Memoire Combattantes

Dossier de presse

« Hygiène coloniale, sexualités et métissages » (p 281-291)

Chaque semaine, en 2020,  le Groupe de recherche Achac, en partenariat avec CNRS Éditions et les Éditions La Découverte, vous propose un article du livre en open source. L’objectif, ici, est de participer à une plus large diffusion des savoirs à destination de tous les publics. Les 45 contributions seront disponibles pendant toute l’année 2020.

Découvrez cette semaine, l’article de Olivier Le Cour Grandmaison intitulé Hygiène coloniale, sexualités et métissagesIl analyse, ici, le rôle de l’hygiène en contexte coloniale, son enseignement et les préjugés raciaux à l’œuvre dans l’exercice pratique. Cette contribution participe à déconstruire les regards coloniaux omniprésents dans nos représentations et nos imaginaires contemporains.

Le Groupe de recherche Achac met également à disposition, ici, une séquence vidéo du colloque Images, colonisation, domination sur les corps qui a eu lieu le 3 décembre 2019 au Conservatoire national des arts et métiers. Découvrez l’intervention d’Olivier Le Cour Grandmaison, qui analyse, ici, « Civilisation et Syphilisation », lithographie de Jules Grandjouan d’après un dessin d’Eugène Cadel, L’Assiette du Beurre, 1903 (janvier). Vous retrouverez cette image commentée dans sa version originale au sein de l’ouvrage Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, (La Découverte, 2018) à la page 221.

 

Article 7 « Hygiène coloniale, sexualités et métissages » issu de la partie 3 Science, race et ségrégation de l’ouvrage Sexualités, identités & corps colonisés. (p.281-291)*

 

© CNRS Éditions / Éditions la Découverte / Groupe de recherche Achac / Olivier Le Cour Grandmaison (Sexualités, identités & corps colonisés, 2019)

 


 

Hygiène coloniale, sexualités et métissages[1]

Par Olivier Le Cour Grandmaison

Au XIXe siècle, les puissances occidentales souhaitent transformer leurs colonies en territoires prospères dans le but d’y faire converger hommes, biens manufacturés et capitaux. L’avenir semble alors radieux ; les réalités le sont moins. Nombreux sont les soldats, les administrateurs et les colons qui meurent au cours « d’aventures » qui ont parfois débouché sur des désastres sanitaires et démographiques. Ainsi, en 1840, lors de la conquête de l’Algérie, « 227 soldats tombent au champ d’honneur. Mais dans les hôpitaux, il en meure 9 567, soit quarante-deux fois plus ! Sur un effectif total de 61 264 hommes, c’est donc 15,60 % du corps expéditionnaire qui succombe de maladie. Un soldat sur sept ! […] L’espérance de vie d’un soldat de l’armée en Afrique serait donc d’une douzaine d’années, abstraction faite de la mortalité par le feu[2] ».

Toutes nations confondues, les médecins connaissent parfaitement cette situation. Eux savent l’insalubrité du climat, la corruption des sols et des eaux, la dangerosité des « indigènes » porteurs de maladies tropicales, souvent transmissibles et incurables, et la virulence des épidémies, parmi lesquelles la malaria, la dysenterie, la fièvre jaune, sans même parler des maladies vénériennes qui font des ravages. Soigner et guérir ? Eu égard aux moyens de l’époque, la réalisation de cet objectif est très incertaine. Il faut donc prévenir de toute urgence pour assurer la sécurité sanitaire des Européens expatriés. Ainsi pourront-ils accomplir leur « mission civilisatrice » en s’adaptant à la diversité de climats souvent hostiles à leur « race », tout en luttant contre un autre mal redoutable : « l’atonie générale » susceptible d’affecter « leur organisme », précise le Belge Paul De Groote[3].

Tel est donc le rôle imparti à l’hygiène coloniale. Mettant « à contribution » l’anthropologie, la climatologie, la géographie médicale, la chimie, la bactériologie, la parasitologie, les statistiques, la psychologie ethnique auxquelles viennent s’ajouter les compétences des pharmaciens, des architectes, des urbanistes et des ingénieurs, les médecins des différents Empires font de l’hygiène coloniale une « science pratique » qui peut être qualifiée de totale. Totale, parce qu’elle vise à étendre ses prescriptions à l’ensemble des sociétés coloniales conçues comme un vaste corps économique, social, politique, urbain, rural, physique, psychologique et sexuel… dont chaque partie doit se soumettre à ses lois afin, explique le docteur français Allyre Chassevant en 1920, de « procurer » aux individus et à la collectivité « le maximum de rendement[4] ».

Entre autres motivée par l’extrême dangerosité sanitaire, morale et sexuelle des « indigènes », la somme des prescriptions élaborées par les hygiénistes coloniaux, tout au long du XIXe siècle dans les métropoles et dans les colonies des différentes puissances impériales européennes, va déterminer un véritable mode de vie colonial qui embrasse l’ensemble des comportements, privés ou publics. De là, cette attention sourcilleuse des médecins qui se traduit par de nombreux conseils exposés, notamment, dans les guides et manuels à l’usage des colons, à l’image de celui rédigé par Pierre-Just Navarre en 1895[5]. Souvent donnés sur le mode de l’impératif, ces conseils concernent les vêtements, la nourriture, l’organisation de la journée de travail, l’architecture particulière de la maison coloniale et l’urbanisme.

Ils traitent aussi, de manière plus ou moins importante selon les cas, de la sexualité entre Européens et interraciale – jugée plus néfaste encore en raison de ses conséquences physiques et psychologiques désastreuses, de la corruption des mœurs, dont elle est tout à la fois l’expression et la cause, et des maladies vénériennes qu’elle favorise. Cette prolifération se caractérise par une production livresque très abondante dans les grands Empires coloniaux, comme ceux des Britanniques, des Français, des Belges ou des Allemands mais aussi dans les pays – comme les États-Unis, le Canada, ou le Brésil – où la « colonisation intérieure » est une question majeure. Souvent exposées par des médecins prestigieux, plusieurs de ces recommandations concernent les relations entre Blancs, réputées précipiter le surgissement de l’anémie tropicale ; ce mal singulier qui, affirment les premiers, fait de nombreux ravages parmi les Européens des colonies.

« Beau sexe » européen, « sobriété des sens » et anémie exotique

La chaleur d’abord – ce qui fait encore écrire à un auteur belge anonyme à propos du Congo : « Avant la vue des vierges folles [et] la volonté d’agir […] il y a le soleil[6] » perçu comme un véritable ennemi des Blancs –, des habitudes néfastes ensuite, un certain relâchement des mœurs favorisé par l’isolement, la dépression et la confrontation à des populations exotiques souvent considérées comme « lascives » et « perverses » enfin, tels sont les facteurs principaux à l’origine d’une « surexcitation » dangereuse des « fonctions génésiques ».

Chez les hommes, celle-ci peut être la cause d’une érotomanie fort dangereuse liée à l’exacerbation de leurs « besoins » sexuels et à la valorisation d’une hypervirilité jugée indispensable pour affronter les nombreuses difficultés des colonies. Ainsi stimulés, ceux-ci multiplient les rapports sexuels, en ignorant qu’ils sont la cause « d’une débilitation nerveuse » qui a des conséquences physiques fâcheuses pour l’organisme, lequel se trouve alors placé en « état de réceptivité morbide ». De là, une moindre résistance à « l’agression des endémo-épidémies[7] » et le risque de contracter de nombreuses maladies tropicales qui seront d’autant plus virulentes qu’elles affecteront des individus déjà anémiés par leur « sexualité compulsive ».

Si la mort n’est pas toujours l’issue de cet « affaiblissement général », la gravité des maux contractés, qui compromettent la santé et la moralité des individus et, au-delà d’eux, la société tout entière, ne fait aucun doute pour les médecins coloniaux. En témoigne le Guide de l’immigrant à Madagascar, ouvrage publié, en 1899, sous l’autorité de Joseph Gallieni, devenu gouverneur général de l’île au lendemain de la conquête française. Vantant les mérites de la colonie, les auteurs y affirment qu’elle comprend de « vastes régions parfaitement saines » où les adultes peuvent résider sans danger pourvu qu’ils observent « une hygiène convenable[8] ».

Comme la plupart de leurs contemporains, ceux-ci rappellent que les activités sexuelles fréquentes sont redoutables dans les « pays chauds » car elles engendrent d’importants « désordres » qui, dans certains cas, peuvent conduire « au tombeau ». Notons cependant que l’abstinence totale n’est pas non plus prônée par les praticiens. Ainsi le médecin colonial belge Dryepondt conseille-t‑il, en 1895, aux candidats de l’École coloniale en partance pour le Congo de ne pas se priver complètement de toutes relations sexuelles, « pour éviter la concentration en soi-même et l’hypochondrie, suites fréquentes d’une trop grande abstinence et qui sont deux affections terribles sous les climats torrides[9] ». En ce domaine comme en bien d’autres, les médecins coloniaux sont donc favorables à un « juste milieu sexuel » qui permettra d’éviter les maux engendrés tant par une hyposexualité que par une hypersexualité. En se comportant de la sorte, les Blancs préserveront ainsi leur santé physique et morale en même temps que celle de leur colonie.

Pour frapper les esprits, les excès vénériens sont parfois comparés, par les praticiens, aux abus alcooliques[10] dont les ravages, parmi les populations européennes, sont bien connus alors. Il est donc recommandé aux expatriés de limiter leurs rapports sexuels dans les colonies et de respecter les règles de la tempérance. Outre-mer, les maux étant plus nombreux, plus sournois et plus graves, les règles de l’hygiène intime et de la morale sexuelle doivent y être plus sévèrement appliquées puisque des fautes, légères en apparence, ont des conséquences souvent catastrophiques, selon les « spécialistes ». Coupable lorsque trop libre ou excessive, y compris entre Blancs, la sexualité l’est plus encore quand les Européens fréquentent des femmes « indigènes » ; les conséquences de ces relations « mixtes » étant jugées plus désastreuses sur le plan sanitaire, moral et racial. À preuve, le Belge Edmond Picard qui, dans son livre En Congolie, publié en 1909, expose les dangers du « concubinat » avec « une belle négresse aux belles épaules et aux pieds vermineux[11] ». À preuve, également, les théoriciens anglo-saxons, qui dénoncent les couples mixtes détectant, chez ceux-ci, un risque pour les individus mais surtout pour la « race ». On pense notamment ici à l’eugéniste états-unien Madison Grant, l’auteur de l’ouvrage Le Déclin de la grande race (1916), dont l’influence, très importante, au sein des cercles intellectuels du début du XXe siècle, s’exerce aussi dans les milieux politiques. Une influence qui trouvera son application pratique aussi bien dans l’instauration du Racial Integrity Act par l’État de Virginie (1924) – qui interdit les mariages des Blancs avec des Noirs et des Indiens –, que dans l’Immigration Act la même année – qui assigne des quotas d’immigration aux divers pays d’Europe selon des critères racialistes.

Concubinage, prostitution, et « péril(s) vénérien(s) »

Relativement à la préservation de la santé individuelle et publique, le recours aux prostituées « indigènes » et le concubinage interracial sont de surcroît considérés comme extrêmement dangereux en raison du « péril » vénérien que l’un et l’autre favorisent. Réputée endémique parmi les « populations » locales, la syphilis, en particulier, est au centre de l’attention. Dans l’Algérie française, l’absence d’hygiène des femmes « indigènes » entretient « à l’état permanent des maladies de sang souvent syphilitiques », souligne Pétrus Durel[12], en 1898, ce que confirme aussi Paolo Ambrogetti, en 1900, pour l’Érythrée italienne[13].

De même, les médecins coloniaux rappellent que les risques sont plus importants encore lorsque les Européens fréquentent des femmes « indigènes » se prostituant clandestinement. À la différence des « filles soumises », exerçant dans les maisons closes, les quartiers réservés et les bordels militaires de campagne (BMC) des réglementarismes coloniaux, celles-ci échappent, en effet, totalement aux contrôles médicaux. Au demeurant, même les prostituées assujetties aux réglementations, dans les différents Empires, et qui sont forcées de se soumettre à ce qui est encore appelé, au XIXe siècle, la « visite des organes »[14], ne sont pas considérées comme « saines » : les administrations coloniales, civiles et militaires, mettant peu de moyens, humains et financiers, pour préserver la santé de ces femmes[15].

Du XIXe siècle au premier quart du XXe siècle, la situation, en ce domaine, n’évolue guère. Dans l’Empire colonial français, les maladies vénériennes occupent toujours une place de premier plan. Si les ports, les centres urbains et les villes de garnisons sont particulièrement touchés, les maladies vénériennes gagnent désormais aussi l’arrière-pays, en Afrique-Occidentale Française (A-OF), à cause de la multiplication des grands travaux et de la facilité accrue des communications. De même, en Afrique-Équatoriale Française (A-ÉF), dans l’Union indochinoise et dans les colonies africaines britanniques et belges, ou aux Philippines, puisque la lutte contre la prolifération des maladies vénériennes – parmi les soldats notamment – demeure une priorité des autorités sanitaires.

Entre autres liée au concubinage qui perdure – malgré la proscription des unions « mixtes » –, à l’extension de la prostitution et aux mœurs supposées « légères » des « indigènes », cette prolifération a pour conséquence la multiplication des infections vénériennes chez les Européens, civils et militaires. Cette situation pousse les autorités sanitaires et administratives à engager au plus vite un effort important de « propagande éducative » tournée vers la prophylaxie, notamment en milieu militaire. La réitération de telles recommandations – jusqu’à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle – témoigne cependant de l’impuissance relative des autorités sanitaires coloniales à prévenir de telles infections ; de là, ces mises en garde multiples, mais de peu d’effet, adressées par de nombreux médecins appartenant à l’ensemble des nations coloniales.

Dans tous les Empires, de même que dans les pays où existe la ségrégation raciale, en Afrique du Sud et aux États-Unis, la situation est claire : « l’indigène » (ou l’(ex)-esclave) de sexe féminin, prostituée ou non, est pensée comme un « réservoir » infectieux susceptible de transmettre des maux nombreux et graves qu’il est difficile, voire impossible, de soigner. Aussi est-il demandé aux Blancs de s’abstenir le plus possible de tout commerce charnel avec elles, comme de tout métissage. À la différence des relations sexuelles entre Européens qui ne sont pas en soi condamnées lorsqu’elles demeurent assujetties aux règles de l’hygiène et de la sobriété ainsi qu’au juste et honnête devoir de la procréation qu’il faut encourager dans les colonies de peuplement afin d’augmenter les effectifs de la population coloniale, il en va autrement des relations interraciales.

Dans les possessions britanniques, les pratiques établies – souvent citées comme modèles, par les praticiens français, en raison de leur efficacité à garantir la préservation des bonnes mœurs coloniales et à défendre, avec soin, le prestige des Blancs – ont pour but l’interdiction, de fait, des relations et des unions « mixtes ». La règle que les colons doivent respecter, s’ils veulent conserver leur santé physique, morale et « raciale », peut se résumer ainsi : « Proscrivez toute relation “mixte”, demeurez entre homme et femme du Vieux Continent ; là est votre bonheur, votre honneur, et votre intégrité physique et psychologique. »

En 1924, le praticien français, François Jauréguiberry, affirme qu’en se comportant de la sorte, les Européens pourront échapper à « l’indigénisation », cette terrible déchéance qui frappe beaucoup de ceux qui vivent en ménage et ont des enfants métis avec des femmes « indigènes[16] ». A contrario, jusque dans les années 1920, dans les Indes néerlandaises, l’administration coloniale préférait, comme le souligne justement Ann Laura Stoler, « la sexualité interraciale à la déchéance européenne[17] ». Au début du xxe siècle, avec l’arrivée de femmes hollandaises dans les Indes néerlandaises – leur part dans la population totale de la colonie est passée de 18,7 % en 1905 à 40,6 % en 1915 –, la crispation autour des frontières raciales et sexuelles s’y accentue, comme dans les autres Empires.

Mixophobie et « bonnes mœurs » coloniales

Cette évolution aide à comprendre les raisons pour lesquelles certaines métropoles coloniales font le choix de prohiber la sexualité interraciale et les mariages mixtes. L’interdiction des unions civiles entre Allemands et « indigènes » est ainsi légalement établie, dès 1905, dans le Sud-Ouest africain, aux lendemains du génocide des populations Herero et Nama. La situation est comparable dans les colonies britanniques (avec la Lord Crewe’s Circular de 1909) et belges (circulaires de 1911, 1913 et 1915), mais aussi dans les Républiques Boers du Transvaal et d’Orange, en Afrique du Sud, et, dans un tout autre contexte, au Nevada, où le mariage entre une personne de « race blanche » et un « Nègre », un « mulâtre », un « Chinois » ou un « Indien » est un délit pénal. Si la France, quant à elle, se refuse à recourir à la loi ou au règlement pour interdire formellement les relations sexuelles interraciales et les unions « mixtes », la norme sociale pallie fort bien l’absence de disposition juridique. En Algérie française, les femmes qui fréquentent des « Arabes » basculent ainsi immédiatement dans la catégorie des personnes « non-recommandables », dénoncées pour leurs « mœurs légères » et dont la mauvaise réputation affecte aussi les Français·e·s qui continuent à les voir.

Une ségrégation des communautés se met en place et ces dernières s’éprouvent comme telles grâce à cette endogamie et à cette confrontation mêmes, cependant que l’ostracisme social s’abat – tel un voile d’infamie – sur celles et ceux qui méconnaissent la proscription des relations et des couples interraciaux. À cela s’ajoute, dans une Algérie française « cloisonné[e] », où « l’on se côt[oie] sans un regard », une multitude de « frontières » religieuses, « raciales et sociales[18] » qu’il est dangereux de franchir. Il en va de même dans les Indes et en Birmanie, au temps de l’Empire britannique, comme en témoigne le roman, éclairant, bien que trop peu connu, de George Orwell, Une histoire birmane[19].

Quant à « l’indigène » de sexe féminin ou masculin, en dehors des relations imposées par les nécessités du travail et du commerce, il demeure un individu infréquentable avec lequel nul ne saurait durablement se compromettre sans perdre son honorabilité et son prestige. De là, cette culture – et ces pratiques – de l’entre-soi, « au milieu des siens[20] », entre Européens et/ou Blancs, cependant que les « indigènes » ou les ex-esclaves sont maintenus dans les marges, réelles et symboliques, des sociétés coloniales et des États où sévit la ségrégation raciale. Dans l’Union indochinoise française, également, le mariage entre un officier français et une Annamite est soumis à l’autorisation de la hiérarchie militaire, ce qui revient à l’interdire de facto. Les civils, qui échappent à cette obligation, n’en respectent pas moins la coutume établie.

À preuve, le nombre infime d’unions mixtes célébrées à la mairie d’Hanoi : une seule selon le recensement de 1909 ! Quant à ceux qui vivent en ménage, ils sont plutôt mal vus. Cette situation est également constatée dans les Indes néerlandaises et britanniques comme le précise Ann Laura Stoler[21]. Pour désigner une telle situation, les contemporains emploient d’ailleurs un terme méprisant destiné à rendre compte, une fois encore, de l’influence délétère des femmes « indigènes » sur les hommes blancs. « S’encongayer », telle est l’expression, raciste et sexiste, inventée à partir du « mot vietnamien con gai[22] » qui signifie « jeune fille ». Dans la langue des colons, il désigne les Européens qui concubinent avec des femmes locales et qui, ce faisant, sont accusés de favoriser la déchéance raciale de l’ensemble de leur communauté.

Aux États-Unis, les relations sexuelles interraciales s’inscrivent dans un cadre similaire. La législation, soutenue par les médecins, va maintenir une frontière stricte entre les Blancs et les autres « minorités », même si le mythe de l’Amérique tolérante domine l’imaginaire collectif depuis 1614, à travers la vision que l’on a du mariage de John Rolfe et de l’Amérindienne Pocahontas. Étonnamment, l’interdiction de tout « accouplement » entre Noirs et Blancs, entre Asiatiques et Blancs, est moins présente en ce qui concerne les natifs, puisque de nombreuses initiatives, publiques et privées, tentent de les civiliser en scolarisant notamment les jeunes Amérindiens, pariant ainsi sur leur « américanisation ». Les Français, au Canada ou en Louisiane, ont commencé par favoriser les mariages avec les Amérindiennes, car ceux-ci permettaient l’évangélisation des populations « indigènes ».

De fait, les « sang-mêlés », s’ils étaient blancs de peau, s’intégraient relativement facilement à la société américaine « blanche », au moins au XIXe siècle. Pour les métis noirs et indiens, ils connaissaient un « rattachement aux ascendants de race inférieure » et une exclusion sociale de fait, tout en étant un champ peu prioritaire pour les médecins et les anthropologues. L’école américaine d’anthropologie[23], renforcée par l’essor de l’eugénisme à la fin du XIXe siècle, condamne pourtant tout métissage, affirmant que les mulâtres étaient non-féconds et dangereux pour la pérennité de la « race blanche ».

À partir de 1865‑1870, chez les médecins et les anthropologues américains, l’idée même de métissage et de sexualité interraciale devient le tabou absolu. La politique de séparation sexuelle entre Blancs et non-Blancs était devenue une telle évidence que, lors de l’annexion de Porto Rico et des Philippines par les États-Unis en 1898, la législation américaine proscrit toute assimilation par le métissage des couples et va même recommander de « protéger » les Blancs. Le modèle américain s’exporte dans les Empires coloniaux allemand, belge ou japonais – et britannique, dans une moindre mesure –, alors que les Français, les Italiens ou les Portugais s’inscrivent dans un double jeu permanent sur ces questions, notamment à partir du début du xxe siècle[24].

À la même époque, l’objectif de l’hygiène coloniale pour les puissances européennes n’est plus alors seulement de lutter contre les maladies vénériennes et les relations sexuelles interraciales, mais d’empêcher la multiplication des métis, ces « êtres singuliers », réputés concentrer les défauts des deux « races » dont ils sont issus et qui deviennent des « déclassés » dangereux pour l’ordre sexuel, moral et « racial » des colonies. Au principe de ces condamnations – confusion nuisible des sangs oblige –, une même hantise du métissage que les travaux des anthropologues, des psychologues ethniques, des médecins et des spécialistes, comme Paul Giran, établissent sur des fondements que les contemporains jugent scientifiques. En 1913, ce dernier écrit : les métis sont « partout » un « danger » et un « ferment de haine » entre « les races[25] ». Ce que confirme le docteur Séverin Abbatucci, quand il soutient que les psychoses sont nombreuses chez les métis qui forment une « classe » de « déracinés » nuisibles[26].

La littérature exotique, quant à elle – à l’image de celle de Clotilde Chivas-Baron[27] –, met en récit ces amours coupables dont les métis sont le produit : ceux-ci étant pensés comme autant de « souillures » morales et « raciales » susceptibles de précipiter la dégénérescence et la déchéance de l’homme blanc. Combattre, en métropole et dans les colonies, les « mélange[s] qui abâtardi[ssen]t notre sang qui a inscrit Verdun sur les registres de l’Histoire[28] », tels sont les devoirs des Français, affirme le docteur François Jauréguiberry, en 1924.

Politisation remarquable de la sexualité qui subvertit les frontières de l’intime et des affaires publiques, jusque dans les métropoles désormais. Mixophobie d’État, aussi, qui fonde les prescriptions des autorités coloniales quand bien même les premières demeurent incitatives : les règles sociales et les opinions morales, dominantes outre-mer, comblent pour partie ces limites puisque le « déclassement racial » est synonyme de mort sociale. À la fin de notre période, avec la Grande Guerre – et ce, alors que les politiques coloniales avaient encouragé, à demi-mot, pendant une grande partie du xixe siècle, le concubinage interracial considéré comme un « moindre mal » en comparaison de l’autre spectre qui hante les praticiens, celui de l’homosexualité, ce dernier est donc condamné dans les colonies et dans les métropoles.

À cet égard, la gestion de la sexualité, en fonction de l’appartenance « raciale », des soldats pendant la Première Guerre mondiale – tant chez les Britanniques avec l’Indian Army, chez les États-Uniens avec les GI’s africains-américains et, dans une moindre mesure, chez les Français avec les troupes coloniales – ou bien des travailleurs coloniaux à l’arrière, montre bien qu’honneur viril et honneur national-colonial, partage des femmes européennes et suprématie mâle blanche, sont plus que jamais liés, en ce début de xxe siècle, en raison d’une « incorporation raciale [désormais généralisée] de la sexualité[29] » dans les Empires eux-mêmes et dans les métropoles coloniales.

Partout, y compris dans les sociétés où la ségrégation raciale est légalement établie comme en Afrique du Sud et aux États-Unis, l’hygiénisme est donc inséparable du moralisme. Un moralisme qui est hanté par la peur des sexualités interraciales et du métissage : de la contamination et de la dégradation des femmes et des hommes blancs qu’elles favorisent. Autant de thèmes qui sont récurrents en ce début de XXe siècle. En contexte colonial, un principe cardinal fonde cet hygiénisme et ce moralisme affirme le docteur Adolphe Bonain, en 1907 : préserver l’intégrité sexuelle, raciale, physique et psychologique des Blancs, afin qu’ils restent Européens « jusqu’au bout » et qu’ils puissent ainsi « mener à bien [leur] œuvre de civilisation[30] ».

 

 

* Retrouvez le sommaire de l’ouvrage ici

 

Pour citer cet article : Olivier Le Cour Grandmaison « Hygiène coloniale, sexualités et métissages », in Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Fanny Robles, T. Denean Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Christelle Taraud, Dominic Thomas et Naïma Yahi, Sexualités, identités & corps colonisés, Paris, CNRS Éditions, 2019 : pp.281-291.

 

Retrouvez l’ouvrage sur le site de CNRS Éditions ici

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NOTES **

 

[1]. Article publié dans sa version originale dans Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, Paris, La Découverte, 2018.

 

[2]. Pierre Darmon, Un siècle de passions algériennes. Une histoire de l’Algérie coloniale (1830‑1940), Paris, Fayard, 2009.

 

[3]. Paul De Groote, L’Européen dans les pays chauds. Guide raisonné et pratique, Gand, Typographie Leliaert/Siffer, 1887.

 

[4]. Allyre Chassevant, « L’hygiène collaboratrice de la victoire et de la reconstitution nationale. Son rôle en Algérie », in Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 4, n° 33, 1920.

 

[5]. Pierre-Just Navarre, Manuel d’hygiène coloniale. Guide de l’Européen dans les pays chauds, Paris, Octave Doin, 1895.

 

[6]. Anonyme, « Écran congolais », in L’Avenir colonial belge, 6 mars 1921.

 

[7]. Pierre-Just Navarre, Manuel d’hygiène coloniale. Guide de l’Européen dans les pays chauds, Paris, Octave Doin, 1895.

 

[8]. Pierre-Just Navarre, Manuel d’hygiène coloniale. Guide de l’Européen dans les pays chauds, Paris, Octave Doin, 1895.

 

[9]. Amandine Lauro, Coloniaux, ménagères et prostituées. Au Congo belge (1885‑1930), Charleroi, Éditions Labor, 2005.

 

[10]. Gouvernement général de Madagascar, Guide de l’immigrant à Madagascar (t. 3), Paris, Armand Colin, 1899.

 

[11]. Edmond Picard, En Congolie, suivi de Notre Congo en 1909, Bruxelles, Éditions Ferdinand Larcier, 1909 [1896].

 

[12]. Pétrus Durel, La Femme dans les colonies françaises. Études sur les mœurs au point de vue myologique et social, Paris, J. Dulon, 1898.

 

[13]. Paolo Ambrogetti, La vita sessuale nell’Eritrea, Rome, Capaccini, 1900.

 

[14]. Christelle Taraud, « Femmes “indigènes” sur étriers : discours hygiéniste et violence photographique dans le Maroc colonial des années 1930 », in Jean-Louis Guerena (dir.), Sexualités occidentales (xviiie-xxie siècles), Tours, PUFR, 2014.

 

[15]. Christelle Taraud, La prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc (1830‑­1962), Paris, Payot, 2009 [2003].

 

[16]. François Jauréguiberry, Les Blancs en pays chauds. Déchéance physique et morale, Paris, Maloine et Fils, 1924.

 

[17]. Ann Laura Stoler, Haunted by Empire: Geographies of Intimacy in North American History, Durham, Duke University Press, 2006.

 

[18]. Monique Rivet, Le glacis, Paris, Métailié, 2002.

 

[19]. George Orwell, Une histoire birmane, Paris, Ivrea, 2003 [1934].

 

[20]. Jean Cohen, « Colonialisme et racisme en Algérie », in Les Temps Modernes, n° 119, 1955.

 

[21]. Ann Laura Stoler, Haunted by Empire: Geographies of Intimacy in North American History, Durham, Duke University Press, 2006.

 

[22]. Dominique Rolland, De sang mêlé. Chronique du métissage en Indochine, Bordeaux, Élytis, 2006.

 

[23]. George M. Fredrickson, White Supremacy: A Comparative Study in American and South African History, New York, Oxford University Press, 1981.

 

[24]. Claude Blanckaert, « Of Monstrous Metis? Hybridity, Fear of Miscegenation, and Patriotism from Buffon to Paul Broca », in Sue Peabody, Tyler Stovall (dir.), The Color of Liberty: Histories of Race in France, Durham, Duke University Press, 2003.

 

[25]. Paul Giran, De l’éducation des races. Études de sociologie coloniale, Paris, Éditions A. Challamel, 1913.

 

[26]. Séverin Abbatucci, Médecins coloniaux, Paris, Larose, 1924. Voir, sur ce sujet, Emmanuelle Saada, Les enfants de la colonie. Les métis de l’Empire français entre sujétion et citoyenneté, Paris, La Découverte, 2007.

 

[27]. Clotilde Chivas-Baron, Confidences de métisse, Paris, Fasquelle, 1927.

 

[28]. François Jauréguiberry, Les Blancs en pays chauds. Déchéance physique et morale, Paris, Maloine et Fils, 1924.

 

[29]. Ann Laura Stoler, Haunted by Empire: Geographies of Intimacy in North American History, Durham, Duke University Press, 2006.

 

[30]. Adolphe Bonain, L’Européen sous les tropiques. Causeries d’hygiène coloniale pratique, Paris, Charles Lavauzelle, 1907.

 

 

 

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