Memoire Combattantes

Dossier de presse

« Les travailleurs immigrés au prisme des sexualités en France (1962-1983) » (p.173-181)

Chaque semaine, en 2020, le Groupe de recherche Achac, en partenariat avec CNRS Éditions et les Éditions La Découverte, vous propose un article du livre en open source. L’objectif, ici, est de participer à une plus large diffusion des savoirs à destination de tous les publics. Les 45 contributions seront disponibles pendant toute l’année 2020.

Découvrez cette semaine l’article de Yvan Gastaut, historien, maître de conférences à l’Université Côte d’Azur et membre du laboratoire Unité de Recherche Migrations et Société (URMIS), intitulé Les travailleurs immigrés au prisme des sexualités en France (1962-1983). Il analyse ici, la dimension sexuelle ou « sexualisante » de « l’homme arabe » tel que le donne à voir les médias ou la production filmique depuis l’indépendance d’Algérie à 1983. Cette contribution participe à déconstruire les regards coloniaux omniprésents dans nos représentations, nos imaginaires contemporains.

Le Groupe de recherche Achac met également à disposition, ici, une séquence vidéo du colloque “Images, colonisation, domination sur les corps” qui a eu lieu le 3 décembre 2019 au Conservatoire national des arts et métiers. Découvrez l’intervention d’Yvan Gastaut qui analyse, ici, la photographie de presse du film « Elise ou la vraie vie », long métrage réalisé par Michel Drach en 1970 et incarné à l’écran par Marie José Nat et Mohammed Chouikh d’après le livre du même nom de Claire Etcherelli (1967). Vous retrouverez cette image commentée dans sa version originale au sein de l’ouvrage Sexe, race & colonies. La domination des corps du xve siècle à nos jours, (La Découverte, 2018).

 

Article 6 « Les travailleurs immigrés au prisme des sexualités en France (1962-1983) » issu de la partie 2 Sexualités, prostitution, corps de l’ouvrage Sexualités, identités & corps colonisés (p.173-181)*

 

© CNRS Éditions / Éditions la Découverte / Groupe de recherche Achac /  Yvan Gastaut (Sexualités, identités & corps colonisés, 2019)

 


 

 

Les travailleurs immigrés au prisme des sexualités en France

(1962‑1983)

Par Yvan Gastaut

 

 

Longtemps délaissées comme portion congrue[1], les connotations sexuelles liées à « l’homme arabe » revêtent une grande importance lorsqu’on analyse les productions culturelles dans la France de l’après-guerre d’Algérie à l’égard de ceux que l’on considère de manière un peu artificielle comme les travailleurs immigrés de la « première génération » venus d’Algérie ou plus largement du Maghreb. Si tous ne sont pas célibataires – des familles vivent en métropole dès les premiers temps de la migration des « indigènes » en provenance d’Afrique du Nord –, ces derniers représentent néanmoins une majorité : à tel point que « l’homme arabe » vivant seul en France aimante tout l’imaginaire de l’immigration jusqu’aux années 1980. La « femme arabe », quant à elle, est quasiment gommée des discours et du paysage.

À ce sujet, les récents travaux de Todd Shepard ont comblé une lacune : publié sous le titre Mâle décolonisation, « l’homme arabe » et la France de la décolonisation à la révolution iranienne, son ouvrage, datant de 2017, revisite la question des représentations de cette figure de l’altérité masculine qui traverse l’histoire de la France postcoloniale en lui apportant davantage de complexité mais aussi d’ambiguïté[2]. Dans la ­dynamique de cette approche, mon propos tendra à mettre en relief quelques mises en scènes médiatiques de la dimension sexuelle ou « sexualisante » de « l’homme arabe » jusqu’à l’émergence d’une autre figure, fort différente, celle du « Beur », en 1983[3].

Charriant fantasmes et stéréotypes, cet imaginaire sexuel, exprimé de diverses manières et sur différents supports, se situe au carrefour de plusieurs enjeux : celui du racisme, avec son lot d’exotisme et de haine, celui d’une approche « genrée » de l’immigration ainsi que celui du rapport au corps et aux désirs dans une période dite de « révolution sexuelle ».

« La plus haute des solitudes »

Le premier rapport à la sexualité est en fait une absence de sexe ou bien une sexualité contrariée, voire empêchée, par l’exclusion sociale et raciale des migrants qui se traduit par des troubles psychologiques et physiques. Loin de toute recherche de plaisirs charnels, ces aspects, si mal vécus car engendrant honte et mépris de soi, sont souvent inexistants dans les récits de travailleurs immigrés tout autant que dans les œuvres qui les mettent en scène. Cependant, quelques productions scientifiques ayant passé la barrière médiatique ont néanmoins émergé. En particulier, La plus haute des solitudes[4], un essai de Tahar Ben Jelloun qui s’accompagne d’un sous-titre explicite, La misère sexuelle et affective d’émigrés nord-africains. Succès de librairie publié en 1977 aux éditions du Seuil, cet ouvrage constitue un révélateur pour l’opinion française.

Célèbre aujourd’hui, d’abord comme écrivain, Tahar Ben Jelloun, originaire de Fès, n’en est pas moins titulaire d’un doctorat de psychiatrie sociale. Il a en effet soutenu une thèse en 1975, à l’École pratique des hautes études, qui portait sur le thème de l’impuissance sexuelle de travailleurs immigrés venus du Maghreb en France. Cherchant à dissiper les fantasmes, ce travail de plusieurs années, élaboré autour de vingt-sept cas repérés dans un centre de médecine psychosomatique, a suscité une certaine prise de conscience sur la difficile situation sanitaire et sociale de ces hommes des usines ou des chantiers, dont la vie quotidienne et, a fortiori, intime, était jusqu’alors peu considérée. À cette époque, parallèlement à sa thèse, Tahar Ben Jelloun double cette expérience vécue en tant que soignant par un récit fictionnel qui sera publié en 1976, sous le titre de La réclusion solitaire[5]. La même année, une adaptation théâtrale – Chronique d’une solitude – en est faite au Festival d’Avignon. Avec le net souci d’une entreprise qui entend bousculer les consciences et les idées reçues comme l’avait fait, à sa manière, quelques années auparavant le cinéaste Med Hondo[6], cette production – à laquelle s’ajoute le documentaire La Mal Vie doublé d’un ouvrage éponyme[7] – a pour but de pointer l’isolement, y compris sexuel et/ou amoureux, des travailleurs maghrébins relégués aux marges de la société française. Le film de Daniel Karlin et Tony Lainé diffusé sur Antenne 2 à une heure de grande écoute, le 26 novembre 1978, durant la semaine de rencontre Français-immigrés – mise en place par le Secrétariat d’État aux travailleurs immigrés de Lionel Stoléru pour lutter contre le racisme –, met en scène les troubles du désir chez les migrants socialement isolés et déclassés. Cette frustration, étalée à la télévision, traduit un réel souci de prise en compte du quotidien de ces hommes sans pour autant dissiper les malentendus racistes. Car, pour beaucoup, la « misère sexuelle » serait justement la cause des déviances dont seraient prétendument porteurs ces travailleurs immigrés « célibataires » par la force des choses.

La Française, objet de désir

Si tous les migrants arabes vivant seuls en France ne souffrent pas de troubles, beaucoup vivent mal leur vie sexuelle et affective, notamment l’éloignement de leur épouse quand ceux-ci sont mariés. Que faire face à cette situation d’absence de rapports intimes et/ou conjugaux ? Abstinence ? Prostitution ? Double vie en France ? Tous les cas de figure sont possibles[8]. Pendant longtemps d’ailleurs, les travailleurs immigrés « célibataires » étaient précisément pensés hors de toute approche affective. Les manuels d’apprentissage du français, conçus par le ministère de l’Éducation nationale pour former les travailleurs migrants dans les années 1950 et 1960, sont, ainsi, emblématiques de cette approche : aucune allusion aux désirs ou à d’éventuelles aventures amoureuses dans les histoires brossant la vie quotidienne des Mouloud, Ahmed et autres Rachid qui y figurent. Décrits comme vivant ensemble dans des foyers-hôtels, ils font penser aux jeunes enfants des colonies de vacances : surveillés par un employé, ils tiennent leur chambre propre, font leur toilette, vont manger, partent en promenade et surtout se reposent après leur travail. En somme, ils symbolisent des figures sages et dociles comme doivent l’être ceux qui apprennent à lire sur ces petits récits (pré)fabriqués.

Pourtant, d’autres sources montrent l’attrait pour les femmes du pays d’accueil. La Française, blonde de préférence, est l’objet d’un fantasme largement partagé par les travailleurs immigrés. Pour en attester, les élites de ces Maghrébins de France, qu’ils soient acteurs, chanteurs ou footballeurs (à l’exemple de la star originaire de Casablanca, Larbi Ben Barek, ou encore le monégasque Mustapha Zitouni) sont, pour la plupart, mariés à des Françaises : ce qui peut aussi être perçu ou pensé, hors le fantasme lui-même, comme un signe de promotion sociale. Nombre d’œuvres produites par des écrivains, cinéastes ou artistes, issus de la migration, abordent le sujet. Parmi elles, Netzewedj wehdi (Je vais trouver seul à me marier) de l’artiste kabyle Salah Sadaoui (1936‑2005), écrite au milieu des années 1960 et scénarisée dans un scopitone, raconte comment un travailleur immigré décide, un samedi après-midi, d’aller draguer des Françaises sur les Champs-Élysées. Bien mis, après avoir fait un « brin de toilette » et ajusté ses favoris, il se rend sur place et, déterminé, aborde une belle jeune fille blonde portant mini-jupe et longues bottes. Celle-ci, quoiqu’un peu surprise, engage la conversation. Mais, très vite, un « Français » vient interrompre ce manège en s’interposant violemment entre l’Arabe et la jeune blonde. Une bagarre s’ensuit et quelques coups de poing et de matraque plus tard, l’immigré se retrouve au cachot, bien amoché par la police[9]. Même engouement – bien que plus suggestif – chez le groupe de rock algérien Les Abranis, formé à Alger en 1967 à la mode anglo-saxonne et écouté de part et d’autre de la Méditerranée. En 1973, le groupe décide de se payer les services des danseuses de Claude François devenues célèbres : les Clodettes. Sur l’un de leurs morceaux Atheggaeledh[10], produit en disque et en scopitone, celles-ci dansent de manière très suggestive tandis que la caméra s’autorise les prises de vues les plus osées, notamment en contre-plongée. L’objectif est commercial : par cet érotisme des images, il s’agit d’inciter les travailleurs immigrés à mettre le plus souvent possible des pièces dans les scopitones placés dans les cafés pour revoir le spectacle.

Un autre aspect de ce désir se traduit dans les relations sexuelles tarifées : certains travailleurs immigrés fréquentent des prostituées françaises qui viennent racoler aux abords des bidonvilles, des garnis, ou non loin des usines et des chantiers, nouant parfois des relations régulières avec eux. Même s’il est difficile d’avoir une approche quantitative de ces relations, plusieurs films et romans évoquent ces pratiques qui semblent avoir été assez répandues dans la période des Trente Glorieuses (1945‑1975).

Dans le rapport des « Arabes » aux Françaises se développe également le phénomène des « femmes à Arabes »[11], autrement dit des femmes qui consentent à, voire recherchent spécifiquement, des relations sexuelles avec des « Arabes ». Cette figure est très largement déconsidérée dans l’opinion française mais aussi chez les travailleurs immigrés eux-mêmes qui ne respectent guère ces femmes jugées perverses et déviantes. Cette perception est visible dans un épisode de l’émission d’investigation d’Alain de Sédouy et André Harris, Seize millions de jeunes, diffusé le 10 février 1966 à la télévision et consacré au thème des « Algériens de Paris », dans lequel quelques témoins prennent la parole[12]. L’un d’entre eux est précisément questionné sur ses relations avec des « femmes à Arabes » : il avoue une certaine forme de mépris pour celles qui, acceptant d’avoir des relations avec lui, n’apparaissent pas « correctes » ni « distinguées » à ses yeux. Car si elles l’étaient, elles ne « coucheraient » pas avec lui. Ainsi les travailleurs immigrés sont-ils, dans leurs rapports sexuels avec les Françaises, dans une position complexe et ambiguë qui oscille entre désir et volonté de les séduire au-delà des préjugés mais aussi irrespect pour celles, trop « faciles », qui leur ont cédé. Un véritable paradoxe qui se nourrit, de surcroît, du fait que la sexualité interraciale peut aussi être considérée comme une forme de « revanche virile » contre la castration (post)coloniale.

Le spectre du viol

Dans les décennies 1960 et 1970, une bonne partie de l’opinion assimile les travailleurs immigrés à des délinquants en puissance ou en fait. Au sein de cette délinquance, la violence sexuelle apparaît comme majeure. Outre les rumeurs, régulièrement répandues, de « traite des Blanches » et de proxénétisme organisé, c’est le viol qui est considéré comme le délit le plus fréquemment commis par les « Arabes ». Frustrés sexuellement ou bien trop attirés par les « Blanches », ceux-ci apparaissent comme un danger permanent. D’autant qu’on insiste sur le fait qu’ils sont adeptes de la sodomie, attestant, un peu plus encore, de leurs comportements déviants. Déjà pendant l’époque coloniale et la guerre d’Algérie, « l’Arabe violeur » était une figure répandue, notamment dans la presse populaire et la littérature de gare. Comme le notent Christelle Taraud et Valérie Rey-Robert, quand les maisons closes sont interdites en France, en 1946, elles ferment partout sauf dans les quartiers immigrés, comme à Barbès, où habitent traditionnellement des milliers de Maghrébins, mais aussi dans l’Algérie colonisée, par crainte des viols massifs de Françaises[13].

Comme le montre Todd Shepard, l’hypervirilité des « Arabes » est perçue comme une parabole de la décolonisation, vécue principalement par les tenants de l’Algérie française comme une crise de la masculinité[14]. Si la rubrique des faits divers met globalement l’accent sur les violeurs arabes, c’est surtout la presse d’extrême droite de l’époque qui n’a de cesse d’exciter l’opinion sur les supposées déviances de ceux-ci, présentés comme « avides de sexe ». Minute, notamment, fait référence quasiment chaque semaine à ces « Arabes » qui draguent les Françaises ou serrent les filles d’un peu trop près, jusqu’à devenir menaçants, voire violents. À titre d’exemple, en juillet 1968, sa « une » titre : « Viols d’Algériens, le récit martyre de Chantal. D’autres drames : nos rues livrées à la pègre arabe[15] ». En août 1973 – ce qui donnera lieu à une flambée raciste qui gagnera tout l’Hexagone pendant plusieurs semaines –, l’éditorial du journaliste Gabriel Domenech dans Le Méridional, à la suite du meurtre d’un chauffeur de tram par un Algérien, apparaît comme un véritable appel à la haine qui prend racine dans la racialisation des questions sexuelles : « Assez de violeurs algériens, de proxénètes algériens, de fous algériens, de syphilitiques algériens[16]… »

Relayée par des mouvements comme Occident, Ordre nouveau ou le Front national, la psychose du viol collectif est largement partagée, tandis que le slogan « Ils viennent en France pour prendre nos femmes » est un propos de comptoir amplement relayé. Au cinéma, dans l’emblématique film Dupont Lajoie d’Yves Boisset, sorti dans les salles en 1975, la question sexuelle se place au cœur du scénario. Georges Lajoie (Jean Carmet), patron de café raciste, part en vacances en famille, dans un camping varois où, comme chaque année, il retrouve plusieurs couples d’amis, « Français moyens » comme lui. Secrètement attiré par la fille de l’un d’entre eux (Isabelle Huppert), il tente un jour de la séduire et essaye de l’embrasser. Mais elle oppose une résistance farouche, ce qui conduit Lajoie à la violer puis à l’assassiner (à coups de pierre), tout en se débarrassant de son corps près d’un baraquement d’immigrés jouxtant le camping. On connaît la mécanique, le stéréotype joue à fond : ce sont les « Arabes », qui viennent régulièrement draguer au camping, qui sont forcément les assassins. Dans le film, même lorsque l’inspecteur de police découvre que ces derniers ne sont nullement les responsables du meurtre, en haut lieu, on l’invite « à refermer le dossier et à laisser courir ».

L’union impossible

Dans la mise en scène de la sexualité de « l’homme arabe », la dimension homosexuelle est certes bien présente mais elle n’est pas forcément ce qui retient l’attention du grand public. En revanche, les couples hétérosexuels mixtes sont un important enjeu de discussions et de polémique. Dans l’émission Faire face au racisme, en septembre 1961, un test est organisé dans la rue : un « Arabe » et une Française s’embrassent sous le regard des passants. Le racisme s’exprime avec force. Et régulièrement, le rejet du couple mixte « Arabe »/Blanche – davantage que Noir/Blanche d’ailleurs – est partagé par le plus grand nombre, s’exprimant dans de multiples émissions à la télévision comme dans celle d’Antenne 2, Mi-fugue mi-raison du 13 juin 1979 au cours de laquelle, à Pont-de-Cheruy, des jeunes filles interrogées sur leurs amours affirment qu’elles ne pourraient jamais avoir de relations sexuelles avec un « Arabe ».

Faisant suite au roman éponyme de Claire Etcherelli, paru en 1967, le film Élise ou la vraie vie réalisé par Michel Drach et sorti dans les salles en 1969, raconte pourtant l’amour passionnel, pendant la guerre d’Algérie, entre Élise Letellier, jeune fille venue de province à Paris (Marie-José Nat) et Arezski (Mohamed Chouikh), un ouvrier algérien dont on comprendra qu’il est aussi un militant actif du Front de libération national algérien. Ils se rencontrent sur la chaîne de montage d’une grande usine automobile et vont vivre un amour aussi intense qu’éphémère car Arezski sera – après maintes péripéties dans un Paris en guerre – arrêté par la police et Élise n’aura plus jamais de ses nouvelles. De l’amour dans ce film mais pas de sexe… Cela n’empêche pas Élise de se faire souvent traiter de « femme à Arabe ».

À partir de cette œuvre fondatrice, on trouvera de nombreuses situations de malentendus, voire de racisme, vis-à-vis des couples mixtes, à l’instar des œuvres de Rainer Fassbinder en République fédérale d’Allemagne comme Le Bouc, en 1969, dans lequel quatre couples d’Allemands sont troublés, dans tous les sens du terme, par l’arrivée d’un travailleur immigré grec, ou Tous les autres l’appellent Ali, en 1974, qui narre les relations entre un immigré marocain et une veuve allemande bien plus âgée que lui. Il faudra attendre la génération suivante, cependant, pour voir se banaliser les unions mixtes jusqu’à la sortie, en France, de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? en 2014 et sa suite en 2019 (tous deux réalisés par Philippe de Chauveron).

Avec l’émergence de la génération « beur », le sexe est au début moins présent dans les fantasmes. Les jeunes issus de l’immigration, aspirant à vivre « comme des Français », n’ont pas, de ce point de vue, de problématique propre. Aussi les représentations de leur sexualité sont-elles peu saillantes : peu d’éléments sur ce sujet dans la Marche contre le racisme et pour l’égalité organisée de septembre à décembre 1983, par exemple. Globalement, dans le cinéma, le roman ou le théâtre « beur », ce sont les difficiles et parfois douloureuses premières expériences sexuelles qui sont narrées[17]. Le film le plus emblématique de cette génération, Le Thé au harem d’Archimède de Mehdi Charef, sorti en 1985, se situe dans cette veine. Il faut attendre Miss Mona, œuvre du même réalisateur, en 1987, pour voir la dimension sexuelle se placer au premier plan. Un jeune Maghrébin en situation irrégulière, se retrouve à la rue après avoir perdu son emploi. Il rencontre « Miss Mona », un vieux travesti qui habite dans une roulotte et gagne sa vie en se prostituant ou en tirant les cartes. Il rêve du jour où il aura assez d’argent pour se faire opérer et devenir une femme. Sur les conseils de Mona, Samir commence à se prostituer lui aussi pour survivre.

En dehors de Miss Mona, dans la plupart des productions estampillées « beur », peu de place a été faite à la question de la sexualité comme problématique de l’émigration/immigration. Avec les années 1980, la sexualité contrariée des travailleurs immigrés des premières générations disparaît : ceux qui sont devenus pères voire grands-pères (les fameux chibanis) n’aimant guère parler de ces expériences. Elles reflètent pourtant une époque tout en étant la traduction de la complexité des relations mixtes, issues de la période coloniale, ainsi que de ses héritages contemporains.

* Retrouvez le sommaire de l’ouvrage ici

 

Pour citer cet article : Yvan Gastaut « Les travailleurs immigrés au prisme des sexualités en France (1962-1983)», in Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Fanny Robles, T. Denean Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Christelle Taraud, Dominic Thomas et Naïma Yahi, Sexualités, identités & corps colonisés, Paris, CNRS Éditions, 2019 : pp.173-181.

 

Retrouvez l’ouvrage sur le site de CNRS Éditions ici

Le contexte de diffusion électronique ne retire rien à la conservation des droits intellectuels, les auteurs doivent être reconnus et correctement cité en tant qu’auteurs d’un document.

NOTES **

[1]. Dans mon ouvrage L’opinion française et l’immigration sous la Ve République, Paris, Seuil, 2000, je n’aborde le sujet que de manière incidente. Et la plupart des travaux jusqu’à ces dernières années n’abordaient pas la représentation de « l’Arabe » à l’aune de la dimension sexuelle. Le programme ÉcrIn (Écrans et Inégalités) financé par l’Agence nationale de la recherche sur les représentations de l’Arabe dans les médias audiovisuels français depuis 1962 a certes, entre 2012 et 2016, abordé le sujet mais sans toutefois l’approfondir.

 

[2]. Todd Shepard, Mâle décolonisation. L’« homme arabe » et la France, de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne, Paris, Payot, 2017.

 

[3]. Yvan Gastaut, « 1983, tournant médiatique de l’immigration en France », in Hommes et Migrations, no 1313, 2016. Voir aussi le film de Nabil Ben Yadir, La Marche (2013).

 

[4]. Tahar Ben Jelloun, La plus haute des solitudes, Paris, Seuil, 1977.

 

[5]. Tahar Ben Jelloun, La réclusion solitaire, Paris, Denoël, 1976.

 

[6]. Dans Soleil ô en 1969 notamment mais aussi Bicots nègres vos voisins en 1973, Med Hondo, cinéaste mauritanien vivant en France, présente des migrants plutôt africains qui ont des relations sexuelles avec des filles françaises. Dans Soleil ô, l’un d’entre eux parvient à séduire une jeune femme blonde qui semble rechercher chez lui le goût de l’exotisme et du sexe torride. Au réveil, celle-ci se montre visiblement déçue des « performances » de son amant. Lorsque celui-ci lui demande affectueusement si elle a bien dormi, la jeune femme dubitative, tire sur sa cigarette en soupirant : « On m’a dit que les Africains au lit c’était… mais… » Voir l’extrait en ligne : https://vimeo.com/328284373.

 

[7]. Voir la contribution de Tahar Ben Jelloun dans Daniel Karlin et Tony Lainé, La Mal Vie, Paris, Éditions sociales, 1978.

 

[8]. Dans l’ouvrage autobiographique de Brahim Benaïcha sur ses parents immigrés, Vivre au paradis, Paris, Desclée de Brouwer, 1992, et adapté au cinéma par Bourlem Guerdjou en 1998, émerge la figure de Lakdar (Roschdy Zem), un travailleur immigré vivant dans le bidonville de Nanterre en pleine guerre d’Algérie. À la différence de ses amis « célibataires » des lieux, il ne fréquente pas les prostituées, préférant songer à faire venir sa femme auprès de lui. Ce qu’il va parvenir à faire mais non sans mal : l’adaptation de celle-ci au bidonville est difficile : à l’étroit avec leurs deux enfants, le couple n’a pas de relations sexuelles, ce qui chiffonne Lakdar aspirant à avoir une vie normale que d’aucuns dans le bidonville qualifieront de « française ».

 

[9]. Voir ce scopitone en ligne https://www.youtube.com/watch?v=nyWAAujOH4E

 

[10]. Voir ce scopitone en ligne https://www.youtube.com/watch?v=jbseuHnKyNs

 

[11]. La version plus trash de cette figure – car plus sexiste et raciste encore – est celle de la « pute à Arabe ».

 

[12]. « Les Algériens de Paris », Seize millions de jeunes, ORTF, 10 février 1966, INAthèque.

 

[13]. Christelle Taraud, La prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc (1830‑1962), Paris, Payot, 2009 [2003] ; Valérie Rey Robert, Une culture du viol à la française, Paris, Libertalia, 2019.

 

[14]. Todd Shepard, Mâle décolonisation. L’« homme arabe » et la France, de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne, Paris, Payot, 2017.

 

[15]. Minute, 24 juillet 1968.

 

[16]. Le Méridional, 26 août 1973.

 

[17]. François Desplanques, « Quand les Beurs prennent la plume », in Revue européenne des migrations internationales, no 3, 1991.

 

 

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