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Dossier de presse

« Les médecins français et le “sexe des Noir.e.s” » (pp.256-267)

Découverte, vous propose un article du livre en open source. L’objectif, ici, est de participer à une plus large diffusion des savoirs à destination de tous les publics. Les 45 contributions seront disponibles pendant toute l’année 2020.

Découvrez cette semaine l’article de Delphine Peiretti-Courtis, historienne, professeure agrégée en histoire contemporaine à l’Université d’Aix-Marseille et membre du laboratoire Temps, Espaces, Langages, Europe Méridionale, Méditerranée (TELEMMe). Intitulé Les médecins français et le « sexe des Noir.e.s », cet article montre comment les institutions médicales et anthropologiques françaises ont produit et diffusé des stéréotypes raciaux sur la prétendue « hypertrophie » des organes génitaux des femmes et hommes noirs. Subséquemment, cette « difformité » s’est vue associée à une primauté des instincts naturels sur la raison et a servi de justification au projet de colonisation et de « civillisation » des peuples africains.

Article ? « Les médecins français et le “sexe des Noir.e.s” »  issu de la partie 3 Science, race et ségrégation de l’ouvrage Sexualités, identités & corps colonisés (p.257-266)*

© CNRS Éditions / Éditions la Découverte / Groupe de recherche Achac / Delphine Peiretti-Courtis (Sexualités, identités & corps colonisés, 2019)

 


Les médecins français et le “sexe des Noir.e.s”

Par Delphine Peiretti-Courtis

 

« Un des caractères de la race éthiopique réside dans la longueur du membre génital comparé à celui de la race caucasique. Cette dimension coïncide avec la longueur du canal utérin chez la femme éthiopienne[1]. » Cette citation du célèbre médecin et professeur d’anatomie au Muséum d’histoire naturelle, Étienne Serres, en 1841, reproduite à l’identique dix-neuf ans plus tard par Paul Broca, anatomiste et anthropologue renommé, accrédite et diffuse l’idée selon laquelle les hommes et les femmes noirs auraient des organes génitaux surdimensionnés.

Soumis aux préjugés les plus prolixes dans la littérature médicale sur les races humaines, le sexe des Africain·e·s est en effet décrit comme hypertrophié. À l’anatomie sexuelle des Noir·e·s est associée l’idée d’une lascivité de race, imprimée dans le corps, l’esprit et la culture des populations d’Afrique et suscitée par un climat ardent.

Le sexe des femmes africaines a éveillé l’intérêt des médecins français bien avant qu’ils ne se penchent sur l’étude du sexe de l’homme noir, tout comme celui de l’homme blanc par ailleurs, car la femme se caractérise dans toutes les races par son sexe. L’homme incarne la « race », il en est le sujet représentant et se définit par conséquent dans la société à travers de multiples critères, des critères corporels mais également intellectuels, moraux, culturels et sociaux. En revanche, l’homme noir, plus que tout autre, se définit avant tout par son corps et sa corporéité envahissante. De ses spécificités corporelles paraissent d’ailleurs découler ses aptitudes intellectuelles et morales et ses pratiques culturelles. Mais si le sexe de l’homme noir suscite l’intérêt des médecins, ce sont surtout ses capacités et besoins sexuels prétendument illimités qui retiennent leur attention. Les dispositions anatomiques des hommes et des femmes noirs paraissent en outre expliquer, parmi d’autres facteurs, l’hypersexualité des peuples africains.

Le sexe des femmes noires. Du tablier hottentot… aux organes sexuels de toutes les femmes noires

« Les particularités anatomiques que présentent les femmes dans les diverses races humaines sont assez nombreuses. La forme extrêmement allongée des seins, le tablier de Vénus et la stéatopygie, apanage des Boschimans, sont les plus connues[2]. » Les « particularités anatomiques » et raciales dont parle le docteur Étienne Dally semblent se résumer aux organes sexuels chez les femmes, et plus particulièrement chez les femmes africaines. Leurs organes génitaux suscitent l’attention des médecins car ils incarnent une double altérité, de sexe et de « race », mais également parce qu’ils sont considérés, vis-à-vis de ceux des femmes des autres races et notamment des Européennes, comme étant hypertrophiés. La primitivité de ces femmes autorise également les savants à disserter librement sur leurs attributs sexuels. Enfin, le prétexte scientifique et ethnographique leur permet de représenter le sexe de celles-ci sous forme de gravures, de dessins ou de photographies dans leurs ouvrages malgré le caractère parfois pornographique de ces représentations.

Le sexe des femmes hottentotes et bochimanes est défini comme difforme, hypertrophié et démesurément long dans les récits de voyage de l’époque moderne et dans les textes savants du XIXe siècle. Le rapport de dissection de Saartjie Baartman, la Vénus hottentote, réalisé par le célèbre anatomiste Georges Cuvier en 1817 et cité par les savants français, européens mais également américains plus d’un siècle plus tard, fait état du « tablier hottentot » – une élongation des lèvres génitales – chez elle. La « Vénus » étant perçue comme l’archétype de la femme khoisane, son « tablier » est présenté comme étant d’origine raciale et spécifique à toutes les femmes hottentotes et bochimanes. Il donne lieu tout au long du XIXe siècle à une myriade de descriptions, de discours et de préjugés dévalorisants et déshumanisants. Entre chosification, animalisation et virilisation, le sexe des femmes noires, et plus spécifiquement du peuple khoisan, fascine les médecins qui cherchent en lui le stigmate de la race. Dans la première moitié du siècle, le docteur A.-L. Murat compare les lèvres génitales des Hottentotes au « fanon du bœuf[3] » tandis que Julien-Joseph Virey les assimile aux pétales des fleurs[4], Antoine Desmoulins aux « pendelocques [sic] d’un coq[5] », et Raphaël Blanchard, à la fin du siècle, à un « pénis flasque et inerte[6] », déniant ainsi toute dimension sexuelle ou érotique à cette partie du corps féminin et mettant en lumière une anomalie voire une transgression physique chez ces femmes.

C’est à partir des multiples descriptions et croyances autour du tablier hottentot diffusées depuis le XVIIe siècle et accréditées par le sceau de la science au cours du XIXe siècle que les femmes africaines sont appréhendées. Perçues, à l’instar des hommes noirs, comme un bloc monolithique, les Africaines sont observées, jugées, décrites et étudiées à l’aune du modèle des Hottentotes et des Bochimanes, et plus particulièrement de la Vénus hottentote, première femme bochimane disséquée en France[7].

Hormis le rapport de dissection de Georges Cuvier établi pour un seul individu, Saartjie Baartman, peu de descriptions des organes génitaux des femmes africaines proviennent de véritables observations et études de terrain. Les théories émises sur le sexe des femmes noires émanent de descriptions vagues relayées entre les auteurs, depuis les écrits des voyageurs jusqu’aux médecins et anthropologues de cabinet et de terrain. Les citations se retrouvent parfois à l’identique chez les savants, sans apport de preuves quelconques. Ainsi, les scientifiques qui étudient les races humaines se rapprochent des médecins de terrain qui partent en mission sur les terres africaines afin d’obtenir l’empirisme et les preuves qui leur manquent. Le chirurgien de la Marine et médecin de la Faculté de médecine de Paris, Ernest Berchon, transmet dans les Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris en 1860 des informations transmises depuis le terrain par deux chirurgiens de la Marine en poste au Sénégal. Les renseignements fournis sur les femmes de ce territoire sont révélateurs de ce qui les caractérise au sein de la « race », leur anatomie et leur fonction sexuelles. Ainsi, des recherches sont effectuées sur le « développement anormal des nymphes » ou encore « les tumeurs graisseuses des fesses ». Les scientifiques affirment en outre que ni le tablier des Hottentotes ni la stéatopygie – une hypertrophie graisseuse de la région fessière, considérée comme propre aux femmes khoisanes – n’existent au Sénégal[8]. Leurs recherches traduisent bien le poids des représentations sur les femmes noires, perçues depuis l’Afrique du Sud jusqu’à l’Afrique de l’Ouest, sur plus de dix mille kilomètres de distance, comme un ensemble homogène.

L’idée du surdimensionnement des organes sexuels féminins et notamment des lèvres génitales chez les Africaines, se retrouve chez de multiples auteurs qui se citent et se répètent à l’envi. Dans l’ouvrage L’Anthropologie du médecin et anthropologue Paul Topinard, qui a connu un grand succès en 1876, des préjugés sur l’« allongement » du sexe des femmes noires sont véhiculés, repris ensuite par de nombreux médecins, et notamment des praticiens de terrain tels Armand Corre en 1882[9]. Ce dernier ajoute d’autres remarques sur le clitoris des femmes noires : « Le clitoris est (comme le prépuce chez l’homme) très développé dans les races nègres […]. Chez les Ouoloves, il proémine d’une façon constante, mesurant dans sa partie libre, 0,013, en moyenne (0,005 chez l’Européenne), d’après de Rochebrune[10]. » Les mensurations apportées par un confrère de terrain et ajoutées à la description visent à attester de la scientificité et de l’authenticité du propos. En effet, les médecins coloniaux s’appuient souvent sur des données existantes pour traiter de la question du sexe des femmes en raison des obstacles et de la difficulté à effectuer des analyses sur leur anatomie intime[11].

Les stéréotypes diffusés sur le corps des Africaines et plus particulièrement sur leur organe génital sont présentés et acceptés comme des vérités scientifiques par la communauté savante et sont ensuite relayés comme telles dans des ouvrages généralistes à destination du grand public à l’instar de La Grande Encyclopédie de Marcellin Berthelot publiée entre 1885 et 1902. L’entrée « Afrique » témoigne bien des savoirs et des préjugés existants sur le sexe des Africaines, telle l’existence du tablier et de la stéatopygie chez les Khoisanes[12]. Face à cette élongation des lèvres et du clitoris jugée naturelle, innée et raciale chez les femmes africaines, les savants français considèrent la pratique de certaines « opérations » sur le sexe féminin comme légitime et même nécessaire afin de « réparer » ce que la nature a rendu difforme.

L’excision : une « réparation » ?

Pour Georges Cuvier, le « développement des nymphes […] considérable dans les pays chauds » oblige « des négresses, des abyssines » à « se détruire ces parties par le fer et par le feu[13] ». La nature justifierait donc parfois la culture. L’excision est perçue comme nécessaire pour les femmes africaines, dont l’atteinte serait « raciale ». Elle est même considérée comme un acte sanitaire et moral afin qu’elles retrouvent une apparence physique « normale » selon les médecins des XVIIIe et XIXe siècles[14]. D’après eux, la « circoncision féminine » doit également être pratiquée chez les femmes blanches qui seraient touchées, quant à elles, de manière exceptionnelle, individuelle et pathologique par cette difformité. Pour le docteur Nicolas Chambon, médecin en chef de la Salpêtrière, à la fin du XVIIe siècle, l’excision se pratique à la fois pour des raisons sanitaires, il s’agit de soigner des femmes atteintes d’une difformité gênante, mais également pour des raisons esthétiques, il s’agit « de rendre les femmes supportables à leurs maris » et enfin pour des questions morales afin « de faire cesser en elles ou de prévenir le goût excessif des plaisirs de l’amour […] inévitable ou une suite nécessaire de cette conformation[15] ». Le surdimensionnement des lèvres et du clitoris prédisposerait d’ailleurs à une pathologie : la nymphomanie. L’excision est donc tolérée et bien souvent même encouragée par les savants français qui s’inquiètent des dangers de la sexualité féminine au cours du XIXe siècle[16]. Certains médecins reconnaissent par ailleurs dès cette époque que le seul but de l’excision est de retirer à la femme l’organe du plaisir et donc de contrôler sa sexualité[17].

À cette période, des voix commencent à s’élever pour dénoncer les mutilations génitales que subissent les femmes en Afrique, dénonciations qui se font plus fortes au cours de la première moitié du XXe siècle, du fait de l’accroissement des observations de terrain. En civilisant les mœurs, la colonisation est d’ailleurs présentée comme un moyen de faire disparaître l’excision[18] perçue comme une « pratique assez barbare[19] ». En outre, les médecins de terrain déconstruisent peu à peu l’idée reçue selon laquelle les femmes auraient « un clitoris anormalement développé[20] » et réprouvent les mutilations génitales pratiquées sur les Africaines, les considérant comme un instrument de domination masculine sur la sexualité féminine. Pourtant, au milieu du XXe siècle, des hypothèses sur la « grandeur extraordinaire » du clitoris des femmes de certaines régions d’Afrique « en Abyssinie, en Somalie et dans certaines régions du Soudan » et sur la nécessité de « pratiquer l’excision », notamment afin de rendre le coït praticable, continuent à perdurer dans les écrits de médecins de cabinet et de terrain[21].

Depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle, la littérature médicale sur les races humaines véhicule l’idée selon laquelle au sexe surdimensionné des femmes noires correspondrait un sexe masculin aux dimensions similaires.

Le sexe démesuré de l’Africain

Les médecins considèrent que la forme et la taille des organes génitaux constituent des caractères raciaux et sont donc adaptés entre l’homme et la femme au sein d’une même race. L’un des exemples fréquemment cités par les savants concerne les hommes des peuples hottentots et bochimans qui disposeraient, à l’instar de leurs homologues féminins, d’un sexe aux caractéristiques particulières. Leur pénis serait horizontal à l’état de flaccidité[22].

Selon les savants des XIXe et premier XXe siècles, les dimensions du sexe de la femme noire seraient donc corrélées à la taille exacerbée du pénis de l’homme noir[23]. Ces hypothèses, érigeant le préjugé du surdimensionnement des organes génitaux dans la race noire en théorie scientifique, visent par ailleurs à mettre en garde les lecteurs face aux risques des relations interraciales[24]. Chez Étienne Serres comme chez Paul Broca ou Laurent Jean Baptiste Bérenger-Féraud, médecin de la Marine, l’union de l’homme noir avec la femme blanche serait dangereuse, douloureuse et même inféconde, compte tenu de la différence de dimensions des sexes[25]. Ainsi, le discours médical sur les particularités du sexe selon les races permet aux auteurs d’émettre des théories sur la sexualité, et plus particulièrement sur le métissage et ses dangers. Cette idée d’adaptation du sexe entre hommes et femmes au sein des races, reconnue par des monogénistes tels qu’Etienne Serres, fournit par ailleurs des arguments à la thèse polygéniste, défendue par Paul Broca, puisque les relations entre « espèce noire » et « espèce blanche » sont décrites comme compromises du fait de l’anatomie sexuelle de chacune.

Un pénis surdimensionné mais une faible puissance sexuelle : une virilité amoindrie ?

Si les proportions du pénis des Africains sont considérées comme exacerbées à l’instar des proportions du sexe de leurs homologues féminins, il est un autre préjugé puissant qui circule au sein de la sphère médicale et raciologique au cours du XIXe siècle. Le sexe des Noirs serait de dimensions plus importantes que celui des Blancs mais il serait « incapable d’une érection parfaite[26] » : « On sait que, chez le nègre, le pénis est plus large et plus volumineux que celui du blanc, dans l’état de flaccidité, mais, au contraire, de moindres dimensions dans l’état d’érection[27]. » La forme et les dimensions du pénis de l’Africain sont en outre assimilées par certains savants au sexe de l’étalon ou de l’âne dans une comparaison déshumanisante, méprisante et dégradante : « Le Noir du Sénégal dispose, parmi toutes les autres races humaines, de l’appareil génital le plus considérable […]. Le Nègre est bien l’homme-étalon […], la verge du Noir, quoique en complète érection, est encore molle comme celle de l’âne[28]. »

Le préjugé de l’érection imparfaite de l’homme noir, accrédité comme un caractère de race, contribue par ailleurs à renforcer la virilité du Blanc, dont l’érection du pénis serait « normale », face à celle du Noir qui, par cette caractéristique, voit son capital sexuel et ses aptitudes viriles amoindries. Son sexe, perçu certes comme étant de dimensions supérieures à celui de l’homme blanc, se voit donc dénier l’un des attributs qui caractérise la puissance masculine, le pouvoir d’érection.

Le discours médical sur le sexe de l’homme noir contribue ainsi à servir d’autres finalités, et notamment politiques, puisque l’Européen voit son pouvoir et sa virilité réaffirmés face à l’Africain[29]. La puissance du Blanc est en outre renforcée par l’infériorisation intellectuelle de l’homme noir, justifiant ainsi sa mise sous tutelle dans le cadre du projet colonial.

En effet, dans les premières décennies du XXe siècle, les scientifiques établissent une corrélation entre la taille exacerbée des attributs sexuels des hommes et des femmes noirs, le sous-développement de l’aire vouée à l’intelligence rationnelle dans leur cerveau et le surdéveloppement de celle dédiée aux instincts primaires[30]. Les dimensions des organes sexuels et l’hypersexualité qui caractériseraient les peuples noirs seraient donc étroitement liées à la prédominance de l’instinct et de l’émotion sur la raison et l’intellect chez eux. Ainsi, leur corps régirait leur âme, à l’instar de la femme, de l’enfant voire parfois de l’animal dans la pensée scientifique française du XIXe siècle et du premier XXe siècle, consacrant ainsi leur infériorité sur l’échelle humaine : « Le déploiement des organes sexuels et des passions qui en résultent contribue sans doute encore à diminuer les facultés morales et intellectuelles des peuples de ces régions, il peut conduire à l’explication de l’infériorité naturelle de la race nègre à l’égard de celle des blancs[31]. »

Afin d’apporter des éléments d’analyse supplémentaires à la connaissance des races humaines, des médecins, généticiens, physiologistes et anthropologues du premier XXe siècle approfondissent les études sur le sexe masculin en fonction des races. Les attributs sexuels intègrent les critères de mesure de l’anthropométrie car ils deviennent des caractères raciaux de premier ordre, notamment pour les individus africains. Les discours sur l’hypertrophie du sexe masculin en Afrique se parent donc de données chiffrées afin d’accréditer leur valeur et de préciser les comparaisons raciales. Plusieurs scientifiques, dans les années 1930‑1940, tels que Edward Loth, Arthur Keith et Raoul Anthony, critiquent néanmoins les préjugés infondés établis sur le pénis de l’homme noir[32]. Le médecin, généticien et anthropologue Ruben Khérumian fournit une étude sur « la longueur du pénis des habitants de l’Europe centrale » en 1948, témoignant de l’intérêt des scientifiques pour le sexe des hommes selon les races, dans laquelle il compare les mensurations effectuées sur des prisonniers de guerre de l’Axe à celles recueillies par des médecins sur des sujets en France[33], au Tonkin[34] ou en Afrique par Léon Pales notamment[35]. Remettant en cause l’opinion courante, diffusée par les savants au cours du siècle précédent, il affirme comme certains de ses confrères à la même période, tels Léon Pales ou Gustave Lefrou, que les Noirs n’auraient pas « un pénis de grosseur démesurée[36] ». Il réitère toutefois l’idée commune selon laquelle le sexe des Africains serait plus volumineux que celui des Européens à l’état de flaccidité mais de taille plus réduite en érection, sans toutefois se baser sur ses propres études, faisant ainsi perdurer des stéréotypes anciens et des présupposés racialisants.

Malgré les nuances apportées par les médecins au milieu du XIXe siècle, les préjugés sur le surdimensionnement du sexe de l’homme noir restent encore vifs dans la littérature médicale à cette époque[37] et se perpétuent même encore jusqu’à nos jours dans les représentations, en étant relayés par les médias. Le sexe de l’homme noir est même devenu, de la même manière que pour les femmes africaines au XIXe siècle, une caractéristique identificatoire dans les stéréotypes communs sur le corps noir, des stéréotypes alimentés par l’industrie pornographique par ailleurs[38].

Une étude de Richard Lynn sur la taille du sexe selon les pays, présentée comme scientifique et relayée par le journal L’Express en 2012, confère à l’homme noir, aux « Congolais » en particulier, la première place « en termes de taille de pénis[39] ». Au-delà du fait que les médias relaient les recherches et théories scientifiques d’un professeur d’université et psychologue connu pour ses pensées racialistes et racistes, notamment pour ses analyses sur l’infériorité du Q.I. des Africains par rapport à celui des Européens, ces classifications, certes présentées sous le ton de l’humour par ce journal, rappellent l’ancienne taxinomie raciale du XIXe siècle, et ramènent une fois de plus l’homme noir à son corps et à son sexe dans la pensée commune.

* Retrouvez le sommaire de l’ouvrage ici

Pour citer cet article : Delphine Peiretti-Courtis « Les médecins français et le “sexe des Noir.e.s” », in Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Fanny Robles, T. Denean Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Christelle Taraud, Dominic Thomas et Naïma Yahi, Sexualités, identités & corps colonisés, Paris, CNRS Éditions, 2019 : pp.257-266

Retrouvez l’ouvrage sur le site de CNRS Éditions ici 

Le contexte de diffusion électronique ne retire rien à la conservation des droits intellectuels, les auteurs doivent être reconnus et correctement cité en tant qu’auteurs d’un document.

[1]. Étienne Serres, « Rapport sur les résultats scientifiques du voyage de circumnavigation de l’Astrolabe et de la Zélée », in Compte-rendu des séances de l’Académie des Sciences (t. 13), Paris, Mallet-Bachelier, 1841 ; Paul Broca, Recherches sur l’hybridité animale en général et sur l’hybridité humaine en particulier, considérées dans leurs rapports avec la question de la pluralité des espèces humaines, Paris, J. Claye, 1860 ; Georges Pouchet, De la pluralité des races humaines, Paris, Victor Masson et Fils, 1864.

[2]. Étienne Dally, « Femmes », in Amédée Dechambre (dir.), Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (t. 1), Paris, G. Masson, 1877.

[3]. Julien-Joseph Virey, Histoire naturelle du genre humain (t. 1), Paris, Crochard, 1824 ; A.-L. Murat, « Nymphes », in Dictionnaire des sciences médicales, une société de médecins et de chirurgiens (vol. 36), Paris, Panckoucke, 1819.

[4]. Julien-Joseph Virey, De la femme, sous ses rapports physiologique, moral et littéraire, Paris, Crochard, 1825.

[5]. Antoine Desmoulins, Histoire naturelle des races humaines du Nord-Est de l’Europe, de l’Asie Boréale et Orientale et de l’Afrique Australe, Paris, Méquignon-Marvis, 1826.

[6]. Georges-Louis Leclerc de Buffon, Histoire naturelle générale et particulière avec description du cabinet du roi (t. 3), Paris, De l’imprimerie royale, 1749 ; Raphaël Blanchard, « Sur le tablier et la stéatopygie des femmes boschimanes », in Bulletin de la société zoologique de France (vol. 8), Paris, Au siège de la société, 1883.

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[9]. Paul Topinard, L’Anthropologie, Paris, C. Reinwald et Cie, 1879 ; Armand Corre, La Mère et l’enfant dans les races humaines, Paris, Octave Doin, 1882.

[10]. Paul Topinard, L’Anthropologie, Paris, C. Reinwald et Cie, 1879 ; Armand Corre, La Mère et l’enfant dans les races humaines, Paris, Octave Doin, 1882.

[11]. Louis Aujoulat, Georges Olivier, « L’obstétrique chez les Yaoundé », in Médecine tropicale, 1946.

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[13]. Georges Cuvier, Extrait d’observations faites sur le cadavre d’une femme connue à Paris et à Londres sous le nom de Vénus Hottentote (t. 3), Paris, Mémoires du Muséum, 1817.

[14]. Julien-Joseph Virey, Histoire naturelle du genre humain (t. 1), Paris, Crochard, 1824 ; Paul Topinard, L’Anthropologie, Paris, C. Reinwald et Cie, 1879 ; Armand Corre, La Mère et l’enfant dans les races humaines, Paris, Octave Doin, 1882.

[15]. Nicolas Chambon, « Clitoris », in Encyclopédie méthodique, médecine (t. 4), Paris, Panckoucke, 1792.

[16]. Armand Corre, La Mère et l’enfant dans les races humaines, Paris, Octave Doin, 1882 ; Alexandre Lasnet, Les Races du Sénégal. Sénégambie et Casamance, Paris, Augustin Challamel, 1900.

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[20]. Claude Chippaux, Les mutilations sexuelles chez l’homme, Le Pharo-Marseille, André Manoury, 1960.

[21]. Gustave Lefrou, Le Noir d’Afrique. Antropo-biologie et raciologie, Paris, Payot, 1943.

[22]. Paul Lester, Jacques Millot, Les Races humaines, Paris, Armand Colin, 1936 ; Claude Chippaux, Éléments d’anthropologie, Marseille, Bibliothèque Paul Rivet, 1948 ; Ruben Khérumian, « Note sur la longueur du pénis des habitants de l’Europe centrale », in Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris (t. 9), Paris, Victor Masson et Fils, 1948 ; Paulette Marquer, Morphologie des races humaines, Paris, Armand Colin, 1967 ; « Races humaines », in Grande Encyclopédie Larousse, Paris, Librairie Larousse, édition 1971‑1976.

[23]. Victor de Rochas, « Nègres », Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (t. 12), Paris, A. Dechambre, 1878.

[24]. Ann Laura Stoler, La chair de l’Empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Paris, La Découverte, 2013.

[25]. Étienne Serres, « Rapport sur les résultats scientifiques du voyage de circumnavigation de l’Astrolabe et de la Zélée », in Compte-rendu des séances de l’Académie des Sciences (t. 13), Paris, Mallet-Bachelier, 1841 ; Paul Broca, Recherches sur l’hybridité animale en général et sur l’hybridité humaine en particulier, considérées dans leurs rapports avec la question de la pluralité des espèces humaines, Paris, J. Claye, 1860 ; Laurent Jean-Baptiste Bérenger-Féraud, Les Peuplades de la Sénégambie, Paris, Ernest Leroux, 1879.

[26]. Pierre-Paul Broc, Essai sur les races humaines considérées sous les rapports anatomique et philosophique, Paris, De Just Rouvier et E. Le Bouvier, 1836.

[27]. Paul Topinard, L’Anthropologie, Paris, C. Reinwald et Cie, 1879 ; Armand Corre, La Mère et l’enfant dans les races humaines, Paris, Octave Doin, 1882.

[28]. Docteur Jacobus X, L’Amour aux colonies, Paris, Isidore Liseux, 1893.

[29]. Christelle Taraud, « La virilité en situation coloniale », in Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello (dir.), Histoire de la virilité (t. 2), Paris, Seuil, 2011 ; Elsa Dorlin, La matrice de la race, Paris, La Découverte, 2006.

[30]. Pierre Larousse, « Nègre », in Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (t. 11), Paris, Administration du Grand Dictionnaire, 1874

[31]. Julien-Joseph Virey, Histoire naturelle du genre humain (t. 1), Paris, Crochard, 1824.

[32]. Raoul Anthony, Arthur Keith, Edward Loth, « Communication du Comité international de recherches sur les parties non osseuses (molles) », in Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris (t. 10), Paris, Victor Masson et Fils, 1929.

[33]. Angelo Hesnard, Traité de sexologie normale et pathologique, Paris, Payot, 1933.

[34]. A. Bigot, « Recherche sur le pénis des Tonkinois », in Travaux de l’Institut anatomique de l’École supérieure de Médecine de l’Indochine (t. 3), Hanoi, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1938.

[35]. Léon Pales, « Contribution à l’étude anthropologique du Noir en Afrique Équatoriale Française », in L’Anthropologie, t. 64, 1934.

[36]. Ruben Khérumian, « Note sur la longueur du pénis des habitants de l’Europe centrale », in Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris (t. 9), Paris, Victor Masson et Fils, 1948 ; Raoul Anthony, Arthur Keith, Edward Loth, « Communication du Comité international de recherches sur les parties non osseuses (molles) », in Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris (t. 10), Paris, Victor Masson et Fils, 1948 ; Léon Pales, « Contribution à l’étude anthropologique du Noir en Afrique Équatoriale Française », in L’Anthropologie, t. 64, 1934 ; Gustave Lefrou, Le Noir d’Afrique. Antropo-biologie et raciologie, Paris, Payot, 1943 ; Denis-Pierre de Pedrals, La Vie sexuelle en Afrique noire, Paris, Payot, 1950.

[37]. Georges Olivier, « Contribution à l’étude anatomique du Noir africain », in Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris (t. 6), Paris, Victor Masson et Fils, 1948.

[38]. Mathieu Trachman, Le travail pornographique. Enquête sur la production de fantasmes, Paris, La Découverte, 2013.

[39]. Mylène Lagarde, « Taille du pénis : les mieux pourvus », in L’Express, 1er octobre 2012. (https://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/taille-du-penis-qui-sont-les-mieux-pourvus_1168675.html)

 

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