Memoire Combattantes

Dossier de presse

« La place des femmes dans les rivalités coloniales et postcoloniales entre les deux rives de la Méditerranée » (p 85-93)

Chaque semaine, le Groupe de recherche Achac, en partenariat avec CNRS Éditions et les Éditions La Découverte, vous propose un article du livre en open source. L’objectif, ici, est de participer à une plus large diffusion des savoirs à destination de tous les publics. Les 45 contributions seront disponibles pendant toute l’année 2020.

Découvrez cette semaine l’article de Sophie Bessis, historienne, chercheuse associée à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), intitulé La place des femmes dans les rivalités coloniales et postcoloniales entre les deux rives de la Méditerranée. En s’appuyant sur une analyse comparée des représentations de la femme arabe et européenne, l’auteure rappelle le rôle immuable des femmes dans l’instrumentalisation et la permanence d’un imaginaire racial et sexuel colonial. Cette contribution inédite participe à déconstruire les regards coloniaux omniprésents dans nos représentations, nos imaginaires contemporains.

Le Groupe de recherche Achac met également à disposition, ici, une séquence vidéo du colloque “Images, colonisation, domination sur les corps” qui a eu lieu le 3 décembre 2019 au Conservatoire national des arts et métiers. Découvrez l’intervention Sophie Bessis, qui analyse, ici, « La blanche et le Noire », peinture signée Félix Vallotton [Paris, France], huile sur toile, 114 x 147 cm, 1913. Vous retrouverez cette image commentée dans sa version originale au sein de l’ouvrage Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, (La Découverte, 2018).

 

Article 6 « La place des femmes dans les rivalités coloniales et postcoloniales entre les deux rives de la Méditerranée » issu de la partie 1 Discours, fantasmes et imaginaires de l’ouvrage Sexualités, identités & corps colonisés (p.85-93)*

 

© CNRS Éditions / Éditions la Découverte / Groupe de recherche Achac / Sophie Bessis (Sexualités, identités & corps colonisés, 2019)

 


 

La place des femmes dans les rivalités coloniales et postcoloniales entre les deux rives de la Méditerranée

Par Sophie Bessis

 

 

Dès avant l’époque coloniale, les femmes sont omniprésentes dans les descriptions et les représentations réciproques qui se font face entre une rive et l’autre de la Méditerranée. Il faut en effet tenir compte du long moment précolonial avant le colonial et le postcolonial si l’on veut comprendre la profondeur historique des enjeux et des fantasmes que se sont renvoyés les deux civilisations concurrentes prétendant à l’hégémonie en Méditerranée, l’arabe puis l’ottomane d’un côté, la chrétienne puis l’européenne de l’autre, la seconde ne triomphant progressivement de la première qu’à partir du XVIIIe siècle.

On ne fera pas ici l’histoire de ces représentations croisées et de ces instrumentalisations concurrentes. On rappellera simplement comment les femmes ont toujours été un enjeu symbolique majeur des rivalités entre ces deux civilisations, comment leur condition et leur statut ont servi d’instrument de mesure pour juger réciproquement de leur avancement (dans les deux sens : liberté des femmes = décadence de l’Occident d’un côté, asservissement = obscurantisme des Orientaux de l’autre). Mais comment aussi, leur instrumentalisation n’a servi en rien à changer leur condition à l’époque coloniale ni, a fortiori, dans les pays de la Méditerranée du Sud ayant accédé à l’indépendance en s’appuyant sur une mythologie identitaire à laquelle elles ont été assignées.

Vue du nord, rappelons-le, la femme musulmane a longtemps été à la fois cloîtrée et lascive, promesse érotique enfermée dans les mots magiques de harem ou de bain turc, mais en même temps interdite du fait de sa claustration. Vue du sud, l’étrangeté de la mixité et des femmes non voilées partageant l’espace masculin, cette relative liberté suscitent en même temps attirance et interrogation : où donc les hommes européens logent-ils leur honneur ? S’appuyant sur de solides réalités – comme toujours – mais les arrangeant à leur convenance, les images se construisent de chaque côté. Elles subsistent durant la période coloniale en évoluant pour servir de socle à la mise en place d’une hiérarchie de valeurs. Deux constantes du regard européen prennent leur source dans la période précoloniale mais se cristallisent par la suite : l’essentialisation du sort de la femme orientale promise à l’immobilité et son lien consubstantiel à l’islam. La littérature coloniale sur ce sujet parle de « femme musulmane » beaucoup plus que de femme arabe.

L’enjeu colonial

Les femmes ont donc toujours été là. Mais elles ne sont pas là non plus. Leur présence, de part et d’autre, est muette. La bataille dont elles sont l’enjeu se joue entre hommes. Du côté du colonisateur, la stigmatisation : une société qui enferme ses femmes ne peut être qu’arriérée. Du côté du colonisé, la peur : perdre le contrôle sur les femmes est assurément le signe le plus radical de la victoire de l’occupant.

Durant leur lutte pour l’indépendance, les mouvements nationalistes ont idéologisé cette position : si le colonisateur s’avise de toucher à la condition féminine, il s’attaque au cœur même de l’identité du groupe. Pour les nationalistes conservateurs, le statut de la femme est immuable car doublement dicté par les textes sacrés et par une tradition elle-même sacralisée. Pour les modernistes, il est appelé à évoluer mais seulement une fois l’occupant chassé, c’est-à-dire tout danger de « dépersonnalisation » écarté. S’attaquer à la tradition pendant l’occupation, c’est faire le jeu de cette dernière.

Voici quelques exemples de ces postures : la très frileuse politique de naturalisation menée par la France en Algérie a largement échoué car les Algériens naturalisables ont refusé dans leur immense majorité de renoncer au statut personnel, c’est-à-dire aux normes canoniques régissant l’organisation de la famille fondée sur une stricte hiérarchie entre les sexes ; en Tunisie, en 1929, Habib Bourguiba – appelé quelques décennies plus tard le « libérateur de la femme tunisienne » – critique, au nom de la sauvegarde de l’identité, les propos de la féministe Habiba Menchari s’élevant contre l’obligation faite aux femmes de porter le voile et renvoie à plus tard leur libération[1] ; en 1959, en pleine guerre d’Algérie, la France coloniale décide – par opportunisme – de réformer la législation familiale dans un sens libéral, et promulgue une ordonnance interdisant la répudiation et rendant le divorce judiciaire obligatoire. La réponse de l’organe du FLN El Moujahid à cette initiative est d’une rare violence : « des Français ont osé de propos délibéré porter atteinte au Coran, de par son essence immuable, et imposer par le sabre aux musulmans d’Algérie les lois laïques de France et ce dans la matière la plus sacrée, à savoir le statut personnel[2]. » La marginalisation des femmes moujahidate (combattantes) durant la guerre d’indépendance relève également de la volonté de ne pas écorner la répartition traditionnelle des rôles entre les sexes[3].

À quelques décennies d’intervalle, le très moderniste Habib Bourguiba et le très populiste FLN ont ainsi fait du maintien de la sujétion des femmes le gage de la sauvegarde d’identités fragilisées par l’occupation étrangère. Mieux, ils font des règles définissant cette sujétion et des symboles par lesquels elle se manifeste les dernières frontières de cette identité, que le colonisateur se voit interdire de franchir. Une grande différence les sépare cependant : Habib Bourguiba reporte l’émancipation des femmes après l’indépendance, le FLN clame l’immuabilité du Coran. Cela augure des différences qui caractériseront plus tard la situation des femmes dans les pays concernés.

La position réactive des nationalistes rompt ainsi avec celle des réformistes arabes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Des Égyptiens Kacem Amin et Mansour Fahmy au Tunisien Tahar Haddad, nombre de penseurs avaient alors fait de l’évolution de la condition féminine une condition sine qua non de la modernisation de leurs sociétés. Ces positions s’inscrivent dans ce qu’on pourrait appeler un moment féministe qui s’est accompagné du développement de mouvements proto-féministes dans des pays comme l’Égypte, la Syrie et la Tunisie.

Peut-on alors parler de régression nationaliste qui se poursuivra après l’indépendance pour la plupart des pays arabes, à l’exception de la Tunisie, et de l’Irak et de la Syrie dans une moindre mesure ? Cette « régression » est-elle due à l’instrumentalisation de la question féminine par le colonisateur, instrumentalisation qui a resurgi en Occident parallèlement à la relative victoire au sud de la Méditerranée des lectures les plus conservatrices du corpus sacré musulman à partir des années 1980 ?

Pendant toute la période coloniale, les femmes, leur statut, leur image, ont donc été systématiquement utilisés par les occupants et par les occupés à l’appui de leurs thèses respectives. Les premiers ont eu beau jeu de voir dans leur condition une preuve irréfutable du conservatisme jugé inhérent à l’islam et du rejet du « progrès » par les Arabes. Forts de la supériorité de leur modèle, ils oubliaient un peu vite que nulle part, chez eux, les femmes n’avaient acquis un statut d’égalité. Peu importait : en s’apitoyant sur le sort fait à celles de leur Empire, les occupants ajoutaient un argument à leur tentative toujours en chantier de légitimation humanitaire de la colonisation. Dans la réalité, les administrateurs coloniaux se sont bien gardés de moderniser les mœurs indigènes, comme on disait alors. Ils n’ont réformé nulle part le droit de la famille. Les chefs claniques et communautaires et les autorités religieuses ont pu ainsi continuer partout à veiller à ce que personne n’enfreigne les règles garantissant l’immobilité de leurs sociétés, donc la permanence de leur pouvoir.

Cette bataille entre hommes tourne autour de la vieille scène du rapt des femmes : pour le colonisé, changer leur condition et/ou les donner à voir, c’est le spolier. Chasser le colonisateur, c’est reprendre possession de « ses » femmes mais en aucune façon leur donner leur autonomie. La bataille ne se livre pas seulement sur le plan politique et ne prend pas fin avec les indépendances. En voici un exemple centré sur la question des fameuses cartes postales de femmes orientales qui ont connu un éclatant succès durant toute la période coloniale ; des Égyptiennes voilées, mais aux seins nus, aux négresses réduites à une sexualité bestiale, en passant par les femmes lascivement dévêtues des Ouled Naïl en Algérie. Depuis les années 1980, plusieurs ouvrages leur ont été consacrés. Un des premiers est celui de l’Algérien Malek Alloula, Le Harem colonial, paru en 1981[4]. Son texte veut répondre à la question : pourquoi le photographe colonial a-t‑il fixé avec une telle constance sur sa pellicule les femmes du pays conquis, en l’occurrence l’Algérie ? C’est qu’en s’appropriant un simulacre du réel, le colonisateur se donne l’illusion de pénétrer une société qui lui reste interdite, affirme Malek Alloula. Il s’agirait, à travers le délire d’une appropriation sexuelle jamais satisfaite, de procéder à une dépossession symbolique de la société algérienne. En outre, la possession des femmes, « c’est toujours le rêve de l’obsession du vainqueur total. Ces corps razziés, c’est aussi le repos du guerrier[5] ». Malek Alloula clôt son discours par la suprême insulte : l’obsession névrotique de l’homme colonial vis-à-vis des femmes algériennes ne saurait s’expliquer que par son impuissance.

Cet ouvrage peut se lire comme une chronique guerrière. Car il s’agit d’une querelle de rivaux – le photographe des années 1930 et celui qui regarde un demi-siècle plus tard – dans laquelle les femmes réelles sont absentes. Malek Alloula les rend à leur pays sans les rendre à elles-mêmes. « Je tente ici, écrit-il en conclusion, avec bien des années de retard sur l’Histoire, de renvoyer à l’expéditeur cette immense carte. » Par ce renvoi, lui et les siens se réapproprient « leurs » femmes, voulant ainsi mettre fin à un aspect central de la concurrence des symboles qui a jalonné l’épisode colonial.

Les enjeux postcoloniaux

Aujourd’hui, la même scène se rejoue. Hijab, voile intégral, mariages forcés, crimes d’honneur pour les uns. Dépravation, décadence, femme-objet pour les autres. On se renvoie les images du voile-prison d’un côté, de la dégradation publicitaire des corps féminins exposés de l’autre. On mesure la valeur de sa culture et de celle de l’autre à la place qu’y occupent les femmes et à leur statut. Tout est bon en Occident pour stigmatiser les musulmans, de leur propension supposée aux viols collectifs jusqu’à toutes les violences misogynes qui seraient consubstantielles à leur culture.

Leur oppression peut même servir à justifier la guerre. Ainsi, l’invasion de l’Afghanistan en 2001 s’est accompagnée de discours compassionnels vis-à-vis du sort des femmes, et des dirigeants américains et européens ont affirmé que l’invasion avait aussi pour but de les libérer. Pourtant leurs droits avaient été oubliés durant la période d’alliance américano-talibans de 1994 à 2001 et sont de nouveau occultés dans les négociations actuelles entre Américains et talibans. L’argument est toutefois à géométrie variable : il n’a jamais été utilisé dans le cas de l’invasion de l’Irak de 2003, pour la raison que l’occupation américaine a totalement confessionnalisé la vie politique irakienne, entraînant une tragique régression de la condition féminine, ce dont aucun gouvernement occidental ne s’est jamais alarmé. De part et d’autre, la condition féminine – et de plus en plus l’apparence physique même des femmes – continue en tout cas à construire les identités, et quand sur chacune des deux rives de la Méditerranée on parle de « valeurs », c’est bien de l’éternel lien femme-identité qu’il s’agit.

En Occident, la condition féminine « musulmane » est toujours essentialisée : il n’y a guère de différences d’un pays à l’autre, l’islam est la seule grille de lecture qui vaille. Les sociétés arabes ne connaissent aucun clivage : ni de classes, ni urbaines/rurales, ni éduquées/non éduquées, ni clivages politiques portant des projets de société différents. Mais chez les adversaires de cette stigmatisation appelée désormais islamophobie, l’épisode colonial jouit du même statut essentialisé. Il ne s’agit pas ici de démêler le vrai du faux, dans la mesure où les deux discours relèvent de deux régimes de vérité différents. Il n’est pas très difficile de donner, aujourd’hui comme naguère, partiellement raison aux uns et aux autres. La question est plutôt : n’y aurait-il rien de changé par rapport à la période coloniale ?

Le cas des Indigènes de la République, et plus largement des théoricien·nes décoloniaux, est emblématique de cette double essentialisation, puisque ce mouvement, né en France en 2005, ne voit dans les discriminations exercées à l’encontre des populations des banlieues populaires, dont une majorité est issue de l’immigration, qu’une reviviscence de la logique coloniale à l’état chimiquement pur : « Les personnes issues des colonies, anciennes ou actuelles, et de l’immigration postcoloniale sont les premières victimes de l’exclusion sociale et de la précarisation. Indépendamment de leurs origines effectives, les populations des “quartiers” sont “indigénisées”. […] Discriminatoire, sexiste, raciste, la loi anti-foulard est une loi d’exception aux relents coloniaux. […] La France a été un État colonial… La France reste un État colonial ! […] » Ces citations extraites de leur Manifeste permettent de constater qu’à l’islam immobile des Occidentaux correspond un État colonial a-historique figé dans son éternité. Là aussi, ni classes, ni clivages politiques, l’essence du colonisateur subsume tout. Les complexités d’un demi-siècle d’histoire postcoloniale sont occultées, de même que l’histoire précoloniale. Les colonisés sont nés colonisés après l’épisode colonial lui-même, ils n’ont jamais produit leur propre histoire, ni avant, ni après la colonisation. Et, là aussi, la question féminine est manipulée : le voile n’interroge pas la condition des femmes mais fonctionne comme un marqueur de l’identité anticoloniale. En l’interdisant, l’État français met sa nature coloniale à nu.

Le fait de déshistoriciser la victime désincarnée de la colonisation est en effet une condition du différentialisme. Dans ce cas, le voile n’est plus seulement un marqueur d’identité en situation coloniale, ni une manifestation de résistance à la domination, il est un marqueur de l’identité a-historique de celles qui le portent. Elles le portent parce que le porter, c’est choisir librement de revenir à l’essence de ce qui les constitue : l’islam. Voilà la boucle bouclée : à l’essentialisme stigmatisant des nostalgiques de la suprématie coloniale correspond chez leurs adversaires un différentialisme censé signer le décès des logiques dominatrices occidentales.

En fait, aujourd’hui, tout le monde essentialise : ceux qui expulsent les populations issues de l’immigration de « l’identité » européenne en qualifiant les musulmans d’inassimilables, ceux pour qui le différentialisme incarne le mieux le respect de l’autre mais qui reste donc autre. Les deux mouvances, qui croient que tout les oppose, rejoignent en réalité ceux qui se réclament de l’islamisme. Car ce dernier a également pour objectif de créer un musulman totalement essentialisé, sans nation et sans histoire.

Dans tous les cas, les femmes sont dans de beaux draps. Car les trois postures ont ceci de commun qu’elles ne font aucun cas de leur condition concrète. Alors la même scène se rejoue-t‑elle vraiment ? Rien n’aurait changé depuis l’instrumentalisation coloniale ? Non, car les femmes ne sont plus seulement des enjeux mais des actrices de l’affrontement, au Nord comme au Sud. Ce sont donc à la fois de nouveaux acteurs qui plantent la scène et de nouveaux modes d’instrumentalisation qui constituent le spectacle. L’analyse des formes que prennent ces nouvelles instrumentalisations croisées est difficile tant les cartes sont brouillées. Comment déconstruire la doxa occidentale de « la » femme musulmane opprimée, tout en n’oubliant pas que l’oppression des femmes au sud de la Méditerranée est une réalité (à des degrés certes divers selon les pays) ? Féministes occidentalisées, musulmanes modernes, sujets autonomes, servitude volontaire, à quoi renvoient toutes ces catégories ? Et quelles représentations les femmes elles-mêmes véhiculent-elles de chaque côté ? Le féminisme fait aussi les frais du couple d’opposés islam/colonisation.

Le discours féministe est utilisé par tout le monde. En dénonçant les oppressions dont les femmes sont victimes dans les pays musulmans, certaines féministes occidentales peuvent alimenter, malgré elles le plus souvent, des rhétoriques islamophobes dont les tenants n’hésitent pas à se couvrir du vertueux manteau de la défense des femmes. Elles sont par ailleurs attaquées du côté décolonial car elles seraient les représentantes de la prétention occidentale à l’hégémonie, ici l’hégémonie des modèles. Ces affrontements se retrouvent presque en miroir au Nord et au Sud. Les féministes laïques du Sud sont critiquées par les conservateurs et par les milieux culturalistes car jugées inféodées aux féministes occidentales. On leur a opposé un « féminisme islamique », expression forgée en Occident[6], lui-même porteur d’ambiguïtés majeures dans la mesure où l’expression recouvre des positionnements très différents. D’un côté, des femmes qui ont entrepris de relire le corpus religieux en le débarrassant de son exégèse patriarcale réclament une égalité des sexes qui ne serait pas contraire à l’esprit du Coran. De l’autre, nombre de femmes proches des partis de l’islam politique défendent l’obéissance aux interprétations littéralistes des textes sacrés tout en se réclamant d’un « féminisme » qui respecterait les frontières identitaires, et rejoignent en ce sens les tenantes d’une vision culturaliste de l’enjeu féminin.

L’Appel des féministes indigènes constitue un bel exemple de l’assignation culturaliste : « Personnalités politiques, intellectuel·le·s, féministes, représentants institutionnels… en France, se penchent avec humanisme et compassion sur le sort des femmes issues de l’immigration postcoloniale que NOUS sommes […]. Ce discours néocolonial et paternaliste est une VIOLENCE que nous n’acceptons plus. […] Nous refusons catégoriquement que des personnes non concernées par des discriminations racistes et sexistes parlent en notre nom. Comme nous refusons le discours stigmatisant et essentialisant des femmes issues de l’immigration, qui prêtent leurs voix au discours dominant, structurellement raciste et opportunément féministe […]. Nous refusons l’injonction à la déloyauté envers les nôtres […][7]. »

Deux éléments essentiels sont à relever dans ces propos, qui tous deux relèvent de l’injonction identitaire : la condamnation sans appel de la « compromission » des féministes avec « l’ordre blanc », et le souci de ne pas rompre avec sa communauté. Or ce « féminisme décolonial » théorisé par une série d’ouvrages récents[8] est le fait de groupes sociaux issus de l’immigration en Europe et en Amérique du Nord et n’a que peu de prise dans les pays du sud de la Méditerranée où les femmes sont confrontées à d’autres problèmes et à d’autres adversaires. On assiste en fait depuis quelques années à une déconnexion des préoccupations et des revendications entre les femmes s’autoproclamant « racisées » du Nord et les femmes du Sud, si bien que l’on peut se demander si n’est pas née une nouvelle forme de tentation hégémonique, celle qu’auraient les théoriciennes décoloniales issues de l’immigration et leurs alliées occidentales sur les femmes des pays du Sud dont elles ignorent pour la plupart les réalités.

Pour finir, si c’est possible

Un fil conducteur relie donc les places successives qu’occupent les femmes dans les discours des occupés/occupants, dominés/dominants, musulmans/non musulmans. Places successives ou place immobile ? Si les arguments se répètent, ils se sont radicalisés de chaque côté, pour deux raisons principales.

Au Sud, la réelle quoiqu’inégale émancipation des femmes remet en cause les logiques virilistes qui fondent les sociétés méditerranéennes, réactualisant en réaction les crispations identitaires qui s’étaient affaiblies dans les premières vingt années après les indépendances. L’emprise politique et sociétale des mouvements se réclamant de l’islam le plus conservateur donne une allure nouvelle aux vieux affrontements. Dans cette tourmente, la femme doit rester un marqueur d’identité. Tout changement notable dans sa condition, son apparence et ses « mœurs » est une manifestation de la menace que fait peser l’Occident sur l’identité, un signe du danger suprême d’acculturation. Selon la théologienne Leïla Babès, « Jamais auparavant, ni dans la période califale ni même depuis l’émergence des premiers idéologues islamistes au début du XXe siècle qui ont fait du voile un précepte fondamental […], le corps de la femme n’avait fait l’objet d’un débat engageant le destin de l’ensemble de la communauté. C’est un peu comme si le corps social se confondait avec celui de la femme[9] ». Et au Nord, comme jadis, on renvoie les musulmans à « leurs » femmes pour les stigmatiser.

Ce qui est nouveau, c’est que – sans cesser d’être un enjeu – les femmes sont aussi devenues des actrices, mais qui ne jouent pas le même jeu au nord et au sud de la Méditerranée. Dans ce cadre, on peut poser la question de leur place dans la nouvelle séquence historique qui s’est ouverte en 2011 dans le monde arabe. Loin des controverses autour du décolonial qui ont envahi au Nord les débats, l’égalité des sexes est désormais au Sud un élément central des projets de société qui se font concurrence.

 

* Retrouvez le sommaire de l’ouvrage ici

 

Pour citer cet article : Sophie Bessis « La place des femmes dans les rivalités coloniales et postcoloniales entre les deux rives de la Méditerranée », in Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Fanny Robles, T. Denean Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Christelle Taraud, Dominic Thomas et Naïma Yahi, Sexualités, identités & corps colonisés, Paris, CNRS Éditions, 2019 : pp.85-93.

 

Retrouvez l’ouvrage sur le site de CNRS Éditions ici

Le contexte de diffusion électronique ne retire rien à la conservation des droits intellectuels, les auteurs doivent être reconnus et correctement cité en tant qu’auteurs d’un document.

 

NOTES **

 

[1]. Sophie Bessis, Les valeureuses, Tunis, Éditions Elyzad, 2017.

 

[2]. Sophie Bessis, Souhayr Belhassen, Femmes du Maghreb: l’enjeu, Paris, Jean-Claude Lattès, 1992.

 

[3]. Djamila Amrane, Les Femmes algériennes dans la guerre, Paris, Plon, 1991.

 

[4]. Malek Alloula, Le harem colonial, Paris, Éditions Garance, 1981.

 

[5]. Malek Alloula, Le harem colonial, Paris, Éditions Garance, 1981.

 

[6]. Margot Badran, Feminism in Islam: Secular and Religious Convergences, Oxford, Oneworld Publications, 2009.

 

[7]. Appel du Collectif des féministes indigènes, 26 janvier 2006.

 

[8]. Cintia Arruzza, Tithi Bhattacharya, Nancy Fraser, Féminisme pour les 99 %, un manifeste, Paris, La Découverte, 2019 ; Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, Paris, La Fabrique, 2019.

 

[9]. Leïla Babès, « Pour se protéger de la femme, objet de désirs », in Spiritualités, 23 septembre 2004. https://www.lalibre.be/debats/opinions/pour-se-proteger-de-la-femme-objet-de-desirs-51b886eae4b0de6db9ab2bb2

 

 

 

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