Memoire Combattantes

Dossier de presse

Les nouveaux territoires de la sexualité postcoloniale (p183-193)

Chaque semaine, en 2020, le Groupe de recherche Achac, en partenariat avec CNRS Éditions et les Éditions La Découverte, vous propose un article du livre en open source. L’objectif, ici, est de participer à une plus large diffusion des savoirs à destination de tous les publics. Les 45 contributions seront disponibles pendant toute l’année 2020.

Découvrez cette semaine l’article de Jean-François Staszak, professeur ordinaire au département géographie et environnement de l’Université de Genève (Suisse),  spécialiste des représentations géographiques en lien avec la question de l’altérité et Christelle Taraud, historienne, enseignante dans les programmes parisiens de Columbia University et de New York University, membre associé du Centre d’histoire du xixe siècle des Universités Paris I et Paris IV, spécialiste des questions de genre et de sexualités dans les espaces coloniaux. L’article  s’intitule Les nouveaux territoires de la sexualité postcoloniale. Les auteurs analysent ici, les évolutions du tourisme sexuel en contexte postcolonial, l’émergence des Beach Boys, et des réseaux de prostitutions immigrées. Cette contribution publiée dans sa version originale dans Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours (La Découverte, 2018), participe à déconstruire les regards coloniaux omniprésents dans nos représentations et nos imaginaires contemporains.

Le Groupe de recherche Achac met également à disposition, ici, une séquence vidéo du colloque “Images, colonisation, domination sur les corps” qui a eu lieu le 3 décembre 2019 au Conservatoire national des arts et métiers. Découvrez l’intervention de Jean-François Staszak et Sylvie Chalaye qui analysent, ici,Les Seins aux fleurs rouges ou Deux tahitiennes {Tahiti, Polynésie}, peinture signée Paul Gauguin, 1899 ; « Casbah », couverture de l’hebdomadaire Voilà {Paris, France}, 1937 (juin) ; Fille des Preanger (Java), panneau d’exposition, tirage grand format, d’après une photographie issue de la collection Alfred Bertrand datant d’avant 1880, exposition de 2013. Vous retrouverez ces images au sein de l’ouvrage Sexe, race & colonies. La domination des corps du xve siècle à nos jours (La Découverte, 2018) respectivement aux pages 225, 284 et 494.

 

Article 8 « Les nouveaux territoires de la sexualité postcoloniale » issu de la partie 2   Sexualité, prostitution et corps de l’ouvrage Sexualités, identités & corps colonisés (p.183-193)

© CNRS Éditions / Éditions la Découverte / Groupe de recherche Achac / Jean-François STASZAK & Christelle TARAUD (Sexualités, identités & corps colonisés, 2019)

 

 

 


 

 

Les nouveaux territoires de la sexualité postcoloniale[1]

Par Jean-François STASZAK & Christelle TARAUD

 

Les pratiques, rôles, scripts ou fantasmes sexuels propres aux colonies ont-ils disparu avec la dissolution des Empires — intérieurs et extérieurs — et leur indépendance dans les années 1950-1970 ? Parler de sexualité postcoloniale, ce n’est pas évoquer, en effet, une sexualité d’après la colonisation mais une sexualité débarrassée de sa dimension coloniale, une sexualité « décolonisée » en somme.

Cette question est loin d’être anecdotique car elle se pose, de manière renouvelée, à propos des rapports sexuels, amoureux et/ou conjugaux entre les habitants des anciennes métropoles coloniales et ceux des ex-colonies tout autant qu’entre ceux, dans un rapport Nord-Sud très dissymétrique, qui ont moins connu la colonisation directe que l’impérialisme, au moins à la période contemporaine — comme Cuba sous Fulgencio Batista avant la Révolution castriste en 1959 ou bien Haïti sous Jean-Claude Duvalier jusqu’en 1986, tous deux sous domination états-unienne —, et ce quels que soient les territoires où ces rapports s’exercent.

En somme, la question qui nous occupe ici pourrait être résumée ainsi : en quoi ces relations sexuelles, amoureuses et/ou conjugales interraciales resteraient-elles, de nos jours encore, racistes ou marquées par le racisme colonial et les politiques de ségrégation ? Il est peu probable, en effet, que ce qui a lié colonisateurs et « indigènes », et plus largement dominants et dominés dans les contextes impérialistes, ait pu, hier, exister indépendamment du rapport colonial/impérial, c’est-à-dire sans que leurs pratiques et imaginaires sexuels n’aient été directement affectés, voire définis, par la domination des premiers sur les seconds.

Cet « héritage » racialo-sexuel, loin de disparaître dans les situations contemporaines y est constamment réactualisé dans des territoires très clairement définis et circonscrits, et au travers de processus, aujourd’hui parfaitement visibles, à l’échelle planétaire : tourisme sexuel et conjugalité « racialisée », immigration sexuelle et marché prostitutionnel mondialisé, fantasmes et culture pornographique notamment virtuelle, imaginaires publicitaires et culturels, quartiers et catégories de populations « ethnicisés » des pays du Nord et/ou riches…

 

Tourisme sexuel et sexscapes en postcolonie

 Généralement défini comme un déplacement visant à recourir dans le lieu de destination à des services sexuels commerciaux auprès de populations autochtones, le tourisme sexuel nécessite aussi une échelle spatiale et temporelle qui fasse sortir le client de son univers quotidien pour le projeter dans un territoire « Autre », fortement exotisé et érotisé[2]. Traditionnellement et majoritairement masculin, le tourisme sexuel produit, en effet, une relation où les clients et les travailleuses du sexe appartiennent donc nécessairement à deux univers différents et fortement hiérarchisés.

Les premiers viennent surtout des pays riches : Amérique du Nord, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon, Taïwan, Europe, péninsule Arabique. Ils trouvent les second.e.s dans les pays pauvres : Amérique latine, Caraïbes, Asie du Sud-Est, Inde, Afrique sub-saharienne, Maghreb… alors constitués en véritables sexscapes — définis par Denise Brennan[3] comme ces zones où les inégalités de « race », de genre et de classe sont érotisées et exotisées pour constituer la base du commerce du sexe —, comme le démontrent les travaux d’Erik Cohen sur la Thaïlande[4] ou d’Amalia Cabezas sur la République dominicaine et Cuba[5].

 On date souvent l’essor du tourisme sexuel de la fin de la guerre du Vietnam en 1975. En réalité, son développement est bien antérieur et prend sa source dans les relations complexes entre armée, prostitution et colonisation et/ou impérialisme[6] comme le montre la mise en place de BMC (bordels militaires de campagne) par toutes les métropoles coloniales dans les colonies même et pendant les conflits en Europe, particulièrement pendant les deux guerres mondiales ; ou bien l’installation de Comfort Stations organisées par l’armée impériale japonaise dans les territoires occupés par elle (Mandchourie, Corée, Philippines, Union indochinoise…) dans les années 1930-1945[7].

Aussi, par de même, dès la guerre de Corée (1950-1953) et ensuite massivement pendant la guerre du Vietnam (1955-1975), l’armée états-unienne met-elle, en place — suivant en cela des pratiques largement utilisées pendant la Seconde Guerre mondiale sur le front Pacifique et pendant l’occupation du Japon juste après la reddition de celui-ci en 1945 — des zones de repos et de récréation.s (Rest & Recreation facilities) pour ses soldats en permission dans les territoires qui lui servent de « bases arrières » comme les Philippines, le Japon, la Thaïlande, la Malaisie ou bien encore Singapour… S’y développe une intense activité prostitutionnelle dans des « clubs de vacances » où le sexe monnayé est central et omniprésent. La spécificité des R&R en la matière est d’avoir mis en place une industrie du sexe survivant au rapatriement des forces militaires auxquelles elles étaient originellement destinées.

Ainsi, la première agence de tourisme sexuel de la Thaïlande — Tommie’s Tourist — créée, en 1971, pour satisfaire aux besoins des militaires états-uniens se reconvertira avantageusement ensuite vers une clientèle civile. La Thaïlande (Bangkok, Pattaya) — mais aussi les Philippines (Manille) — voit ainsi les touristes états-uniens, australiens, japonais ou européens succéder aux GI’s. Le tourisme sexuel s’est ensuite diffusé, à partir de l’Asie du Sud-Est et des territoires caribéens, à l’ensemble de la planète, peu de pays du Sud et/ou pauvres y échappant aujourd’hui[8].

Cette chronologie, placée dans le cadre d’une géographie politique globale de la domination, constitue d’emblée le tourisme sexuel postcolonial en héritier de la prostitution coloniale et/ou impérialiste. Dans ces deux contextes, les rapports sexuels entre dominants et dominées étaient, en effet, régulés par des dispositions matérielles et symboliques foncièrement asymétriques qui faisaient des secondes des objets de fantasme et de désir à disposition des premiers. Sur le plan symbolique, les cultures coloniales et impérialistes, notamment véhiculées par la littérature, les images, les chansons… présentaient les territoires sous domination comme des lieux d’intense(s) expérimentation(s) sexuelle(s), sortes de « paradis sexuels » où aucune censure ne s’exerçait plus[9].

Sur le plan matériel, la mise à disposition de ces corps « Autres », fortement essentialisés, transformaient ceux-ci en objets sexuels consommables, en marchandises dont l’acquisition était facile, anodine et peu onéreuse. L’institutionnalisation de la prostitution, par les réglementarismes coloniaux mais aussi par les dispositifs mis en place dans les contextes impérialistes, a ainsi conduit à territorialiser — en en faisant, dans certains cas, d’immenses bordels à ciel ouvert — des espaces entiers dévolus au sexe vénal ; des lieux de désirs puissamment « racialisés » où pouvaient se réaliser tous les fantasmes, y compris et, surtout, ceux interdits dans les métropoles respectives des clients, où l’âge, le genre, le statut socio-économique et le consentement intervenaient bien davantage dans la définition des partenaires sexuels autorisés et tenus pour moraux.

Ainsi, le tourisme sexuel postcolonial est-il simultanément héritier de cette économie du sexe — en reproduisant les pratiques et stéréotypes coloniaux et impérialistes qui l’ont fondée — tout en participant, du fait de l’aggravation de plus en plus criante de la pauvreté, notamment féminine, à l’échelle mondiale, à la prostitutionalisation de sociétés entières comme ce fut le cas dans les années 1970-1980, par exemple, en Thaïlande et aux Philippines.

  

Beach boys et paradis sexuels gays

 Les situations jusqu’ici décrites confrontent des hommes hétérosexuels, issus des pays du Nord et/ou riches, possédant un certain capital économique et symbolique — les clients en recherche de relations sexuelles — à des femmes racialisées, travailleuses du sexe, venant en général de pays du Sud et/ou pauvres. On trouve cependant aussi, au sein de cette économie du sexe globalisée en perpétuelle(s) mutation(s), d’autres catégories — comme les homosexuel·le·s et les femmes client·e·s — qui vont de même utiliser les espaces « Autres » comme lieux de récréation et d’expérimentations sexuelles hors normes.

Notons cependant que le tourisme sexuel féminin a suscité dans les médias, le cinéma documentaire et de fiction, et même dans la littérature scientifique, depuis les années 1990, un intérêt et une production qui sont sans commune mesure avec son importance quantitative. Alors que le tourisme sexuel masculin, toujours ultramajoritaire, est globalement considéré comme banal, voire normal, sauf quand il est pédophile[10], l’existence du tourisme sexuel féminin surprend en effet : il ne cadre ni avec l’idée qu’on se fait de la sexualité féminine, ni avec celle qu’on se fait de la prostitution. Il remet en cause des théories ou des modèles explicatifs — portés par des mouvements tels l’abolitionnisme et le prohibitionnisme d’obédience féministe — qui ne faisaient sens que dans la relation homme-client/femme-prostituée. En cela, le tourisme sexuel féminin suscite donc des questions légitimes, mais aussi une fascination étrange qui n’est pas sans rappeler le regard ambigu sur les corps noirs et les corps des Suds[11].

Mais l’attention par trop voyeuriste dont il fait parfois l’objet, particulièrement dans les médias, s’explique aussi par l’usage politique qu’on peut en faire : le tourisme sexuel féminin peut servir à dédouaner son corollaire masculin et à « prouver » qu’en la matière, il n’y a pas d’effet(s) de genre et que la situation des hommes et des femmes est, au fond, la même, et leurs rapports, symétriques[12]. Ce qui n’est évidemment pas le cas.

Car le tourisme sexuel féminin ne fonctionne pas, en général, comme son homologue masculin — avec quelques exceptions ponctuelles comme au Maghreb[13] —, et ne peut donc être appréhendé comme une simple inversion de celui-ci. De ce point de vue, la construction de la féminité et le rapport que les femmes des pays du Nord et/ou riches ont encore à leur propre sexualité doivent être interrogés. Dans de nombreux cas, en effet, comme le montrent plusieurs études telles celles de Glenn Bowman sur la Palestine[14], de Deborah Pruitt et Suzanne Lafont sur la Jamaïque[15], ou bien de Christine Salomon sur le Sénégal[16], il s’agit, pour elles, autant de romance que de sexualité : l’expérience recherchée étant donc, tout à la fois, sensuelle et affective, voire spirituelle[17]. Par ailleurs, la configuration sexuelle et marchande dans laquelle la femme-cliente exercerait son pouvoir sur un homme — « Autre » — prostitué butte sur des limites et/ou des contradictions spécifiques, la féminité de l’une et la masculinité de l’autre se trouvant menacées par l’inversion des rapports de pouvoir à l’œuvre, comme si la femme risquait de se masculiniser et l’homme de se féminiser.

Le tourisme sexuel féminin opère donc une transgression des normes qu’on ne trouve généralement pas dans le tourisme sexuel masculin hétérosexuel, qui tend, au contraire, à réassigner chaque genre à sa place prétendument naturelle tout en confortant les stéréotypes les plus triviaux et caricaturaux sur la supposée soumission des Asiatiques, la lascivité des Maghrébines, la jovialité des Africaines et Caribéennes, le primitivisme des Océaniennes[18]… Cependant, s’il déroge clairement à la hiérarchie des genres encore en usage dans les pays du Nord et/ou riches, le tourisme sexuel féminin se joue des mêmes matrices de domination de « race » et de classe que son corollaire masculin, et (ré)active les mêmes situations hiérarchisées et les mêmes imaginaires (néo)-coloniaux et (néo)-impérialistes comme le montrent deux films récents : Vers le sud (2005) de Laurent Cantet dont l’action se passe à Haïti dans les années 1970 et Paradis : Amour (2012) d’Ulrich Seidl dans le Kenya contemporain.

Que ce soit dans les Caraïbes, au Maghreb, ou en Afrique subsaharienne — où se retrouvent la grande majorité des Beach boys[19] avec lesquels ces Sugar Mamas ont des relations sexuelles et amoureuses monnayées — le tourisme sexuel féminin reste exclusivement hétérosexuel. Le tourisme sexuel lesbien, s’il existe, n’est, à ce jour, pas documenté a contrario du tourisme homosexuel masculin[20]. Notons d’abord qu’il ne s’agit nullement ici de parler des lieux de rencontre.s de communautés gays mondialisées qui se rendent — dans le cadre d’un tourisme gay-friendly qui possède ses propres tours operators, moyens de transports (croisières roses…), guides touristiques — dans des destinations privilégiées de celui-ci : San Francisco, Sydney, Tel Aviv, Mykonos… Ce tourisme de niche, qui date du début des années 1980, relève plus de l’entre-soi que du sexscape à proprement parler, même si son regard est bien tourné vers les Suds, ce qui n’est nullement un hasard[21].

En effet, dès le XIXe siècle, certaines destinations comme l’Italie du Sud ou le Maghreb (en particulier Tanger) ont été recherchées par les homosexuels européens pour y trouver des partenaires sexuels locaux, dans le cadre de rapports marchands. Il s’agissait alors d’échapper au carcan d’une Europe hétéronormée en trouvant refuge auprès de sociétés que l’orientalisme littéraire et pictural conduisait à imaginer comme plus permissives : l’objectif étant de trouver sur place une offre prostitutionnelle présentant une disponibilité et des qualités érotiques spécifiques. C’est dans un contexte idéologique similaire, qui active une géographie du désir et des imaginaires fantasmatiques équivalents que le tourisme homosexuel postcolonial s’inscrit.

Que ce soit en Amérique latine, dans les Caraïbes, au Maghreb ou en Asie du Sud-Est, les homosexuels du Nord et/ou des pays riches sont toujours à la recherche de partenaires plus jeunes, plus virils, plus disponibles. Ce n’est évidemment pas le caractère permissif de ces sexscapes qui expliquerait cette disponibilité (en général les lois contre l’homosexualité y sont plus répressives que celles des pays d’où viennent les touristes), mais bien la domination de classe et de « race » dans laquelle opère leur demande sexuelle ici similaire à celle des hétérosexuel·le·s[22].

Ainsi, la sexualité interraciale propre aux sexscapes, en contexte hétérosexuel et homosexuel, n’est-elle postcoloniale qu’au sens où le tourisme sexuel de masse ne s’est véritablement développé qu’après la décolonisation, c’est-à-dire à partir de la fin des années 1970 et du début des années 1980 — mais les rapports de pouvoir, pratiques et symboliques, qui la structurent, l’autorisent, et prétendent la légitimer restent profondément coloniaux et/ou impérialistes.

À la vérité cependant, les touristes sexuels ne sont pas les seuls responsables de cet état de fait car l’ensemble du secteur touristique, tout au moins pour certaines destinations (Polynésie, Brésil, Thaïlande, Maghreb, etc.), est concerné : l’érotisation des lieux de destination et la mise à disposition, ou tout du moins la mise en scène d’individus encore perçus comme « indigènes » ou « Autres », n’étant nullement leur monopole. Ainsi, altérisés, exotisés et érotisés, ceux-ci ont-ils été inscrits, de longue date, comme élément essentiel des paysages touristiques de l’Ailleurs.

Participant d’une économie touristique allant en se massifiant, ces individus — et leurs corps — ont aussi été reproduits, à l’envi, en affiches (illustration, publicité) commerciales faisant la promotion d’un secteur d’activité en pleine croissance ; ou bien en cartes postales — aussi supports de correspondance — apportant la preuve de la distance, mentale, physique et géographique parcourue. Constituant, ce faisant, une partie fondamentale de la spectacularisation du pittoresque et de l’authentique — au travers, par exemple, des classiques danses dites ethniques qui se pratiquent sur les scènes de presque tous les resorts hôteliers — et de sa marchandisation, les corps exotiques sont devenus autant une ressource qu’un produit d’appel pour une industrie touristique qui, in fine, capitalise sur le commerce du sexe en participant à la (re)production et en tirant bénéfice(s) des stéréotypes qui l’érotisent.

 

Agences matrimoniales, immigration prostitutionnelle et ghettos racialisés et érotisés

 Ces exotisation et érotisation de catégories entières de populations réifiées en « Autres » conduisent aussi à interroger, hors le tourisme sexuel proprement dit, d’autres formes et d’autres territoires de la sexualité postcoloniale, ici et là-bas. Ainsi du vaste et prolixe marché de la conjugalité classiste et racialisée qui se développe, là encore, dans une relation dissymétrique entre hommes du Nord et/ou des pays riches et femmes du Sud et/ou des pays pauvres. Parfois lié au tourisme sexuel — au-delà de la prestation sexuelle rémunérée, certains touristes peuvent évidemment rechercher une girl friend experience, plus ou moins ponctuelle, ou bien une véritable liaison affective pouvant aller jusqu’au mariage comme le montre, par exemple, le travail de Sébastien Roux sur la Thaïlande[23] —, ce marché, extrêmement prospère, se nourrit simultanément de la paupérisation croissante des populations féminines de certains pays du Sud ainsi que d’une recherche, chez les hommes du Nord, d’un « idéal féminin » qu’il convient ici de questionner.

Se sont en effet constituées, par exemple à Madagascar, comme le montrent les travaux de Jennifer Cole[24], ou bien aux Philippines, comme le soulignent ceux de Gwénola Ricordeau ou de Mina Roces[25], des agences matrimoniales qui permettent aux hommes des pays riches, Européens, Américains du Nord, Australiens, Japonais, Taiwanais… de se pourvoir en femmes « Autres » : « Asiatiques », « des îles », « Africaines » ou « Latinos ». Jugées par eux plus dociles et soumises que leurs compatriotes, ces femmes sont, de surcroît, extrêmement érotisées et objectivées selon des stéréotypes spécifiques aux relations de domination, historiques, mais aussi contemporaines, qui se sont constituées ou ont été répliquées dans chacune des zones auxquelles elles sont liées.

Pour beaucoup d’hommes, en effet, l’enjeu central semble être autant le pouvoir que la sexualité et la conjugalité. En épousant — grâce à ces réseaux internationaux de « promises par correspondance » — une partenaire qui diffère de celle qu’ils pourraient trouver dans leur pays d’origine, ils comptent en effet obtenir un « niveau » de services sexuels, domestiques et éventuellement reproductifs, que leur seul genre ne leur garantit plus chez eux. Les agences matrimoniales mettent, de surcroît, en avant le fait que ces hommes ordinaires au pouvoir d’achat modeste dans leur pays d’origine, qui constituent la majorité de leurs clientèles, se retrouvent pourvus, dans celui de leurs « promises », d’un capital économique et symbolique non négligeable. Celui-ci leur permet de négocier dans les meilleures conditions, une « femme à leur goût » : c’est-à-dire jeune et jolie, sensuelle et docile, mais aussi travailleuse et « adaptable » à leurs critères conjugaux et culturels et à ceux de leurs pays respectifs… Y compris en testant in situ, la « marchandise », souvent préalablement sélectionnée sur « catalogue » via internet, lors de Bridal Tours comme le montre, sans aucune édulcoration, la série documentaire Et plus si affinités (2002) de Gilles de Maistre à propos de Madagascar.

Enfin, les services de ces agences matrimoniales étant souvent onéreux, les hommes qui y ont recours ont évidemment des exigences d’autant plus affirmées qu’ils se sentent en situation de force par rapport à leurs « promises ». Ces dernières, cependant, ne sont nullement inertes dans les relations qui se mettent en place car elles mobilisent aussi, au travers de ces « mariages par correspondance », des stratégies d’ascension sociale souvent couplées à des projets de migrations qui s’incarnent, dès lors, dans les futurs époux.

Quitter un pays pauvre, pour s’installer dans un pays riche, devenant de plus en plus difficile, au tournant des années 1980-1990, un boom de migrations plus frontalement prostitutionnelles — en sus du classique marché de la domesticité féminine dont le caractère sexualisé est aussi évident comme l’ont montré, dans l’actualité récente, plusieurs scandales d’esclavage sexuel de « petites bonnes » — se fait aussi jour. Ainsi observe-t-on, dans de nombreux pays du Nord et/ou riches, l’arrivée de femmes de pays pauvres et/ou du Sud dans un but affirmé de prostitution : Indiennes, Pakistanaises et Afghanes en Angleterre, Sierra-Léonaises, Libériennes et Chinoises[26] en France, Mexicaines et Portoricaines aux États-Unis…

Ainsi remarque-t-on aussi, dans la nébuleuse de l’impérialisme sexuel mondialisé, les déplacements ponctuels — sortes de migrations sexuelles saisonnières — de certaines catégories d’hommes, à l’image des riches émirs d’Arabie Saoudite, des Émirats arabes unis, du Koweit ou du Qatar qui viennent s’encanailler en Europe — notamment avec de très jeunes femmes (d’origine) maghrébine — ou au Maghreb même, comme l’a si bien montré le récent, et très polémique, film Much Loved (2015) de Nabil Ayouch. Ainsi distingue-t-on enfin la présence de plus en plus visible d’homosexuel·le·s, de travestis, et/ou de transgenres — comme les Latino-Américains, au bois de Boulogne à Paris, à partir des années 1980, et les Algériens autour de la gare Saint-Charles à Marseille, dans les années 1990-2010, étudiés par Laurent Gaissad[27] et filmés par Nicola Mai, dans son ethnofiction Samira (2015) — dans l’industrie prostitutionnelle globalisée.

Cette présence — constante et pérenne — d’individus, pensés et perçus comme « Autres », fantasmés et utilisés en tant que tels, dans les pays du Nord et/ou riches nous amène à questionner, in fine, les territoires de la sexualité postcoloniale, non plus seulement sur le terrain de l’exotisme érotisé là-bas et importé ici, mais aussi sur celui de la colonisation intérieure. Car certains espaces de ces pays — ghettos africains-américains (comme Harlem ou le Bronx, à New York) ou barrios latinos aux États-Unis ; « quartiers ethnicisés » de certaines villes européennes, comme le Matongé congolais et le Moleenbeek marocain de Bruxelles ; ou bien encore certains « territoires perdus » de la République dans les banlieues françaises… — n’échappent pas non plus aux stéréotypes hérités des contextes coloniaux et/ou impérialistes précédents.

Il y a une évidente essentialisation, dans ces territoires théorisés et vécus comme « Autres », de catégories entières de populations, au travers d’une vision en même temps classiste, racialisée et genrée. Des catégories clairement considérées, en effet, comme les nouvelles classes laborieuses, dangereuses et « vicieuses » de notre contemporanéité. Ceci est particulièrement visible, par exemple, dans les films ethnicisants de l’industrie pornographique où l’on retrouve toujours des profils féminins « lascifs » et « soumis » — « Black » ou « Latino » aux États-Unis, « Beurette » en France[28] — et des figures masculines — « Gang boy » outre-Atlantique ou « racaille » des banlieues hexagonales, selon les cas — à l’hypervirilité d’autant plus fantasmatique et excitante, qu’elle est considérée comme agressive et menaçante parce que supposément sauvage et primitive. De même, comme une image inversée de ce qui vient d’être dit, dans un va-et-vient entre ici et là-bas, on retrouve aussi une essentialisation pornographique de ces hommes « Autres » dans certaines représentations produites en temps de guerre.

Ainsi, ces photographies, diffusées sur le web (et reprises dans le New Yorker et sur CBS) en 2004, de militaires états-uniens — notamment celles de Lynndie England tenant en laisse un détenu — humiliant des prisonniers dans la prison d’Abou Ghraib en Irak. Travaillés aussi bien par les imaginaires gays qu’hétéros, ces stéréotypes, aujourd’hui mainstream dans de nombreux pays du Nord et/ou riches, participent largement de cette sexualité postcoloniale qui a aussi constitué certains territoires et certaines catégories de populations des pays du Nord et/ou riches en véritables colonies intérieures et, ce faisant, en réactualisant le vieux motif du XIXe siècle de la fugue sociale et raciale en sexscapes eux-mêmes.

[1] Article publié dans sa version originale dans Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe à nos jours, Paris, La Découverte, 2018.

[2] Jean-François Staszak, « L’imaginaire géographique du tourisme sexuel », in L’Information géographique, vol. 76, 2012.

[3] Denise Brennan, What’s Love got to do with it? Transnational Desires and Sex Tourism in the Domenican Republic, Durham/London, Duke University Press, 2004.

[4] Erik Cohen, « Thai girls and Farang men. The Edge of ambiguity », in Annals of Tourism Research, vol. 9, n°3, 1982 ; Lenore Manderson, Margaret Jolly (dir.), Sites of Desire, Economies of Pleasure. Sexualities in Asia and the Pacific, Chicago, University Of Chicago press, 1997.

[5] Amalia L. Cabezas, Economies of Desire. Sex and Tourism in Cuba and the Dominican Republic, Philadelphia, Temple University Press, 2009.

[6] Cynthia Enloe, Bananas, Beaches & Bases: Making Feminist Sense of International Politics, Londres, Pandora, 1989. Voir aussi le documentaire de Stéphane Benhamou et Sergio G. Mondel, Putains de Guerre, 2012.

[7] George L. Hicks, Comfort Women, Sex Slaves of the Japanese Imperial Force, Heinemann Asia, Singapore, 1995 ; Yoshiaki Yoshimi, Comfort Women-sexual Slavery in the Japanese military during world War II, New York, Columbia University Press, 2000.

[8] Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Paris, Imago, 2005.

[9] Nicolas Bancel, « Tourisme ethnique : une reconquête symbolique ? », in Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Culture postcoloniale (1961-2006), Paris, Autrement, 2006.

[10] Giuseppe Valiante, « Pédophilie au Vietnam : un Montréalais est condamné à la prison », in La Presse, 13 janvier 2016.

[11] Jacqueline Sanchez Taylor, « Female sex tourism: a contradiction in terms? », in Feminist Review, n°83, 2006.

[12] Edward Herold, Rafael Garcia, Tony De Moya, « Female tourists and beach boys. Romance or Sex Tourism? », in Annals of Tourism Research, vol. 28, n°4, 2001.

[13] Corinne Cauvin Verner, « Du tourisme culturel au tourisme sexuel. Les logiques du désir d’enchantement », in Cahiers d’études africaines, n°193-194, 2009.

[14] Glenn Bowman, « Fucking Tourists. Sexual Relations and Tourism in Jerusalem’s Old City », in Critique of Anthropology, vol. 9, n°2, 1990.

[15] Deborah Pruitt, Suzanne Lafont, « For Love and Money. Romance Tourism in Jamaica », in Annals of Tourism Research, vol. 22, n°2, 1995.

[16] Christine Salomon, « Vers le nord », in Autrepart, n° 49, 2009.

[17] Corinne Cauvin Verner, « Du tourisme culturel au tourisme sexuel. Les logiques du désir d’enchantement », in Cahiers d’études africaines, n°193-194, 2009 et « Les Hommes bleus du Sahara ou l’autochtonie globalisée », in Civilisations, n°57, 2009.

[18] Suzy Kruhse-Mount Burton, « Sex Tourism and Traditional Australian Male Identity », in Marie-Françoise Lanfant, John B. Allcock, Edward M. Bruner (dir.), International Tourism. Identity and Change, Londres, Sage, 1995.

[19] Naomi Brown, « Beachboys as culture brokers in Bakau Town, The Gambia », in Community Development Journal, vol. 27, n°4, 1992.

[20] Emmanuel Jaurand, Stéphane Leroy, « Tourisme sexuel : ‟clone maudit du tourisme” ou pléonasme ? », in Mondes du Tourisme, n°3, 2011.

[21] Howard L. Hughes, Pink Tourism: Holidays of Gay Men and Lesbians, Oxford, Cabi, 2006.

[22] David Berliner, « Luang Prabang, sanctuaire Unesco et paradis gay », in Genre, sexualité & société, n°5, 2011 ; Brian James Baer, « Russian gay/Western gaze : mapping (homo)sexual desire in post-soviet Russia », in GLQ : A Journal of Lesbian and Gay Studies, vol. 8, n°4, 2002.

[23] Sébastien Roux, No money, no honey. Économies intimes du tourisme sexuel en Thaïlande, Paris, La Découverte, 2011.

[24] Jennifer Cole, « ‟Et Plus Si Affinités”: Malagasy Internet Marriage, Shifting Post-Colonial Hierarchies, and Policing New Boundaries », in Historical Reflections/ Réflexions Historiques, vol. 34, n°1, 2008 ; Jennifer Cole, « Transnationalizing a Sexual Economy: Managing Social Roles and Producing Value among Malagasy Marriage Migrants in France », in Current Anthropology, vol. 55, 2014.

[25] Gwenola Ricordeau, « À la recherche de la femme idéale… Les stéréotypes de genre et de race dans le commerce de ‟promises par correspondance” », Genre, sexualité & société, n°5, 2011 ; Mina Roces, « ‟Kapit sa patalim” (Hold on to the Blade): Victim and Agency in the Oral Narratives of Filipino Women Married to Australian Men in Central Queensland », in Lila. Asia-Pacific Women’s Studies Journal, n°7, 1998.

[26] Florence Lévy, Marylène Lieber, « La sexualité comme ressource migratoire. Les Chinoises du Nord à Paris », in Revue française de sociologie, vol. 50, n°4, 2009.

[27] Laurent Gaissad, « ‟En femme” à la gare Saint– Charles : la prostitution des Algériens à Marseille », in L’Année du Maghreb, n°6, 2010.

[28] Christelle Taraud, « Le rêve masculin de femmes dominées et soumises », in Driss El Yazami, Yvan Gastaut, Naïma Yahi (dir.), Générations. Un siècle d’histoire culturelle des Maghrébins en France, catalogue d’exposition, Paris, Gallimard/Génériques CNHI, 2009.

 

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