Memoire Combattantes

Dossier de presse

« L’iconographie sexuelle des « sauvages » et la passion exotique et érotique » (p.45-56)

Chaque semaine, en 2020, le Groupe de recherche Achac, en partenariat avec CNRS Éditions et les Éditions La Découverte, vous propose un article du livre en open source. L’objectif, ici, est de participer à une plus large diffusion des savoirs à destination de tous les publics. Les 45 contributions seront disponibles pendant toute l’année 2020.

Découvrez cette semaine l’article de Pierre Ragon, historien, professeur à l’Université Paris Nanterre et directeur de l’ESNA-Mondes américains et T. Denean Sharpley-Whiting, directrice du Callie House Research Center for the Study of Global Black Cultures and Politics à l’Université Vanderbilt (États-Unis), spécialiste de l’histoire littéraire de la Harlem Renaissance et de la Négritude. Cet article s’intitule L’iconographie sexuelle des « sauvages » et la passion exotique et érotique et analyse les récits des premiers voyageurs européens dans la construction des stéréotypes sexuels associés aux peuples amérindiens et noirs américains. Cette contribution participe d’un programme plus vaste destiné à étudier les relations entre sexe et imaginaires coloniaux.

Le Groupe de recherche Achac met également à disposition, ici, une séquence vidéo du colloque « Images, colonisation, domination sur les corps » qui a eu lieu le 3 décembre 2019 au Conservatoire national des arts et métiers. Découvrez l’intervention de Pascale Heurtel, adjointe à l’administrateur général pour le patrimoine, l’information et la culture scientifique et technique au CNAM qui analyse ici, « Voyage à la nouvelle Guinée », gravure signée Marie-Thérèse Martinel d’après un dessin de Pierre Sonnerat, in Voyage à la Nouvelle-Guinée de Pierre Sonnerat, édité par Rualt, 1776. Vous retrouverez cette image commentée dans sa version originale au sein de l’ouvrage Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, (La Découverte, 2018) p 108.

 

 

Article 2 « L’iconographie sexuelle des « sauvages » et la passion exotique et érotique » issu de la partie 1 Discours, fantasmes et imaginaires de l’ouvrage Sexualités, identités & corps colonisés (p.45-56)*

© CNRS Éditions / Éditions la Découverte / Groupe de recherche Achac / Pierre Ragon et T. Denean Sharpley-Whiting (Sexualités, identités & corps colonisés, 2019)

 


 

L’iconographie sexuelle des « sauvages » et la passion exotique et érotique[1]

Par Pierre Ragon et T. Denean Sharpley-Whiting

 

Les premières images sont paradisiaques. Au temps de l’expansion européenne, lorsque s’ouvrent à la fin du XVe siècle les routes transocéaniques, les informations rapportées sur les contrées lointaines évoquent la découverte d’humanités heureuses, jeunes, vivant dans l’innocence d’un âge d’or perdu partout ailleurs. Christophe Colomb et ses compagnons sont les premiers à les mentionner. Ils rencontrent dans les Caraïbes des foules heureuses et pleines d’innocence qui se pressent sur les plages, attirées par la nouveauté. Le navigateur génois note dans son Journal, à la date du 16 décembre 1492, qu’« ils ne possèdent pas d’armes et sont tous nus ». De fait, ces « gens tout à fait innocents qui ne connaissent pas la guerre » lui apparaissent tout à la fois craintifs et généreux[2].

Amerigo Vespucci, de son côté, souligne à plusieurs reprises la nudité des habitants du Nouveau Monde ainsi que le caractère doux et pacifique de populations qui n’expriment aucune agressivité[3]. L’absence de pilosité qu’il croit observer chez eux complète le tableau d’une humanité asexuée et dénuée d’agressivité. D’autres témoignages suivent : celui de Giovanni da Verrazzano qui longe les côtes de l’Amérique du Nord dans les années 1520, ceux d’André Thevet, en 1557, ou de Jean de Léry, publié en 1578, sur les Tupi de la France antarctique[4]… Seuls les Anglais semblent globalement résister à de tels élans.

Cette première vision des Amérindiens se diffuse rapidement en Europe puisque, dès 1493, un imprimeur inconnu reproduit la lettre que Christophe Colomb a adressée à son commanditaire Luis de Santángel. Ce document sensationnel est maintes fois réédité au cours des mois et des années qui suivent. Dans sa première version, ce petit opuscule est rapidement illustré sur sa première feuille d’une gravure en pleine page qui donne à voir les propos du découvreur. Deux masses d’autochtones entièrement nus, l’une prenant la fuite, l’autre s’avançant pour offrir ce qu’elle possède, montrent effectivement des populations innocentes, à la fois craintives et généreuses.

Entre innocence et lubricité

La liberté de la rencontre amoureuse accomplie en toute innocence renvoie, dans certaines représentations, au jardin d’Éden. Tel est le cas sur la gravure qui immortalise les festivités organisées en l’honneur de l’entrée officielle d’Henri II à Rouen en 1550. Cette gravure foisonnante, qui restitue en principe les scènes représentées dans les rues de Rouen et sur la Seine en cette occasion, fait une large place aux mœurs indigènes. De très loin, les scènes de guerre dominent : l’une d’elle occupe le premier plan, deux autres, en haut et à droite, en haut et à gauche, surplombent l’ensemble.

Mais d’autres thèmes sont également traités à travers de petites saynètes dispersées sur tout l’espace : des scènes de chasse, des scènes de cueillette ainsi qu’une autre, évocatrice de la valeur économique de la collaboration avec les « indigènes » du Brésil qui assurent eux-mêmes la coupe et le transport jusqu’à la côte du bois brazil. Mais ce n’est pas tout : pas moins de cinq saynètes renvoient à l’innocence amoureuse des « indigènes ». Un groupe d’hommes et de femmes, tous dans le plus simple appareil, fait une ronde autour d’un arbre ; un couple joue à cache-cache ; un autre est voluptueusement étendu dans un hamac ; un troisième échange un baiser assis au pied d’un arbre tandis que le dernier s’éloigne, apparemment en quête d’un nid douillet où s’aimer.

Cependant, la lecture des mœurs amérindiennes – à l’égal, comme nous le verrons, de celles des autres peuples par la suite rencontrés en Afrique ou en Océanie – n’est pas exempte d’ambiguïtés et surtout elle ne dure pas. Cette humanité innocente apparaît aussi d’emblée comme une proie aisée. Christophe Colomb, en même temps qu’il admire la nudité des corps et la simplicité des mœurs, calcule les profits possibles : ces populations si dociles ne pourraient-elles pas fournir des travailleurs malléables voire des esclaves ? D’autres parmi ses compagnons à l’instar de Michele da Cuneo au cours du second voyage (1493‑1496)[5], sans regret de l’innocence originelle qu’eux-mêmes ont perdue, se prennent à convoiter les corps nus des plus belles indiennes et entreprennent de les posséder, non sans violence.

Puis, on ne tarde pas à voir dans la nudité, non pas la preuve de l’innocence, mais la marque de l’inhumanité. Les gravures qui accompagnent les éditions des lettres et des voyages d’Amerigo Vespucci, en 1509, ou, en 1557, celles du récit de Hans Staden mêlent Indiens nus et cannibales. La nudité devient oubli de soi, négligence et saleté, preuve de sauvagerie. Sur l’une des images accompagnant le texte d’Amerigo Vespucci, apparaît un solide gaillard entièrement nu qui empoigne fermement son sexe et urine tout à côté de ses semblables occupés aux tâches de la vie quotidienne et totalement indifférents à ce qui se passe tout à côté[6].

Ainsi, au fil des années, bien des événements remodèlent le regard que les Européens portent sur les populations dont ils découvrent l’existence. En Amérique, les conquistadors emboîtent le pas aux explorateurs et s’engouffrent dans la Caraïbe, le Mexique, l’Amérique centrale et la zone andine. Puis des groupes de colons issus de diverses nations s’installent des côtes du Brésil méridional à la vallée du Saint-Laurent. Dès lors, les projets changent, les regards aussi. Dans les Indes occidentales – nom alors donné par la couronne d’Espagne à ses possessions américaines –, les jugements primitifs sur l’innocence des anciens habitants s’inversent brutalement. Partout désormais, l’on croit avoir affaire à des humanités vivant dans la débauche. Gonzalo Fernández de Oviedo y Valdés est sans doute le premier auteur à faire la publicité des Indiennes avenantes. Il affirme, dans son Sumario de la natural historia de las Indias, paru en 1526, qu’en Castille d’Or (région de Panama), toute la noblesse des femmes consiste à s’offrir aux premiers venus. On trouve, sous sa plume, des exemples de femmes amérindiennes capables d’une telle fougue amoureuse qu’elles épuisent les hommes qui ont l’imprudence de céder à leur charme[7].

Mais sur cette question, les opinions n’étaient pas encore totalement arrêtées. Un peu plus tard, dans les années 1601‑1615, c’est au contraire à leurs époux que l’historien Antonio de Herrera prête un excès de sensualité[8]. Ce dernier, qui parle de « foires aux femmes », pense aussi les harems des îles comme peuplés d’autant de femmes qu’il existe de manière de pécher avec elles. D’un bout à l’autre du continent, les témoignages des Français sont à peine plus nuancés. Même si, pour leur part, ils tentent de l’expliquer et de la relativiser, la liberté de mœurs des « sauvages » les surprend et leur inspire de sévères jugements. André Thevet est le premier à en témoigner : tout en concédant aux Tupi quelque connaissance des lois du mariage, il s’offusque de les voir offrir leurs filles aux premiers venus. Jean de Léry confirme le fait et note que « les pères et parents avant que marier leurs filles ne font grande difficulté de les prostituer au premier venu[9] ».

Au début du XVIIe siècle, Marc Lescarbot rassemble toutes les observations faites des côtes du Brésil à celles de l’Acadie et aux rives du Saint-Laurent et arrive à la conclusion que cette pratique est générale car « les filles du Brésil ont licence de se prostituer sitôt qu’elles en sont capables tout ainsi que celles du Canada. Voire les pères en sont maquereaux et réputent à l’honneur de les communiquer à ceux de deçà pour avoir de leur génération[10] ». Un rituel d’alliance somme toute banal fait ici l’objet d’une assimilation hâtive mais sans appel au proxénétisme…

Sodomies amérindiennes et Cythères coloniales

Dans les premiers temps de la conquête espagnole des Amériques, un thème, celui de la sodomie, connaît une fortune particulière. Ne tient-on pas cette pratique pour la manifestation la plus extrême de la luxure ? On l’identifie tout d’abord chez les terribles Caraïbes, ces Indiens cannibales des Antilles qui la pratiqueraient sur leurs ennemis afin de les humilier selon Michele da Cuneo[11].

Plus tard, certains écrivent, à la suite de Gonzalo Fernández de Oviedo y Valdés, qu’ils l’ont « enseignée » à leurs voisins Arawaks. Pour ce chroniqueur de l’histoire des Indes occidentales, le cacique Goacanagari « s’unit avec certaines de ses femmes à la façon des vipères, une abomination jamais entendue qu’il n’a pu apprendre que de ces animaux[12] ». Puis, on trouve des sodomites sur le continent, en Amérique centrale, au Mexique, et jusque dans les Andes. À cet égard, un épisode de la campagne que Vasco Nuñez de Balboa mena en 1513 dans la région de l’isthme de Panama est resté célèbre. C’est Pierre Martyr d’Anghiera qui le rapporte. Alors que le conquistador explore les forêts tropicales du Darién, il doit affronter un cacique dénommé Cuarecua qui le combat avec six cents de ses hommes. Une fois l’ennemi vaincu, l’Espagnol investit le village et trouve là « la maison du cacique souillée par une sensualité abominable. Il blesse le frère du cacique et beaucoup d’autres, parés d’habits de femme ; selon le témoignage des Indiens c’est pour s’adonner à la licence. Il ordonne d’en faire dépecer une quarantaine par les chiens[13] ».

Sur les côtes du Mexique, ce sont tout d’abord des figurines de bois et de terre cuite retrouvées dans des temples abandonnés, à l’approche des Espagnols, qui donnent les premières informations. Avant même l’expédition d’Hernán Cortés, en 1517 ou 1518 selon des témoignages qui divergent, on en découvre une qui montre « un homme en chevauchant un autre à la manière de l’abominable et infâme péché de sodomie » et une seconde où « un individu apparemment circoncis se tient la nature des deux mains[14] ». Hernán Cortés et ses hommes, en particulier Bernal Díaz del Castillo et un auteur inconnu, le Conquistador Anonyme, semblent convaincus que cette pratique est universellement répandue chez les Indiens du Mexique central et ils persuadent leurs correspondants européens que tel en est bien le cas. À plusieurs reprises, dans les lettres qu’il envoie à Charles Quint, Hernán Cortés évoque les mises en garde qu’il adresse à ses hôtes qu’il pense ou feint de croire souillés par ce péché. Un de ses soldats, Bernal Díaz del Castillo accuse tout particulièrement les prêtres des cultes « indigènes » de se livrer à cette forme de débauche. Alors que les Totonaques du golfe de Veracruz furent les premiers alliés de Cortés, Bernal Díaz del Castillo n’hésite pas à accabler les gardiens de leurs temples de tous les maux, affirmant notamment que « s’ils n’avaient pas de femmes, ils pratiquaient le métier de sodomite[15] ».

De quelle réalité l’accumulation de ces jugements témoigne-t‑elle ? Pour une part, elle renvoie à l’écart qui sépare les normes morales, celles des populations marquées par les interdits propres au christianisme de celles des populations qui les ignorent. Longtemps la « course à l’allumette » (un marivaudage poussé entre jeunes gens célibataires), que l’on pratique dans les cabanes amérindiennes du Canada, ravira les coureurs des bois et provoquera l’indignation des missionnaires. Mais il y a plus. Sous certaines plumes espagnoles, l’invraisemblance des récits renvoie tout autant à la construction d’un monde à l’envers, où toutes les licences et toutes les perversions interdites en chrétienté deviennent possibles, qu’à l’étonnement de la découverte ethnographique. Au demeurant, il ne faut pas négliger les usages politiques de telles considérations. La sodomie, péché « contre nature » par excellence et mal absolu, autorise tous les châtiments et légitime la guerre de conquête que l’on livre aux Amérindiens. Ces dénonciations des sodomites « indigènes » s’inscrivent directement dans l’héritage des excitatoria médiévaux qui servirent à mobiliser les chrétiens contre les musulmans au temps des croisades[16]. Passé le temps de la conquête, c’est aussi la société coloniale elle-même – et singulièrement les élites des capitales – qui, au regard des voyageurs étrangers, apparaît comme pervertie par le luxe et la débauche.

Puisque les Amériques sont la source des métaux précieux et l’Orient la terre du luxe et du raffinement, puisqu’en vertu d’anciens préceptes moraux hérités de l’Antiquité classique, la richesse est mère de l’oisiveté et donc de tous les vices, les élites créoles, imagine-t‑on, se vautrent dans la luxure. Quels que soient leur origine et leur rang, les femmes y cultivent la beauté et l’élégance. La vie y est figurée comme facile, le faste ostentatoire et la débauche généralisée. Les tables de jeux autour desquelles hommes et femmes se pressent, les promenades où l’on déambule lascivement en s’aguichant (l’Alameda à Lima, le paseo de la Jamaïca à Mexico), les salles de théâtre aussi constituent les plaisirs ordinaires de ces mondes décadents. À Goa, dans les Indes orientales, au début du XVIIe siècle, Pyrard de Laval s’efforce de garder la tête froide en contemplant ces femmes qui, chez elles, ne portent qu’une « jupe qui est plus claire et fine que le crêpe le plus délié de deçà de sorte que leur chair paraît là-dessous aussi bien que si elles n’avaient rien sur elles[17] ». Ces dames au demeurant sont, dit-il, fort lascives et passent leur journée à chanter et à jouer de la musique. Elles sont volages et usent de leur beauté ainsi que de leur richesse afin de séduire les hommes de passage, déployant mille ruses pour échapper à la surveillance de leur mari, y compris celles de drogues qui leur font perdre l’usage des sens.

Dans l’autre hémisphère, sur les rives du Pacifique, plus d’un voyageur de passage honore Lima du titre de capitale des jolies femmes. Les plus libres s’en délectent, les autres, ecclésiastiques ou grincheux, condamnent le libertinage de ces femmes qu’ils jugent pécheresses ou dévoyées. L’Anglais William Betagh croit pouvoir conclure que les hommes « sont si sérieusement préoccupés de leur galanterie que les femmes occupent la plus grande partie de leur temps, empêchant toute relation publique[18] » et le Français Jean-Baptiste Le Gentil de La Barbinais, très acide, estime, en 1727, qu’« il n’y a pas de pays au monde où un homme vicieux puisse mieux se consommer dans le vice et où un homme sage court plus de risque d’oublier sa vertu[19] ». L’opulence et la douceur du climat de Mexico ne cèdent en rien à celles de Lima. Les élites y paradent vêtues d’étoffes précieuses et couvertes de chaînes d’or ou d’argent, de colliers de perles et de pierres précieuses capables de faire perdre la tête aux plus vertueux. Comment dans ces conditions ne pas céder à la « débauche des femmes » (Dralsé de Grandpierre) et aux « vices de la volupté » (Monségur)[20] ?

Au tournant des années 1620 et 1630, Thomas Gage voit dans Mexico « une seconde Sodome » que Dieu ne manquera pas de châtier le moment venu : « ses habitants seront quelque jour fauchés comme le foin et sécheront comme l’herbe verte que l’on a coupée[21]. » Il est vrai que l’auteur est un moine défroqué passé à la réforme et qu’il a la condamnation facile… Mais ce témoin, d’une certaine manière, fait figure de précurseur en accusant le clergé catholique d’encourager le vice par sa mauvaise conduite. De fait, la critique des mœurs des clercs ne fait que s’amplifier tout au long du XVIIIe siècle. Les couvents sont dès lors décrits comme des lieux de débauche, ceux des hommes, qui ne prennent même pas la peine de dissimuler leur descendance, comme ceux des femmes « dont le libertinage est si grand, qu’il semble qu’elles se soient mises en religion plutôt pour pratiquer le monde que pour le fuir » accusent Amédée-François Frézier en 1716[22] et Jean-Baptiste Le Gentil de La Barbinais en 1727[23].

Au fil du temps, les colonies des Portugais et celles des Espagnols apparaissent donc de plus en plus comme les conservatoires d’un catholicisme ancien, réfractaire aux principes de la réforme. Aux jugements communs qu’inspire l’exotisme d’une vie facile, s’ajoute alors la critique d’une institution que l’on juge dépassée et présente comme la source de tous les maux.

Fantasmes sur l’Afrique et les Noirs à l’ère des Lumières (sexuelles)

De même que dans les Amériques, la rencontre de l’Europe avec l’Afrique subsaharienne à l’ère des explorations donne une nouvelle jeunesse aux collections ouest-européennes de « cannibales sanguinaires », de « païens fantastiques » et de « sauvages sexuels ». Les relations entre le Maghreb et l’Europe, ainsi que les incursions maures dans la péninsule ibérique et le bassin méditerranéen, enflamment les images et les discours scientifiques, philosophiques et littéraires, peuplés de mécréants, de despotes, de hammams et de harems licencieux. Ce type de descriptions visuelles et narratives devient alors la pierre angulaire d’un orientalisme qui croise l’africanisme. Les premiers contacts ont commencé dès le xve siècle, avec l’exploration portugaise de la côte occidentale de l’Afrique – Sénégal, archipel du Cap-Vert, Guinée, Congo –, puis de l’Abyssinie et de l’Éthiopie. Henri le Navigateur (1394‑1460), prince du Portugal, pionnier et mécène de l’expansion coloniale portugaise, est particulièrement méthodique dans sa volonté de faire cartographier les contours du continent africain et d’ouvrir une route océanique vers les Indes. Les récits décrivant des terres riches en esclaves, en or et en épices – utilisés à des fins médicinales et culinaires en Europe à l’époque –, ainsi que le désir de propager le christianisme, sont les premiers moteurs de la constitution de l’Empire portugais au XVe siècle.

Dans les deux siècles suivants, aux XVIe et XVIIe siècles, Britanniques, Hollandais, Français et Espagnols vont ensuite s’engager dans de véritables luttes intestines pour le contrôle de la côte Atlantique africaine, riche en esclaves et en or, aidés en cela par le christianisme qui se fait rapidement l’auxiliaire de l’esclavage et de la colonisation, justifiant leur existence par-delà la réalité banale d’une course géopolitique et économique à la domination entre nations européennes ; devenant également, dans la foulée, l’instrument de récits sexualisés sur les colonies. Les païens sont impies, et l’impiété est nécessairement du domaine de la débauche. Les différences de couleur, les climats tropicaux et les pratiques socioculturelles singulières génèrent une cartographie et une iconographie du « sauvage sexuel » africain qui se répand en même temps que la colonisation elle-même.

L’ère des Lumières, au XVIIIe siècle, donne, quant à elle, naissance à la discipline anthropologique et à l’étude de l’histoire naturelle, discours importants dans la rencontre de l’Europe avec les Africains et leurs diasporas d’esclaves dans les Nouveaux Mondes. L’émergence du racisme scientifique et l’étude de la différence raciale encouragent l’idée de comportements sexuels extra-européens basés sur le « laisser-aller ». Dans ses Observations sur l’État de Virginie[24], publiées en 1785, le spécialiste d’histoire naturelle, président et esclavagiste américain Thomas Jefferson explique que les femmes noires préfèrent les hommes blancs, ouvrant la voie à une explication rationnelle du ratio disproportionné d’unions entre Noires et Blancs dans les Amériques ainsi que dans les colonies européennes en Afrique. Il conclut que les femmes noires sont plus « ardentes » et « uniformément » préférées par le mâle orang-outan face aux femelles de « sa propre espèce ». Bien que les orangs-outans ne soient pas une espèce endémique en Virginie et qu’il n’en y ait eu aucun dans le comté d’Albemarle pour corroborer les observations de terrain de Thomas Jefferson, ces écrits témoignent d’une fascination particulière pour la vie érotique des femmes noires, à tel point que celles-ci finissent par incarner le parfait « sauvage sexuel » du fait de leur compatibilité, en ce domaine, avec les singes.

Francophile invétéré – ses Observations ont d’abord été éditées à Paris – Thomas Jefferson adhère au polygénisme de Voltaire. Il a lu le naturaliste Georges-Louis Leclerc de Buffon et entretient une correspondance avec lui sur la question de la lascivité des femmes noires. Ces idées, cependant, circulent partout, à la même fréquence que les voyages transatlantiques transportant la « cargaison humaine noire » – le « bois d’ébène » – qui est ensuite débarquée des entrailles des navires dans les différents ports des colonies européennes dans les Amériques. Les États-Unis, qui viennent juste de se libérer de leur propre statut de colonie de l’Angleterre (4 juillet 1776), vont dûment coloniser leurs diasporas africaines et faire bon usage des idéologies en vogue sur la sexualité.

L’expansion rapide des colonies européennes depuis le Pacifique jusqu’aux Amériques encourage donc la vision des colonies comme avant-postes d’activités exotiques et libidineuses entre hommes et femmes primitifs. Ceux qui n’ont pas pu voyager laissent ainsi leur imagination le faire pour eux, nourris par un flot régulier de récits de voyage, de lettres et de récits divers, de Christophe Colomb à Hernán Cortés en passant par Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville ou Louis-Antoine de Bougainville. Comme on l’a mentionné plus haut, les stéréotypes sur le « bon sauvage » sexuel abondent dans le Voyage autour du monde de l’explorateur français Louis-Antoine de Bougainville[25] ainsi que dans le Supplément au voyage de Bougainville du philosophe Denis Diderot[26]. Critique philosophique de la nature face à la culture, des mœurs et préceptes occidentaux des Blancs et du libertinage primitif, le Supplément au Voyage de Bougainville présente Tahiti comme un jardin d’Éden mûr pour les exploits sexuels, masculins en particulier, où les pères offrent leurs filles nubiles et leurs épouses en guise d’hospitalité, où les jeunes filles tahitiennes demandent à servir et triomphent avec leurs « caresses » du sens moral et des protestations religieuses des ecclésiastiques français.

Si Tahiti est un paradis de « suppliantes érotiques » dans le Pacifique, les colonies de la Nouvelle-Orléans et d’Hispaniola (aujourd’hui la République d’Haïti et la République dominicaine) constituent une véritable manne pour cet imaginaire sexuel convulsif qui se répand alors en Europe : des hommes noirs hypersexuels, libres ou esclaves, brûlant de désir pour toutes les femmes, dans leur diversité, mais particulièrement pour les inaccessibles Européennes ; et des femmes « indigènes », tout aussi sensuelles et exotiques, spécifiquement dressées pour répondre aux goûts des mâles européens. Les créoles noires et les métisses, libres et esclaves, sont cultivées comme des rizières pour servir de partenaires sexuels aux colonisateurs blancs d’un certain statut social et leur permettre de répandre leur semence, grâce au système de « plaçage » alors endémique dans les colonies françaises et espagnoles.

Histoires orales, poèmes, chants et tableaux racontent le destin de ces femmes dûment formées à aimer, flatter, charmer et pécher sur demande : leur beauté exotique, « incomparable » en raison de leur métissage ; leur volupté sans égale, supposée typique des Noires des Nouveaux Mondes, en font des sauvages sexuelles « rendues acceptables » pour les milieux cultivés en raison de décennies (en Louisiane) et de trois siècles (à Hispaniola) de relations sexuelles interraciales, forcées et consensuelles. Les récits sur les « placées » fascinent et émoustillent. Les présents dont on les couvre, que l’Européen de la rue ne peut se permettre, aiguisent toutefois l’imagination coloniale, à tel point que les « placées » finissent par devenir un signe distinctif de richesse dans les colonies, symbole rêvé et prisé des aspirations de chacun, ainsi que du mariage entre capitalisme, sexe/sexualité et masculinité coloniale blanche.

 

 

* Retrouvez le sommaire de l’ouvrage ici 

 

Pour citer cet article : Pierre Ragon et T. Denean Sharpley-Whiting « L’iconographie sexuelle des « sauvages » et la passion exotique et érotique», in Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Fanny Robles, T. Denean Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Christelle Taraud, Dominic Thomas et Naïma Yahi, Sexualités, identités & corps colonisés, Paris, CNRS Éditions, 2019 : pp.45-56.

 

Retrouvez l’ouvrage sur le site de CNRS Éditions ici 

Le contexte de diffusion électronique ne retire rien à la conservation des droits intellectuels, les auteurs doivent être reconnus et correctement cité en tant qu’auteurs d’un document.

[1]. Article publié dans sa version originale dans Sexe, race & colonies. La domination des corps du xve siècle à nos jours, Paris, La Découverte, 2018.

 

[2]. Christophe Colomb, « Journal », in Œuvres complètes, Paris, La Différence, 1992.

 

[3]. Amerigo Vespucci, Le Nouveau Monde. Les voyages d’Amerigo Vespucci (1497‑1504), Paris, Chandeigne, 2005 [1509].

 

[4]. Giovanni da Verrazzano, « Relation du voyage de la Dauphine à François 1er, roi de France, relation datée du 8 juillet 1524 », in Charles-André Julien, René Herval, Théodore Beauchesne (dir.), Les Français en Amérique pendant la première moitié du XVie siècle, Paris, PUF, 1946 ; André Thevet, Les singularités de la France antarctique, Paris, Chandeigne, 1997 [1557] ; Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre de Brésil, Paris, EPI, 1972 [1578].

 

[5]. Michele da Cuneo, « Letter on the Second Voyage », in Samuel E. Morison (dir.), Journals and the Other Documents in the Life and Voyages of Christophe Colombus, New York, Heritage Press, 1963.

 

[6]. Amerigo Vespucci, Le Nouveau Monde. Les voyages d’Amerigo Vespucci (1497‑1504), Paris, Chandeigne, 2005 [1509] ; Hans Staden, Nus, féroces et anthropophages, Paris, Métailié, 2005 [1557].

 

[7]. Gonzalo Fernández de Oviedo, Sumario de la natural historia de las Indias, Mexico/Buenos Aires, Fondo de Cultura Económica, 1950 [1526].

 

[8]. Antonio de Herrera, Historia general de los hechos de los Castellanos en las islas y tierra firme del Mar Oceano, Madrid, Andrés Gonzales de Barcia Carballido y Zúñiga, 1601‑1615.

 

[9]. André Thevet, Les singularités de la France antarctique, Paris, Chandeigne, 1997 [1557].

 

[10]. Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre de Brésil, Paris, EPI, 1972 [1578] ; Marc Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France, Paris, Adrian Périer, 1617.

 

[11]. Michele da Cuneo, « Letter on the Second Voyage », in Samuel E. Morison, Journals and the Other Documents in the Life and Voyages of Christophe Colombus, New York, Heritage Press, 1963.

 

[12]. Gonzalo Fernández de Oviedo, Historia general y natural de las Indias, Madrid, Atlas, 1959 [1535].

 

[13]. Pierre Martyr d’Anghiera, De orbe novo, Paris, Guillaume Auvray, 1587 [1511].

 

[14]. Gonzalo Fernández de Oviedo, Historia general y natural de las Indias, Madrid, Atlas, 1959 [1535].

 

[15]. Bernal Díaz del Castillo, Historia de la conquista de Nueva España, Mexico, Porrúa, 2015.

 

[16]. Pierre Ragon, Les amours indiennes. L’imaginaire du conquistador, Paris, Armand Colin, 1992.

 

[17]. Pyrard de Laval, Voyage de Pyrard de Laval aux Indes Orientales (1601‑1611), Paris, Chandeigne, 1998.

 

[18]. William Betagh, A Voyage Round the World: Being an Account of a Remarkable Enterprize begun in the year 1719 chiefly to cruise on the Spaniards in the Great South Ocean…, Londres, T. Combres, 1728.

 

[19]. Jean-Baptiste Le Gentil de La Barbinais, Nouveau voyage autour du monde, Paris, Flahaut, 1727.

 

[20]. Maximilien Dralsé de Grandpierre, Relation de divers voyages dans l’Afrique, l’Amérique et aux Indes Occidentales, s. l., 1726 ; Jean de Monségur, Mémoires du Mexique. Le manuscrit de Jean de Monségur, Paris, Chandeigne, 2002 [1709].

 

[21]. Thomas Gage, La nouvelle relation, contenant les voyages de Thomas Gage dans la Nouvelle-Espagne, ses diverses aventures, et son retour dans la Province de Nicaragua jusqu’à la Havane, Amsterdam, Paul Marret, 1699.

 

[22]. Amédée-François Frézier, Relation du voyage de la mer du Sud aux côtes du Chili, du Pérou et du Brésil, fait pendant les années 1712, 1713 et 1714, Paris, Pierre Humbert, 1716.

 

[23]. Jean-Baptiste Le Gentil de La Barbinais, Nouveau voyage autour du monde, Paris, Flahaut, 1727.

 

[24]. Thomas Jefferson, Notes on the State of Virginia, Londres, John Stockdale, 1787 [1781].

 

[25]. Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et La flûte L’Étoile en 1766, 1767, 1768 et 1769, Paris, Saillant et Nyon, 1771.

 

[26]. Denis Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, Paris, Gallimard, 2002 [1796].

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