Memoire Combattantes

Dossier de presse

« À ses prostitué•e•s à l’étranger, le Japon moderne non reconnaissant » (pp.131-141)

Chaque semaine, le Groupe de recherche Achac, en partenariat avec CNRS Éditions et les Éditions La Découverte, vous propose un article du livre en open source. L’objectif, ici, est de participer à une plus large diffusion des savoirs à destination de tous les publics. Les 45 contributions seront disponibles pendant toute l’année 2020.

Découvrez cette semaine l’article Christophe Sabouret, historien, ingénieur d’études et éditeur au CNRS, membre du Laboratoire d’anthropologie sociale (Collège de France/CNRS/EHESS). Son article À ses prostitué·e·s à l’étranger, le Japon moderne non reconnaissant explore la contribution des prostitués japonaises à l’édification tant idéologique qu’économique du Japon moderne. De la seconde moitié du XIXe siècle à 1945, en particulier, des centaines de milliers de japonaises furent réduites en esclavage, parfois à l’instigation de l’Etat, et envoyées en Asie, en Australie, en Amérique Latine et dans l’Océan Indien se livrer au travail sexuel, , ce qui constitua à la fois une manne financière considérable pour l’archipel japonais et permis une diffusion de la culture japonaise hors de ses frontières.  Ces événements demeurent aujourd’hui largement occultés par la société japonaise.

 Article 5 « À ses prostitué·e·s à l’étranger, le Japon moderne non reconnaissant » issu de la partie 2 Sexualité, prostitution, corps de l’ouvrage Sexualités, identités & corps colonisés (p.131-141)*

© CNRS Éditions / Éditions la Découverte / Groupe de recherche Achac /  Christophe Sabouret (Sexualités, identités & corps colonisés, 2019)


À ses prostitué·e·s à l’étranger, le Japon moderne non reconnaissant

Par Christophe Sabouret

Aujourd’hui, au Japon, un seul lieu public[1], à notre connaissance, célèbre la mémoire des générations de filles (certaines dès 7 ans, a-t‑on enregistré) et de femmes qui, originaires de l’archipel, ont été et/ou se sont successivement prostituées en dehors du pays du XVIe siècle à 1945. Pourtant, eu égard à leur contribution apportée à l’édification du Japon moderne, ne peuvent-elles pas être considérées comme des « patriotes » parmi les plus notables ? L’histoire, et l’originalité du principe de division et de différence entre les Hommes et le « suprématisme » en quelque sorte du christianisme des premiers protagonistes de la traite dont elles firent l’objet, ne contribuèrent-ils pas à constituer celui-ci comme repoussoir commun et, surtout, fait nouveau, à y donner naissance à un embryon de sentiment dit « national » ? L’argent que, directement ou indirectement, elles rapportèrent au Japon, État ou particuliers mêlés, ne pallia-t‑il pas pour une part non négligeable la carence de devises étrangères durant les ères Meiji (1868‑1912) et Taishô (1912‑1926), puis le retard pris par le capitalisme japonais dans la course aux marchés extérieurs jusqu’au milieu des années 1940 ?

Quand le pays en voie d’unification vendait des femmes à l’étranger, contre de la poudre à fusil

Toyotomi Hideyoshi[2] (1537‑1598), qui somme les Portugais de cesser leur commerce d’esclaves japonais et leur prosélytisme chrétien, en 1587, ne répugne pas à leur vendre des Coréens (cinquante mille à soixante mille selon une estimation[3]), pour beaucoup convertis au catholicisme, capturés lors de sa première campagne militaire en Corée (1592‑1596[4]). Sur place, les exactions commises par celles des troupes japonaises commandées par l’un des principaux généraux du nouveau maître du Japon, un daimyô (littéralement un « grand nom »), un seigneur, chrétien, égalent en cruauté celles dont se rendent responsables les autres troupes restantes, bouddhistes[5]. Tokugawa Ieyasu (1543‑1616), dont le fils et successeur interdit le christianisme au Japon en 1614, a, à la bataille de Sekigahara (1600), remporté la victoire militaire pour la conquête du pouvoir grâce aux arquebuses à mèche introduites à Tanegashima (Kyûshû), en 1543, par les Portugais, et surtout au salpêtre (utilisé pour fabriquer de la poudre à canon) alors inexistant dans l’archipel et acheté ensuite à leurs marchands successifs. Ceci lui permettra de sécuriser le commerce portugais en Asie aussitôt après ; et de négocier, ensuite, avec Manille, l’Espagne donc, afin d’établir un commerce avec les Philippines.

Les Jésuites, par exemple, que Toyotomi Hideyoshi d’abord, Tokugawa Ieyasu ensuite soupçonnèrent, non sans raison, d’être l’avant-garde d’une future colonisation du Japon par les puissances ibériques, Espagne en tête, couvrirent toutes leurs dépenses sur place par le courtage sur le commerce de la soie et par le négoce de « produits » prohibés : or, musc, fournitures militaires, esclaves. Ce furent à des daimyô chrétiens, majoritairement du Kyûshû, au fort appétit en « poudre noire » mais sans argent ni or – entre 1553 et 1620, on en compte quatre-vingt-six (sur quelque deux cents) de baptisés – que les Portugais achetèrent des esclaves[6]. Dans le récit qui a été tiré des notes prises par la première ambassade japonaise officielle, et chrétienne, en Europe (1582‑1590), l’un des quatre samurais baptisés constate, scandalisé, la présence de nombreux Japonais, particulièrement des femmes, réduits en esclavage et rapporte qu’on en dénombrerait, en cette partie du continent eurasiatique, quelque cinq cent mille[7].

Le Japon où accostent les premiers « Barbares du Sud » – c’est-à-dire les Portugais –, au milieu du XVIe siècle, est alors un territoire où ne s’exercent pas ses différentes souverainetés sur les terres situées à ses deux extrémités septentrionale et méridionale, ni le Hokkaidô (qui commencera d’intégrer le pays en 1868), ni les Ryûkyû (qui deviendra japonais en 1879). Depuis 1477, s’y affrontent, militairement, différentes forces, pro-shôgun (Ashikaga, en théorie exerçant le pouvoir au nom de l’empereur), seigneurs, samuraïs de rangs moyens, religieux, villes, régions… En 1573, Oda Nobunaga (1534‑1582) soumet la partie centrale de la côte pacifique de l’île principale du Honshû et la région du Kansai (départements actuels de Kyôto, Ôsaka, Hyôgô, Nara, Shiga et Wakayama). En 1590, Hideyoshi, avec le siège victorieux du château d’Odawara, complète l’unification territoriale du Japon. Tokugawa Ieyasu, en 1603, se fait attribuer le titre de shôgun (« généralissime ») : la dynastie des quinze shôgun Tokugawa successifs gouvernant le pays jusqu’en 1867.

Depuis le début du XVIIIe siècle, l’« esprit » présumé du Japon, particulièrement sa langue, est exhumé des textes qui y ont été écrits avant le XIIe siècle, supposés constituer l’« âge d’or » de la culture et de la société nippones, mais les différences régionales des divers parlers y rendent la communication difficile entre gens du Sud et gens du Nord, entre habitants de l’Ouest et habitants de l’Est, voire au sein d’un même village entre paysans et pêcheurs. Datent encore de la première moitié du XVIIIe siècle, l’ordre donné par le shôgun d’établir des cartes générales de l’archipel et le début du recensement de la population et du calcul de la superficie de tout le pays. Plus largement, le siècle connaît également le développement des voyages individuels, une littérature de voyage, suivie bientôt d’ouvrages plus utilitaires, et la naissance de productions, soie, coton, céramique… « régionales ».

Après l’écrasement de la rébellion de Shimabara (1637‑1638) par le shôgunat, le point de fixation qu’a constitué ensuite, pour celui-ci, ledit archipel ainsi que les terres limitrophes, et l’implication, avérée ou supposée du christianisme, témoigne, au plus haut point, de la façon dont des hommes, et surtout des femmes, qui en furent originaires et finirent pour certains esclaves à l’étranger – dans le cas des femmes l’esclavage sexuel étant assez banal et répandu –, contribuèrent à l’invention de l’idée même de « nation » au Japon. La rébellion de Shimabara, la dernière crise militaire interne majeure jusqu’à l’arrivée des canonnières du Commodore Perry, au milieu du XIXe siècle, est contemporaine de la promulgation de la série d’édits qui « isoleront », fermeront, au bénéfice commercial des seuls Tokugawa et de leurs vassaux héréditaires – les seuls à pouvoir occuper des charges au sein de l’administration shôgunale – le pays dans son ensemble. À sa suite, officiellement, quelque quatre cents personnes ont été déportées par le shôgunat à Macao (portugais) et à Manille (espagnol), mais on estime à plusieurs milliers le nombre d’habitants originaires de la région à avoir été transférés, notamment dans la capitale philippine.

Il fut mis fin à la pratique ouverte du catholicisme dans tout le pays ; les îles Amakusa, plus au sud de la presqu’île de Shimabara, passèrent sous la juridiction directe du shôgunat et connurent, outre une pression fiscale forte, tyrannique et mortifère, une politique d’immigration visant à « repeupler » ses terres et une politique de ségrégation entre habitants autorisés pour certains et pendant une durée limitée à pratiquer la pêche ou bien à tenter de cultiver la terre. De ces terres pauvres, surpeuplées – l’archipel d’Amakusa abrita quelque 16 000 habitants en 1685, 112 000 en 1794, 143 860 en 1832, 156 168 en 1868, 195 344 en 1924 – et plus proches de la Chine que d’Edo, siège du shôgunat et futur Tôkyô, seront issues plus tard, dès avant la Restauration Meiji (1868), la plus grande part de ceux, et surtout de celles, qui partiront « à l’étranger » (kara en japonais ancien) pour y être prostitué·e·s. Shimaki Yoshiko, l’une d’entre elles – qui avait quitté son village d’Oniki (actuel Ushifuka, archipel d’Amakusa) en 1896 –, se retrouva au début du XXe siècle en Inde et dit avoir éprouvé, pour la première fois de sa vie, une inédite « émotion d’attachement »[8] au drapeau japonais : en l’état le « Hinomaru », drapeau de la Marine japonaise depuis 1870, puis de facto du Japon jusqu’en 1945, puis toujours de facto du Japon jusqu’à la loi relative aux drapeau et hymne nationaux qui consacre son adoption officielle en 1999.

Une accumulation primitive prostitutionnelle à l’étranger du capital

Les Japonais, et surtout les Japonaises qui, de la seconde moitié du XIXe siècle à 1945, se prostituèrent en dehors du pays et que, depuis les premières études qui leur ont été consacrées, on a pris l’habitude de nommer « ceux qui partent à l’étranger » (karayuki-san) – quelque cent mille selon l’encyclopédie illustrée Japon édité chez Kôdansha (1993, p. 749) –, fournirent, jusqu’à la défaite, un apport financier important, tant à leur État qu’à d’autres compatriotes, le plus souvent masculins. Les « filles d’Amakusa » (Amakusa no onna), qui furent, parmi les karayuki-san, les plus nombreuses[9], au point parfois de les désigner toutes, envoyaient ainsi, en moyenne, chaque année à leurs proches restés au Japon, vingt yens, sachant que leur « achat », lorsqu’achat il y avait eu – le rapt restant le mode opératoire le plus couramment employé par les « jolis cœurs » (zegen), « agents de facilitation » (assen-gyôsha) « pimp » (anglais provenant du japonais « pimpu ») et autres « rabatteurs » –, les obligeait à rembourser la somme totale due par elles (dette initiale) : le plus souvent entre mille ou mille cinq cents yens[10].

Entre 1905 et le milieu des années 1920 – « âge d’or » des « bataillons de femmes » (shôshigun), alias karayuki-san –, il a été estimé que le montant annuel total des revenus des quelque six mille « passagères clandestines » (mikkôfu) – autre appellation en usage à l’époque – dont la présence est alors attestée dans toute l’Asie, Corée – destination des premières karayuki-san –, Chine, Mandchourie, Asie du Sud-Est, Sibérie, mais également en Australie, en Amérique latine et dans l’océan Indien (Zanzibar, depuis 1894), s’élevait à quelque deux millions de yens[11]. Sachant qu’en métropole, dix kilos de riz – base de l’alimentation au Japon, du moins pour ceux qui avaient les moyens de s’en procurer régulièrement – coûtaient, en 1920, 3,7 yens (contre quelque quatre mille aujourd’hui), on voit l’importance de cet apport d’argent, venant des prostituées expatriées, pour les familles autant que pour le pays.

Or, si plusieurs d’entre elles s’enrichirent – certaines firent même fortune et rentrèrent goûter une retraite bien méritée soit dans leur ville ou village de naissance, soit ailleurs au Japon –, outre le fait que la plupart d’entre elles moururent jeunes, minées par les maladies, la maltraitance, la solitude et la misère, et n’eurent pas de sépulture, la majorité des « vilaines » (kigyôfu) qui précédèrent souvent les hommes dans des lieux où ils n’avaient encore jamais été, non seulement virent rapidement arriver ceux-ci, qui tailleurs, qui camelots, qui hôteliers, qui médecins, qui photographes, qui teinturiers, qui « parasites » (kisei), banques, postes… les rejoignirent, mais aussi auxquels elles apportèrent leur soutien financier nécessaire au lancement ou à l’agrandissement de leurs affaires. Un représentant de commerce japonais de ce type pouvait gagner, au terme d’un périple de sept ou huit mois qui l’avait vu partir de Shanghai ou Hong Kong puis passer par Rangoun, Singapour, Penang et Calcutta, quatre mille ou cinq mille yens[12]. Si les montants des dons individuels des karayuki-san à l’État au moment de la guerre sino-japonaise (1894‑1895), puis de la guerre russo-japonaise (1904‑1905) avancés çà et là paraissent, eu égard à leur énormité, fantaisistes, il est indéniable que plusieurs d’entre elles – combien ? Comment l’apprendre ? – contribuèrent financièrement aux différents efforts de guerre du pays et que beaucoup sinon toutes « donnèrent » (kenkin-suru) à la Ligue patriotique des femmes, créée en 1901 ; structure qui fusionna ensuite en 1942 avec la Ligue des femmes du grand Japon.

Ce faisant et à l’instar de toutes celles dans ce cas, elles ne faisaient que répondre, conjoncturellement, à l’appel en quelque sorte structurel que leur avait nommément lancé Fukuzawa Yukichi (1835‑1901) – le pionnier de l’Institut des maladies infectieuses (1892), le fondateur d’une des plus prestigieuses universités du pays, celui-là même dont le portrait figure sur l’actuel billet de dix mille yens, le plus élevé de ceux émis au Japon – de partir « travailler » à l’étranger, « pour le bien de l’économie du pays[13] ». Après que, pour des raisons de respectabilité internationale le Japon, qui, sur son sol, durant toute la période Edo, avait institutionnalisé la prostitution – et dont une grande partie de la fameuse « culture » éponyme s’était employée, non sans succès, à faire oublier le sordide –, eut interdit, dans les colonies occidentales en Asie, la prostitution de ses compatriotes féminines et tandis qu’y débarquaient de grandes entreprises japonaises, nombre de karayuki-san « disparaissaient », dans des contrées plus lointaines, moins défavorables à leur exploitation, aux services en tous genres, interprétariat, renseignement, « diplomatie privée », prêt, consommation, qu’elles avaient été les premières de leur pays à offrir.

Une vie de prostituée au service de la famille et de la nation

Exemplaire en ce sens est la vie de Shimaki Yoshiko, déjà croisée. Elle est l’aînée d’une fratrie de six enfants. À côté de son village, une mine de charbon : l’une des rares, sinon la seule, sources de revenus pour ceux qui y travaillent. Au lendemain de la première guerre sino-japonaise, de nouveaux débouchés à l’étranger, Shanghai, Singapour… s’offrent à la commercialisation du minerai. Cependant, la surexploitation de ladite mine, pendant la guerre, en a épuisé les réserves. Les mineurs restent sur le carreau. C’est alors que Yoshiko devient karayuki-san. Elle a 19 ans. Elle appareille à Nagasaki. Elle se prostitue d’abord cinq années à Shanghai – où a ouvert en 1877 la première Maison de thé (Tôyô Sakan), archétype du bordel japonais en Asie –, qu’elle quitte ensuite pour se prostituer à Singapour – où, en 1903, on recense six cent soixante-six prostituées japonaises sur neuf cent quarante-huit ressortissants japonais.

Sur place, l’époque est à la prohibition de la prostitution : jusqu’à vingt-cinq ans de prison pour un Occidental convaincu de proxénétisme. En 1913, elle cesse de se prostituer. Elle subvient à ses besoins en travaillant dans un salon de pédicure-manucure. Elle ouvre ensuite, avec l’aide d’un policier anglais et de deux employées japonaises, le salon de massage qu’elle projette de posséder depuis plusieurs années. Yoshiko, avec les économies accumulées, achète des parcelles de plantations d’hévéas. Depuis 1905, la demande en caoutchouc provenant de l’Occident est, en effet, en très forte croissance. L’exploitation des hévéas, dans la péninsule malaise, se développe et vise à satisfaire cette demande. Yoshiko quitte Singapour et, après une traversée de vingt-trois jours, accoste en Inde. C’est là que, devant le spectacle de la diversité ethnique qu’elle côtoie, elle ressent une nostalgie, alors inédite pour elle, en voyant le drapeau japonais. Elle y ouvre un salon de massage « japonais », chapitre bien ses trois employées japonaises sur le fait que n’y sauraient y être proposées des prestations sexuelles tarifées et qu’il s’agit de « diplomatie privée ». L’enseigne de son établissement arbore fièrement le titre d’« Institut de massage japonais. Chez mademoiselle Yoshiko Shimaki ».

À l’âge de 45 ans, elle se marie avec un employé japonais d’une compagnie maritime britannique – originaire de l’archipel d’Amakusa – lui aussi en pérégrination en Asie depuis une vingtaine d’années et croisé sur place. Le couple adopte une enfant, parent de la famille de Yoshiko, que celle-ci est allée chercher dans son village natal. En 1935, elles partent à Mombasa, au Kenya, où le mari a subitement été muté. Le Japon, alors, intensifie son invasion de la Chine, commencée en 1931. Deux ans plus tard, c’est le début de la seconde guerre sino-japonaise (1937‑1945). La famille est contrainte de rentrer à Oniki, où, sa vie durant, Yoshiko n’a cessé d’envoyer de l’argent, permettant à ses parents de bâtir une maison, et de ne plus vivre dans la misère. Plus tard, elle mettra fin à ses jours, après avoir évoqué le changement de regard des Japonais, entre ses « débuts » à la fin du XIXe siècle et les années 1930, a fortiori dans le contexte l’après-guerre, sur son ancienne condition.

Eut égard à la part importante de leur contribution paradoxale à l’édification tant idéologique qu’économique du Japon moderne, les Japonais, et surtout les Japonaises qui, aux XVIe et XVIIe siècles, puis de la seconde moitié du XIXe siècle à la « fin » (shû) – selon la terminologie officielle aujourd’hui encore en vigueur sur place – de la guerre (sen), en 1945, furent vendus à l’étranger et y alimentèrent le commerce des esclaves, à des fins sexuelles pour la majorité des femmes, mériteraient la reconnaissance officielle de leur pays. De 1937 à 1945, quelque cent cinquante mille « femmes de réconfort » (jûgun-ianfu), pour la plupart coréennes, servirent d’esclaves sexuelles à l’armée japonaise en Asie. La reconnaissance de la responsabilité de l’État japonais de l’époque, pourtant avérée, interviendra-t‑elle un jour ? La reconnaissance de la dette que le Japon moderne a vis-à-vis de ses karayuki-san pourrait constituer un utile préalable. À l’image de ce qui a été fait au Musée historique et ethnographique de Kuchinotsu, situé dans le sud de la presqu’île de Shimabara. À côté de salles où sont présentés des objets retraçant l’histoire et la vie matérielle et quotidienne des habitants sur place, quelques autres exposent des photographies, des effets personnels, kimono, peignes, miroirs, accessoires, des malles, et des lettres de karayuki-san que des parents de celles-ci, ou, revenues au pays, des filles dites « d’Amakusa » elles-mêmes donnèrent. Seuls témoignages publics au Japon de l’existence passée des karayuki-san.

* Retrouvez le sommaire de l’ouvrage ici 

Pour citer cet article : Christophe Sabouret «À ses prostitué·e·s à l’étranger, le Japon moderne non reconnaissant», in Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Fanny Robles, T. Denean Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Christelle Taraud, Dominic Thomas et Naïma Yahi, Sexualités, identités & corps colonisés, Paris, CNRS Éditions, 2019 : pp. 131-141.

Retrouvez l’ouvrage sur le site de CNRS Éditions ici 

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[1]. Le Musée historique et ethnographique de Kuchinotsu, dans le département de Nagasaki.

[2]. Hors les notes, nous avons suivi la nomination des Japonais en indiquant d’abord le nom de famille, suivi du nom personnel.

[3]. Stephen Turnbull, Samurai Invasion: Japan’s Korean War, 1592‑1598, Londres, Cassell & Co, 2002.

[4]. Olof G. Lidin, Tanegashima: The Arrival of Europe in Japan, Londres, Routledge, 2002.

[5]. Ben Kiernan, Blood and Soil: Genocide and Extermination in World History from Carthage to Darfur, New Haven, Yale University Press, 2007.

[6]. José Yamashiro, Choc luso no Japão dos séculos XVIe et XVIIe, São Paulo, IBRASA, 1989.

[7]. Duarte de Sande [1531‑1600], De mission legatorum Iaponensium ad Romanam curiam, Florence, Leo S. Olschki editore, 2016. Le chiffre en question paraît excessif, et faute de documents suffisants, l’affirmation d’un Hideaki Onizuka selon laquelle, à l’époque considérée, un baril de quelque 90 kg de poudre à canon s’échangeait contre cinquante esclaves est sujette à caution. Rappelons cependant que jusqu’à la visite en Europe de la susdite ambassade japonaise, chaque année, une cargaison de 1 000 à 1 500 barils arrivaient au Japon à Nagasaki et que, répétons-le, le Japon était totalement dépourvu de salpêtre.

[8]. Kazue Morisaki, Karayuki-san, Tôkyô, Asahi Shimbunsha, 1976.

[9]. Kazue Morisaki, Karayuki-san, Tôkyô, Asahi Shimbunsha, 1976.

[10]. Katsumi Mori, Jinshin-baibai [La traite humaine], Tôkyô, Shibundô, 1959.

[11]. Tôru Yano, Nanshin no keifu. Nihon no nanshin-shikan [Histoire de la descente du Japon vers le Sud du Pacifique], Tôkyô, Chikura Shôbô, 2009.

[12]. Il-myon Kim, Yûjô, karayuki, hianfu no keifu [Généalogie des prostituées, karayuki et épouses de réconfort], Tôkyô, Yûzankaku Shuppan, 1997.

[13]. Yukichi Fukuzawa, « Jinmin no ijû to shôfu no dekasegi » [Émigration de la population et travail à l’étranger des prostituées], in Jiji Shinpô, 18 janvier 1896.

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