Memoire Combattantes

Dossier de presse

« Économie politique de la sexualité coloniale et raciale» (pp.127-138)

Chaque semaine, en 2020, le Groupe de recherche Achac, en partenariat avec CNRS Éditions et les Éditions La Découverte, vous propose un article du livre Sexualités, identités & corps colonisés en open source. L’objectif, ici, est de participer à une plus large diffusion des savoirs à destination de tous les publics. Les 45 contributions seront disponibles pendant toute l’année 2020 et particulièrement en cette période de confinement. C’est aussi un moyen de faire vivre les livres, au moment où les librairies sont fermées. Alors, à la fin de ce temps de confinement, retournez chez vos libraires, soutenez les, comme les éditeurs, et retrouvez le plaisir du livre… en attendant lisez, lisez, lisez… et notamment ce livre Sexualités, identités & corps colonisés en open source.

Découvrez cette semaine l’article d’Elisa Camiscioli, historienne, professeure agrégée en histoire à la Binghamton University (États-Unis) et Christelle Taraud, historienne, enseignante dans les programmes parisiens de Columbia University et de New York University, membre associé du Centre d’histoire du XIXe siècle des Universités Paris I et Paris IV intitulé Économie politique de la sexualité coloniale et raciale. Cet article met en lumière les liens entre sexualité, conjugalité, filiation par l’étude des régimes matrimoniaux dans l’Empire colonial français et l’évolution du discours et de la place de la « concubine coloniale » au sein des empires français, britannique, belge et allemand au cours du XIXe et XXe siècle. Cette contribution inédite participe à déconstruire les regards coloniaux omniprésents dans nos représentations et nos imaginaires contemporains.

Le Groupe de recherche Achac met également à disposition, ici, une séquence vidéo du colloque « Images, colonisation, domination sur les corps » qui a eu lieu le 3 décembre 2019 au Conservatoire national des arts et métiers. Découvrez l’intervention de Christelle Taraud, invitée à s’exprimer lors de la table ronde intitulée « Comment regarder ces images ? ».

 

 

Article 1 « Économie politique de la sexualité coloniale et raciale» issu de la partie 2 « Sexualités, prostitution, corps » de l’ouvrage Sexualités, identités & corps colonisés (pp.127-138) *

© CNRS Éditions / Éditions la Découverte / Groupe de recherche Achac / Elisa Camiscioli et Christelle Taraud (Sexualités, identités & corps colonisés, 2019)

 


 

Économie politique de la sexualité coloniale et raciale[1]

Par Elisa Camiscioli et Christelle Taraud

 

À la frontière entre les XVIIIe et XIXe siècles, les puissances européennes – et particulièrement l’Angleterre et la France – sortent de leurs « limites naturelles » pour se lancer à la conquête du monde, et la question du partage des femmes et de la sexualité « indigène » devient vite problématique. Considérée comme symbolique d’un état de civilisation « inférieur », cette dernière est alors présentée comme « primitive » et « dangereuse », ce qui permet, au passage, d’offrir une justification supplémentaire aux « nécessaires » interventions coloniales.

Quant au rapport entre les sexes, il met généralement en avant des femmes « Autres » pensées et perçues comme soumises, dociles et passives au travers d’un regard fortement érotisé, nourri par les différents imaginaires exotiques qui se constituent alors. Ceci explique pourquoi de nombreux Européens ont ou rêvent d’avoir des relations sexuelles avec des femmes colonisées dans des espaces qui leur sont souvent présentés, par ces mêmes imaginaires, comme des « paradis sexuels ».

Cependant, les Mauresques et Moukères d’Afrique du Nord, les Négresses et Moussos d’Afrique subsaharienne, les Tonkinoises et Congaïs d’Asie du Sud-Est, les Vahinés des îles océaniennes et les Doudous des Caraïbes n’irriguent pas seulement les représentations au travers d’images, comme les peintures orientalistes, les photographies et les cartes postales coloniales, ou bien les œuvres pseudo-scientifiques comme le très célèbre Art d’aimer aux colonies du docteur Jacobus, publié en France en 1893, mais font partie du quotidien de nombreux hommes blancs. En raison de la relative rareté des Européennes jusque dans l’entre-deux-guerres – en Algérie, au début de la conquête en 1833, on trouve trois cent trente-six Européennes pour mille hommes, en 1839, elles sont trois cent quatre-vingt-trois, et en 1842, quatre cent soixante-quatorze ; alors que, dans le même temps, dans les Indes néerlandaises, le mariage avec une femme blanche était, jusqu’au XIXe siècle, interdit pour tous les colons, sauf pour les hauts dignitaires de la Compagnie unie des Indes orientales (1602‑1799), et ce au moins pendant les dix premières années de présence dans la colonie – les femmes « Autres » jouent donc, dès l’origine, un rôle essentiel à l’équilibre de l’ordre sexuel, social et « racial » colonial.

Banalité des échanges économico-sexuels à l’aube du XIXe siècle

Avant les colonisations du XIXe siècle, les Européens avaient, en effet, installé de longue date des comptoirs commerciaux sur certains continents, en particulier l’Afrique et l’Asie. Dans ce contexte militaire, diplomatique, politique et économique, bien différent de celui qui se met en place avec l’occupation totale de la seconde partie du XIXe siècle, des relations entre hommes blancs (militaires, administrateurs et commerçants pour l’essentiel) et femmes « indigènes » avaient vu le jour. Aussi, depuis la création par Élisabeth Ier, en 1600, de la Compagnie britannique des Indes orientales, les Britanniques utilisaient-ils des Indiennes qui, entre service domestique, sexuel et « conjugal », les aidaient à s’acclimater au pays et à « s’indigéniser » – c’est-à-dire à penser, à agir, et à vivre comme des Asiatiques – tout en faisant des affaires. Au début du XIXe siècle, et ce bien que certains chercheurs, dans leurs récits du caractère « hybride » et « collaboratif » de la culture anglo-moghole, aient « romantisé » les relations intimes entre les Britanniques et ces femmes indiennes en présentant celles-ci comme des « cohabitations familiales » classiques, il s’agissait encore, le plus souvent, d’un « concubinage sexuel » flirtant avec l’esclavage[2].

En effet, dans un contexte où travail domestique et travail sexuel étaient si enchevêtrés, rares étaient les unions légalisées par un mariage officiel ou qui recevaient une certaine publicité hors de la sphère privée[3]. Un peu partout dans les Empires naissants, ces cohabitations intimes, à la fois domestiques, sexuelles et/ou familiales, sans être à proprement parler des « relations prostitutionnelles » relevaient cependant donc bien, comme nous venons de le voir à partir de l’exemple indien, d’une économie marchande du sexe reposant sur des échanges économico-sexuels divers, nourris, renouvelés et inégalitaires.

Le phénomène est d’ailleurs extrêmement banal et pérenne aux Indes, jusqu’en 1858, date à laquelle le pouvoir de gouverner est transféré de la Compagnie des Indes à la Couronne britannique, comme le montre l’historienne Mahua Sarka : « En 1814, un récit de voyage écrit par un commentateur britannique anonyme qui visitait le Bengale estimait que les trois quarts des officiers britanniques célibataires qui y vivaient avaient des concubines. Celles-ci, indiennes – hindouistes ou musulmanes –, étaient considérées, comme le souligne le récit, comme un bouquet de délices[4]. » On retrouve aussi, à la même époque, ce phénomène dans la Sénégambie des comptoirs commerciaux français mis en place par la Compagnie française des Indes occidentales, en 1664, puis par la Compagnie du Sénégal, à partir de 1674. Ici, les Français vont avoir des relations du même type que les Britanniques et leur Bibi (« épouse ») avec les Signares de Gorée et de Saint-Louis du Sénégal comme le montrent les travaux de George Brooks et d’Hilary Jones[5].

Une situation que connaissent aussi les Indes néerlandaises, comme le souligne Jean Gelman Taylor[6], puisque la Compagnie unie des Indes orientales va y restreindre, pendant près de deux cents ans, la venue de femmes hollandaises. Ceci veut dire que la grande majorité des familles interraciales qui s’y sont tout de même constituées, avant la seconde partie du xixe siècle, étaient composées d’Européens et de leurs esclaves et/ou « petites épouses » asiatiques. Le gouvernement batave promeut d’ailleurs les « mariages » entre ses employés de niveau inférieur et ces femmes « indigènes ». Ce faisant, ce dernier, dans son exigence « d’achat de fiancées » pour les hommes qui le représentent, a comme double objectif, en même temps moral et honorable, que les nouvelles épouses soient simultanément affranchies et baptisées. Dans tous les cas, pour les officiels de la Compagnie, une société coloniale eurasienne pouvait ainsi être construite à moindre coût ; ce que le recours aux femmes blanches ne permettait pas, celles-ci ayant, a contrario, des besoins matériels bien plus importants que les hommes de leur propre société ainsi que des femmes « indigènes » avec lesquelles ces derniers s’installaient.

Ces relations, cependant, qui donnent couramment naissance à des enfants métis, plus ou moins légitimés selon les cas, sont rarement légalisées dans le pays d’origine des Européens – où ces derniers ne ramènent d’ailleurs que fort rarement leur « petite épouse » et leur « famille » locale – bien qu’elles soient, par contre, très souvent validées par des usages et contrats locaux comme le montre le recours, jusque tard dans le XIXe siècle, aux « mariages à la mode du pays » le plus souvent pensés comme temporaires même s’ils peuvent durer, pratiquement, fort longtemps.

Extrêmement utiles, dans les temps d’occupation restreinte, les Bibis, Signares et autres « petites épouses » perdent leur attrait diplomatique, politique et économique – et donc leur pouvoir – à partir du moment où les Européens s’engagent, entre 1815 et 1875, dans une politique de colonisation totale. La fin de leur règne – qui ne signifie pas toujours leur disparition, mais leur relégation dans des catégories subalternes et stigmatisées plus proches de la courtisanerie libre ou de la prostitution stricto sensu – marque aussi une nouvelle étape de la domination de ces pays. Malgré cela, les « petites épouses » ne disparaîtront jamais totalement du paysage colonial européen du xixe siècle. Ann Laura Stoler rappelle ainsi qu’à Java et Sumatra, dans les Indes néerlandaises, les Nyai (« petites épouses ») étaient légion, permettant, à la fin du siècle encore, acclimatation, stabilité, santé sexuelle, physique et mentale. Ce qui explique, selon elle, que « dans les années 1880, près de la moitié de la population masculine européenne vivait avec des femmes asiatiques sans être mariée[7] ». Ce phénomène, loin d’être isolé, se retrouve aussi, par exemple, dans l’Éthiopie italienne, comme le rappelle Giovanna Trento[8], ou bien dans les Nouvelles-Hébrides franco-anglaises, comme l’explique Virginie Riou[9].

Aux États-Unis de même, la domination sociale et raciale participe aussi largement d’une oppression sexuelle que subissent tout particulièrement, quoique de façon différente, deux catégories de femmes – les Amérindiennes et les Africaines-Américaines[10] – alors même, qu’en ce début de XIXe siècle, la sexualité interraciale y est encore omniprésente. Ainsi, dans le Sud esclavagiste, comme le rappellent les historiens Herbert Gutman et Ruchard Sutch, 60 % des femmes esclaves de 15 à 30 ans risquaient de se voir imposer une relation intime avec un « maître blanc »[11]. Face au caractère écrasant de ces chiffres, seule une minorité de chercheurs – tels Barbara Bush[12] – évoquent des relations qui pouvaient être « négociées » ou acceptées quand la plupart parlent d’un système économico-sexuel dont l’essence même est la contrainte et la violence. Ce que confirment aussi les rares témoignages de femmes à disposition tels ceux de « Madame Keckley », ancienne esclave devenue confidente de l’épouse du président Abraham Lincoln[13] ou bien de Mary Prince, autre ancienne esclave domestique qui, dans ses Mémoires[14], raconte que les trois quarts de ses maîtres l’ont brutalisée ou ont tenté d’abuser d’elle.

Néanmoins, aux États-Unis comme au Brésil – où de nombreux esclaves noirs étaient pourtant « loués », à des fins sexuelles, par leurs maîtres et maîtresses – ou encore en Amérique latine, pour les Amérindiennes du Pérou, du Chili, d’Argentine…, le « consentement » des femmes pouvait être lié aux « bénéfices » que celles-ci pensaient ou pouvaient retirer de leur « intimité » avec un Blanc. Ainsi les relations interraciales ont-elles pu aussi mener, dans certains cas, à une ascension sociale réelle des femmes concernées. Une situation que l’on retrouve aussi, tout au long du xixe siècle, dans toutes les sociétés caribéennes – et notamment dans les territoires français avant et après l’abolition de l’esclavage en 1848[15] – issues des premiers Empires coloniaux européens et esclavagistes.

Dans le même temps, se développe, aux États-Unis, la lutte contre la « miscégénation », le mélange des « races », après que le terme ait été inventé, en 1863, par un journaliste du New World, David Goodman Croly, à partir des mots latins miscere (« mélanger ») et genus (« type »[16]). Une lutte qui a, pour premier objectif, de remettre en cause le présupposé de la relation interraciale inhérente au couple maître blanc/esclave noire. Au-delà de la domination du premier sur la seconde, la société états-unienne du xixe siècle est, en effet, fondée, a contrario de celle des siècles précédents, sur l’interdiction formelle des unions mixtes. Fortement influencée par les croyances religieuses issues du protestantisme, la ligne racialo-sexuelle qui s’établit alors sur le refus du métissage va perdurer durant un siècle et demi (1810‑1960). Légalisé et vulgarisé au XIXe siècle – mais ayant des fondements bien plus anciens comme le montre l’instauration dans l’État du Maryland, à partir de 1664, des premières mesures contre les relations interraciales – le maillage juridique qui se met en place n’interdit pas seulement les unions entre Blancs et Noirs, mais aussi, dans la foulée, entre Blancs et Amérindiens, Japonais, Chinois, Philippins, Hawaïens, Hindous, Orientaux…

À cette époque, en effet, trente-huit États américains vont prendre la décision d’interdire les relations sexuelles ou les mariages interraciaux. En 1861, le Nevada prohibe de même, très spécifiquement, toute relation sexuelle – et par extension tout mariage – entre États-Uniens blancs et Chinois, suivi par l’Oregon et le Mississippi. Alors que la fin de la conquête de l’Ouest – qui a fait des États-Unis, après les guerres menées contre les peuples amérindiens, une puissance pacifique – se profile, le sentiment anti-asiatique s’accroît. La presse qualifiant alors régulièrement les femmes chinoises de « prostituées », dangereuses pour les hommes blancs, et faisant des Japonais de véritables « satyres » dont l’objectif est de « pervertir » la féminité blanche : « la fille de Seattle cherche à divorcer de son mari japonais après un mois de mariage, après que ce dernier a tenté de faire d’elle une esclave sexuelle[17]. »

Ainsi dans les sociétés post-esclavagistes – aux États-Unis, en Amérique latine, dans les Caraïbes – comme dans les seconds Empires coloniaux naissants, en Afrique, en Asie, en Océanie, la ligne racialo-sexuelle se tend, à mesure de l’affirmation, de plus en plus tranchée, que la suprématie blanche ne peut se penser – et se vivre – que dans un isolement en même temps sexuel et racial… Cependant, ce postulat résiste mal – principe de réalité oblige – aux contingences de la vie réelle, notamment aux colonies.

La « ménagère » : une situation intermédiaire de la sexualité vénale

Dans les différents Empires, le profil de la « ménagère », et non plus seulement de la « petite épouse », va progressivement se généraliser et s’imposer, particulièrement dans les zones à faible présence européenne où les colonies sont essentiellement d’exploitation et non de peuplement – non seulement du fait que la relation domestique, sexuelle et « conjugale » interraciale, reste nécessaire, mais aussi qu’elle doit maintenant s’exercer dans un tout autre esprit que celui qui avait concouru à son existence entre le XVIe siècle et le début du XIXe siècle.

Héritières des premières « ménagères » de l’époque moderne – dont les activités n’avaient alors rien de « domestique » malgré l’appellation qui leur avait été accolée – que l’on pouvait encore retrouver, par exemple, à Madagascar au xixe siècle avec les Vadimbazaha – qui, telles les Bibis, les Signares et les Nyai, étaient souvent « autant des partenaires économiques que des intermédiaires et des interprètes »[18] qui retiraient prestige et honneur du fait qu’elles étaient « épouses » de Blancs et mères d’enfants métis –, les « ménagères » du début du xixe siècle vont voir leur statut rétrograder drastiquement, un peu partout, à partir des années 1860‑1880, période de conquêtes militaires effectives et de pacification.

De plus en plus souvent assimilées à des « domestiques-concubines » – voire à des prostituées dans certains cas – de rang et de rôle subalternes, elles sont aussi quasi systématiquement objectivées sexuellement, de manière triviale et obscène. Ainsi Claude Farrère dans son livre Les Civilisés, publié en 1905, écrit que la Congaï (concubine « indigène ») est une « fillette annamite, moitié servante, moitié épouse qui complète indispensablement le mobilier d’un Européen d’Indochine[19] ». Si comme l’écrit Ann Laura Stoler, « l’intimité [est maintenant] racialisée[20] », la « ménagère » en devient, dans la seconde partie du xixe siècle, un symbole banalement quotidien.

Car désormais, l’Européen aux colonies se pense doublement en maître et entend agir comme tel. Les colonisées – triplement assujetties en tant que femmes, pauvres, et « indigènes » – deviennent alors les faire-valoir d’une virilité blanche agressive qui entend dominer et régner. Chosifiées, les femmes « indigènes » le sont certainement, comme le montre la pratique, certes antérieure à l’image de l’exemple indien, mais réifiée de manière beaucoup plus massive au xixe siècle dans de nombreux espaces colonisés, qui consiste, en Afrique, en Océanie comme en Asie, à « léguer » à son successeur la femme avec laquelle « on a fait son temps ». Ainsi, comme le précise Anne de Colney, dans son livre L’Amour aux colonies, édité en 1932 (en réalité une reprise de l’ouvrage du docteur Jacobus L’Art d’aimer aux colonies publié quarante ans plus tôt) : « L’Européen avisé préfère prendre la succession d’un ami ou d’un collègue qui quitte la colonie. Il possède [alors] une femme dressée, nippée et comprenant un peu le français[21]. » Ce sont des « femmes d’Européens ».

C’est aussi qu’il est évidemment entendu, comme l’explique bien Amandine Lauro pour l’État Indépendant du Congo (EIC), propriété personnelle du roi des Belges, Léopold II, jusqu’en 1908, avant d’être géré par l’État belge : « que le mâle victorien aux pays chauds [ne saurait être contraint] à la continence[22]. » Entre « droit au coït » – du fait de son statut de conquérant –, rareté des femmes blanches et désir d’une altérité féminine assujettie supposée rétablir un rapport homme/femme « naturel » mis à mal, en Europe, par l’avancée des droits des femmes et la percée des féminismes, la « ménagère » devient ainsi, au Congo belge, comme dans d’autres espaces colonisés, une véritable institution (y compris dans les cartes postales) d’autant plus fondamentale que le nombre des coloniaux (toutes nationalités européennes confondues), dont l’écrasante majorité est masculine, plafonne encore, jusqu’à la Première Guerre mondiale, à trois mille personnes réparties sur un des territoires colonisés les plus vastes d’Afrique[23].

À cela s’ajoute le fait, indépendamment du statut, du rôle et du traitement de la « ménagère », que cette dernière, supposée plus « propre » et donc plus « saine » – en milieu rural, où elle se trouve en général, il est entendu qu’elle réserve ses services, y compris sexuels, exclusivement à son « maître » – permet de lutter en même temps contre la sexualité « contre nature » (pédérastie) et contre le péril vénérien, marqué par l’angoisse récurrente, tout au long du XIXe siècle, de la syphilis (dont les prostituées sont supposées être les premiers agents de contamination). Ceci explique pourquoi le système des « ménagères » perdurera y compris quand les femmes européennes commenceront elles-mêmes à s’installer dans les colonies.

Cependant, couplé à une moralisation sexuelle croissante des espaces colonisés et à un « embourgeoisement » de plus en plus évident des classes populaires blanches notamment en termes de modèle conjugal/familial, le statut de la « ménagère » se modifie radicalement. En effet, d’institution fortement recommandée par les instances coloniales, tout au long du XIXe siècle, cette dernière – comme symbole d’un concubinage interracial désormais presque unanimement condamné – rétrograde, et bien qu’encore « tolérée » à la marge, se voit officiellement interdite dès le début du XXe siècle dans l’Empire allemand d’abord (1905) ; puis dans l’Empire britannique (Lord Crewe’s Circular de 1909), l’Empire belge (circulaires de 1911, 1913 et 1915) et enfin dans l’Empire italien sous domination fasciste.

Capitalisme sexuel, prostitution et moralisation des mœurs

C’est aussi la peur de la contamination syphilitique qui concourt à la mise en place des premières réglementations de la prostitution dans les espaces colonisés : particulièrement en milieu urbain où se trouvent concentrés, bien plus que dans le bled, la brousse, la jungle ou le désert, la majorité des Européens des colonies.

Ainsi, dès la conquête de la ville d’Alger par le corps expéditionnaire français, le 5 juillet 1830, les autorités militaires s’inquiètent-elles des ravages que pourraient créer, dans leur rang, la « syphilis arabe ». Pour protéger l’armée du péril vénérien est donc alors mis en place, seulement une semaine après la prise de la ville, le premier service sanitaire de la prostitution sur le modèle de ce que l’on pouvait trouver dans certaines villes métropolitaines à la même époque. Institué dans toutes les « possessions françaises du Nord de l’Afrique » – nom donné alors à l’Algérie – dès 1831, grâce à un arrêté du lieutenant général commandant le corps d’occupation d’Afrique, le système réglementariste ainsi fondé permet de définir clairement ce qu’est une prostituée (une femme qui vend exclusivement du service sexuel pour un prix et un temps donné) ; et de créer un statut unique pour toutes les femmes étant associées, de près ou de loin, à une sexualité marchande (celui de « filles soumises »), des lieux précis de prostitution (bordels, quartiers réservés et BMC) et d’organiser les visites sanitaires tout en mettant en place la perception de la taxe qui en découle.

Les Britanniques – qui ont dans un premier temps adopté le système français organisé sous l’impulsion du docteur Alexandre Parent-Duchâtelet[24] en promulguant chez eux, entre 1864 et 1867, les Contagious Diseases Acts (lois sur les maladies contagieuses) – font d’abord de même dans leurs colonies comme le montre Luise White, pour le Kenya colonial[25]. En effet, confrontés à la croissance des taux de contamination vénérienne dans l’armée, ceux-ci mettent en place, au tournant du XIXe siècle, un système « d’hôpital fermé », pour surveiller et traiter les femmes malades. Un système qui ne fut pas toujours utilisé de manière très conséquente mais ne fut pourtant jamais abrogé dans les colonies britanniques et ce même quand la Grande-Bretagne choisira, dès 1886, de mettre fin, en métropole, au système réglementariste[26] : la question « raciale », morale, et sanitaire primant ici sur les revendications abolitionnistes.

Ce faisant, les Européens, toutes nations confondues, vont ainsi amalgamer, au statut de « filles soumises », des catégories de « femmes de réjouissance » différentes qui, bien que pratiquant toutes des relations sexuelles marchandes, n’avaient souvent que peu de contacts avec les prostituées stricto sensu : anciennes esclaves affranchies et courtisanes libres telles les Almées et Chikhates nord-africaines[27], les chanteuses et danseuses extrême-orientales, les Dévadâsis indiennes[28]… À Tunis, les agents du réglementarisme décident ainsi, en 1891, de réunir dans une même catégorie les filles publiques, les chanteuses et danseuses. Ces dernières réagissent à cette décision en pétitionnant largement. Huit cents d’entre elles refusent d’ailleurs le contrôle médical – ce qu’on appelle encore au XIXe siècle, la « visite des organes » comme le précise Alain Corbin[29] – l’inscription sur le registre des prostituées et le paiement de la taxe mensuelle de douze francs. Sans grand succès[30].

Soumises alors à un capitalisme sexuel organisé dans le cadre d’un système prostitutionnel carcéral et hygiéniste, genré et racialisé, qui vise autant la rentabilité de l’activité (séparation des services et développement généralisé de la passe, qui permet un rendement démultiplié de l’activité) et des établissements – et donc des investissements – que la moralisation du milieu prostitutionnel et la marginalisation croissante des individus, les prostituées « indigènes » sont progressivement transformées en « ouvrières du sexe » cantonnées dans de ce qu’il faut bien appeler de véritables « usines sexuelles » (les quartiers réservés en zones civiles et les bordels militaires de campagne – BMC – en zones militaires). Couplé à une industrie du tourisme en formation qui propose ses propres clichés racoleurs au travers d’un riche et racialisé imaginaire colonial, le taylorisme sexuel, c’est-à-dire la forme la plus triviale du commerce sexuel, l’abattage (où dans certains cas les prostituées peuvent avoir de quarante à soixante passes par jour), vient à s’étendre du Maghreb français aux Indes britanniques au début du XXe siècle.

On comprend mieux, dès lors, dans ce contexte, que la prostitution n’ait plus alors été perçue et pensée, du côté des populations autochtones et plus encore des différents groupes nationalistes qui émergent, un peu partout dans les Empires coloniaux à partir des années 1920, que comme une excroissance honteuse, malsaine et obscène de la colonisation elle-même, y compris au travers de la question très polémique de la « collaboration charnelle ». On ne s’étonnera donc pas qu’un peu partout dans les colonies, l’une des premières choses que feront d’ailleurs, fort symboliquement, les nouveaux États indépendants est précisément de fermer les maisons de tolérance, les quartiers réservés, et les BMC des réglementarismes coloniaux.

 

 

* Retrouvez le sommaire de l’ouvrage ici 

 

Pour citer cet article : Elisa Camiscioli et Christelle Taraud « Économie politique de la sexualité coloniale et raciale » , in Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Fanny Robles, T. Denean Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Christelle Taraud, Dominic Thomas et Naïma Yahi, Sexualités, identités & corps colonisés, Paris, CNRS Éditions, 2019 : pp.127-138.

 

Retrouvez l’ouvrage sur le site de CNRS Éditions ici 

Le contexte de diffusion électronique ne retire rien à la conservation des droits intellectuels, les auteurs doivent être reconnus et correctement cité en tant qu’auteurs d’un document.

[1]. Article publié dans sa version originale dans Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, Paris, La Découverte, 2018.

 

[2]. Indrani Chatterjee, « Colouring Subalternity: Slaves, Concubines, and Social Orphans », in Gautama Bhadra, Gyan Prakash and Susie J. Tharu (dir.) Subaltern Studies X : Writings on South Asian History and Society, New Delhi, Oxford University Press, 1999.

 

[3]. Durba Ghosh, Sex and the Family in Colonial India, Cambridge, Cambridge University Press, 2004.

 

[4]. Mahua Sarkar, « The Colonial Cast: The Merchant, the Soldier, the “Writer” (Clerk) and their Lovers. British Imperialism and “Native Women’s Histories” », Communication orale au Colloque international Femmes et genre en contexte colonial (XIXe-XXe siècles) organisé à Sciences Po Paris du 19 au 21 janvier 2012.

 

[5]. George Brooks, « The Signares of Saint Louis and Gorée: Women Entrepreneurs in Eighteenth-Century Senegal » in Nancy J. Hafkin and Edna G. Bay (dir.), Women in Africa: Studies in Social and Economic Change, Stanford, Stanford University Press, 1976 ; Hilary Jones, « From Mariage à la Mode du Pays to Weddings at Town Hall: Marriage, Colonialism, and Mixed-Race Society in Nineteenth–Century Senegal », in The Social Journal of African Historical Studies, vol. 38, n° 1, 2005.

 

[6]. Jean Gelman Taylor, The Social World of Batavia: Europeans and Eurasians in Colonial Indonesia, Madison, University of Wisconsin Press, 1983.

 

[7]. Ann Laura Stoler, La chair de l’Empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Paris, La Découverte, 2013.

 

[8]. Giovanna Trento, « Ethiopian Madamas: Cohabiting with the Fascist Subalterns », Communication orale au Colloque international Femmes et genre en contexte colonial (xixe-xxe siècles), organisé à Sciences Po Paris du 19 au 21 janvier 2012 ; Richard Pankhurst, « The History of Prostitution in Ethiopia », in Journal of Ethiopian Studies, vol. 12, n° 2, 1974.

 

[9]. Virginie Riou, « Femmes indigènes du Condominium des ex-Nouvelles Hybrides (Vanuatu) de la fin du XIXe siècle à l’entre-deux-guerres : les matrices d’une nouvelle reconfiguration sociale », Communication orale au Colloque international Femmes et genre en contexte colonial (XIXe-XXe siècles) organisé à Sciences Po Paris du 19 au 21 janvier 2012.

 

[10]. Arlette Gautier, Les Sœurs de Solitude. Femmes et esclavage aux Antilles du XVIIe siècle au XIXe siècle, Rennes, PUR, 2010 [1985].

 

[11]. Herbert G. Gutman, Richard Sutch, « Victorians all? The Sexual mores and conduct of slaves and their masters », in Paul A. David, Herbert G. Gutman, Richard Sutch, Peter Temin, Gavin Wright, Reckoning with Slavery: A Critical Study in the Quantitative History of American Negro Slavery, New York, Oxford University Press, 1976.

 

[12]. Barbara Bush, Slave Women in Caribbean Society, 1650‑1838, Bloomington, Indiana University Press, 1990.

 

[13]. Jennifer Fleischner, Mastering Slavery: Memory, Family, and Identity in Women’s Slave Narratives, New York/Londres, New York University Press, 1996.

 

[14]. Mary Prince, La Véritable Histoire de Mary Prince, esclave antillaise, Paris, Albin Michel, 2000 [1831].

 

[15]. Pierre Dessalles, La vie d’un colon à la Martinique au XIXe siècle, Fort-de-France, Désormeaux, 1987.

 

[16]. Lu Han, « Le tabou perpétuel : les femmes et la miscégénation aux États-Unis », in Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, n° 95‑96, 2012.

 

[17]. Cité par Peggy Pascoe, What Comes Naturally, New York, Oxford University Press, 2009.

 

[18]. Amandine Lauro, Coloniaux, ménagères et prostituées. Au Congo Belge (1885‑-1930), Charleroi, Éditions Labor, 2005.

 

[19]. Cité par Alain Ruscio, Amours coloniales. Aventures et fantasmes exotiques de Claire de Duras à Georges Simenon, Bruxelles, Éditions Complexe, 1996.

 

[20]. Ann Laura Stoler, La chair de l’Empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Paris, La Découverte, 2013.

 

[21]. Anne de Colney, 1932. Cité par Alain Ruscio, Amours coloniales. Aventures et fantasmes exotiques de Claire de Duras à Georges Simenon, Bruxelles, Éditions Complexe, 1996.

 

[22]. Amandine Lauro, Coloniaux, ménagères et prostituées. Au Congo Belge (1885‑1930), Charleroi, Éditions Labor, 2005.

 

[23]. Amandine Lauro, Coloniaux, ménagères et prostituées. Au Congo Belge (1885‑1930), Charleroi, Éditions Labor, 2005.

 

[24]. Alexandre Parent-Duchatelet, De la prostitution dans la ville de Paris considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration (2 vol.), Paris, 1836.

 

[25]. Luise White, The Comforts of Home. Prostitution in Colonial Nairobi, Chicago, The University of Chicago Press, 1990 ; Philippa Levine, Prostitution, Race, and Politics: Policing Venereal Diseases in the British Empire, New York, Routledge, 2003.

 

[26]. Erica Wald, « Defining Prostitution and Redefining Women’s Roles: The Colonial State and Society in Early Nineteenth-Century India », in History Compass, vol. 7, n° 6, 2009.

 

[27]. Christelle Taraud, La prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc (1830‑1962), Paris, Payot, 2009 [2003] ; Barkahoum Ferhati, « La danseuse prostituée dite “Ouled Naïl”, entre mythe et réalité (1830‑1962). Des rapports sociaux et des pratiques concrètes », in Clio. Femmes, genre, histoire, n° 17, 2003.

 

[28]. Christian Henriot, Belles de Shanghai. Prostitution et sexualité en Chine aux XIXe et XXe siècles, Paris, CNRS Éditions, 1997 ; Isabelle Tracol, Entre ordre colonial et santé publique, la prostitution au Tonkin colonial de 1885 à 1954, doctorat d’histoire, Lyon, Institut d’Asie Orientale, 2013.

 

[29]. Alain Corbin, Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution aux XIXe et XXe siècles, Paris, Aubier, 1978.

 

[30]. Christelle Taraud, La prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc (1830‑1962), Paris, Payot, 2009 [2003].

 

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