourtant Chocolat connaît le succès bien avant sa rencontre avec Footit grâce à un spectacle qui fit fureur de 1888 à 1897 au Nouveau Cirque, La Noce de Chocolat. Il en était la vedette et s’affichait au bras d’une belle blonde, image de provocation remarquable pour l’époque. Mais le film préfère en faire un minable, perdu dans un cirque de campagne et réduit à jouer les cannibales, couvert d’une peau de bête et affublé d’un chimpanzé. C’est Footit qui le prend en main et lui apprend le métier de clown.

Le romantisme sombre de James Thierrée, la bouille sympathique et la gouaille d’Omar Sy font mouche. Et au final le film raconte surtout une « amitié impossible » entre le Blanc et le Noir. Footit apparaît comme l’ami raisonnable, sombre et taciturne, alors que Chocolat courtise les femmes, fréquente des tripots, s’encanaille, contracte des dettes… La persévérance et la fidélité sont du côté de Footit. Il ne tournera jamais le dos à son ami et lui donne même de l’argent pour survivre. Chocolat meurt dans ses bras de la tuberculose… sombre mélo en noir et blanc ! Mais, au service de la bonne conscience, cette fable moralisatrice, celle d’un grand enfant ingrat que Footit a sorti du ruisseau et qui s’est retourné contre son bienfaiteur, n’est pas l’histoire de Chocolat.

Vouloir stigmatiser le racisme du temps des colonies et mettre en avant le paternalisme hypocrite d’une société française qui rit de Chocolat et s’émeut de ses pochades est une ambition nécessaire. Mais plier la vie de Chocolat à ses intentions et ajouter même de la violence physique pour atteindre son but, c’est comme fabriquer des preuves à charge pour mieux s’assurer que le coupable sera condamné et provoquer finalement un vice de forme qui prive la société française d’un vrai débat.

La brutalité que subit Chocolat dans le film, celle des policiers et celle des malfrats qui viennent lui briser la main pour récupérer leur argent se confond avec la violence raciste qui était celle des Amériques de la ségrégation. Or la France n’est pas l’Amérique ! Tant qu’on abordera pas la vraie histoire coloniale française et celle des premiers temps de l’immigration des Afro-Antillais en France dans toutes leurs complexités avec leurs paradoxes et leurs contradictions, on ne pourra pas dépasser le traumatisme qu’elle représente. Il ne faut pas se mentir, mais regarder la réalité en face même au cinéma.

 Pour aller plus loin :

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