Les tribunes

Titre Les tribunes
Atlas du Maghreb, Une mondialisation contrariée Benjamin Badier et Anne-Adélaïde Lascaux

Atlas du Maghreb, Une mondialisation contrariée

Benjamin Badier et Anne-Adélaïde Lascaux

Atlas du Maghreb, Une mondialisation contrariée Benjamin Badier et Anne-Adélaïde Lascaux

Ce mois-ci en tribune pour le Groupe de recherche Achac, Benjamin Badier, historien, et Anne-Adélaïde Lascaux, géographe, introduisent leur ouvrage Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée paru en février 2026 aux Éditions Autrement avec une préface de Benjamin Stora. Benjamin Badier est agrégé d’histoire et docteur de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; il est spécialiste de l’Afrique du Nord à la période coloniale, en particulier du Maroc. Anne-Adélaïde Lascaux est docteure en géographie, membre associé du laboratoire Analyse comparée des pouvoirs, Géographie des migrations – Études rurales – Travail et informalité – Terrains : Maroc (plaine du Saïss), France (Provence, Nouvelle-Aquitaine), et post-doctorante au Centre Jacques Berque (UMIFRE, Rabat). Les deux co-auteurs sont accompagnés par Guillaume Balavoine, en qualité de cartographe. Ce dernier, également historien, collabore au quotidien Le Figaro et crée les cartes de nombreux ouvrages scolaires. Cet ouvrage est né dans un contexte de renouveau de la région en elle-même et des recherches en sciences humaines et sociales, d’une nécessité de rendre compte de ces changements dans un ouvrage complet, à la croisée des échelles et des disciplines.

L’Atlas du Maghreb est né du constat qu’il n’existait pas d’ouvrage de synthèse cartographique sur cette région mal connue du grand public. Cela manquait notamment dans une perspective pédagogique, alors que les atlas sur le Moyen-Orient sont nombreux. Les liens historiques, humains et économiques entre le Maghreb et l'Europe, la France en particulier, sont pourtant aussi forts qu’anciens. Cet atlas, publié aux Éditions Autrement, associe une géographe spécialiste de la diaspora maghrébine et des espaces ruraux à un historien du Maghreb contemporain, rejoints par le cartographe Guillaume Balavoine. 

L’un des premiers enjeux de ce travail était de définir le Maghreb, qui est couramment compris en français comme la région associant le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, soit trois territoires anciennement colonisés par la France. Sensibles à la diversité de définitions qui peuvent en exister (« Afrique du Nord », « Tamazgha »), nous avons opté pour une approche à géométrie variable. En fonction des thématiques, notre regard s'élargit à la Mauritanie et à la Libye (ce qui forme le « Grand Maghreb »), soit un ensemble de 110 millions de personnes, qui partage des identités communes (berbérité, arabité, islamité) et des évolutions sociologiques proches (citoyennetés contraintes par les autoritarismes, insertion dans la mondialisation à double vitesse, inégalités marquées entre l’urbain et le rural, etc.). 

Dans un contexte de tensions nationalistes dans la région, nous avons quelque peu écarté les échelles nationales pour adopter un jeu d'échelles allant du micro-local au mondial, et accorder une attention particulière aux circulations et aux phénomènes transnationaux. Le fil conducteur de l'atlas est l’insertion du Maghreb dans la mondialisation et les inégalités que ces dynamiques alimentent. Cette insertion est réelle, grâce aux échanges commerciaux et aux circulations humaines (migrations entrantes et sortantes, tourisme). Pourtant, elle est largement ignorée : le Maghreb n'est pas la région à laquelle on pense spontanément lorsqu'on évoque la mondialisation, parce qu’elle se fait ici à la périphérie des grandes centres mondiaux. Elle s'effectue à deux vitesses, bruyamment « par le haut », à travers les États et les investisseurs, mais aussi plus discrètement « par le bas », via des initiatives individuelles et informelles. Elle peut donc être qualifiée de « subalterne » (A. Bensaâd), ou de « contrariée », pour reprendre le sous-titre de l’atlas. Elle se heurte en effet à de nombreux obstacles, comme les inégalités socio-économiques, la fermeture des frontières, les régimes autoritaires ou le poids encore structurant des liens avec les anciennes puissances coloniales.

L'atlas s'appuie sur les sciences humaines et sociales pour proposer une synthèse des grands enjeux de la région, mis en cartes et en infographies. Il comporte de nombreuses cartes inédites, comme celle des massacres durant la guerre civile algérienne, les représentations de la mobilité des femmes en milieu urbain, ou encore la patrimonialisation globale d’éléments culturels maghrébins. Nous avons eu recours aux données des institutions nationales ou internationales, et diversifié les formes visuelles (graphiques, schémas, coupes transversales, anamorphoses, cartes de flux).

L'atlas est organisé en quatre parties. La première est consacrée à l'histoire longue de la région, de la Préhistoire aux décolonisations. Elle souhaite montrer que l'histoire du Maghreb ne se réduit ni à la période coloniale ni aux États-nations actuels, mais s'inscrit dans une longue succession d'empires, d'entités politiques et de circulations, qui ont forgé des identités multiples et imbriquées. La deuxième partie traite des principaux enjeux politiques contemporains : la construction des États depuis les indépendances, l’expression des régimes autoritaires et des contestations populaires, des Printemps arabes au Hirak algérien, mais aussi les conflits territoriaux (Sahara occidental), les recompositions géopolitiques régionales et les conséquences durables des crises, comme en Libye depuis 2011. 

La troisième partie explore les évolutions récentes des sociétés maghrébines : les grandes transformations socio-démographiques (essor de la scolarisation, entrée des femmes dans le monde du travail, persistance de pratiques religieuses et culturelles). Elle revient également sur les grands schèmes d’organisation des territoires : métropolisation et littoralisation, abandon et réinvestissement des territoires de l’intérieur (ruraux, sahariens). La quatrième partie pense le Maghreb dans son insertion au monde, par ses échanges commerciaux et ses liens diplomatiques, migratoires et culturels, le reliant à l'Europe, au reste du continent africain, au Moyen-Orient et à l'Asie.

L'ambition de cet atlas est de renouveler le regard porté sur une région d'apparence familière mais dont les mutations récentes et la diversité demeurent largement méconnues, ou dissimulées derrière un ensemble de clichés. Il s'agit de donner à voir un espace en mouvement, traversé de tensions et de dynamiques complexes, pleinement intégré au monde.

Sommaire :

Préface – Une Boussole précieuse 

Introduction – Le Maghreb aujourd’hui 

La longue genèse du Maghreb 

  • Géohistoire d’un Maghreb à géométrie variable 
  • Du plus ancien Homo sapiens à la chute de Carthage 
  • L’Afrique du Nord romaine 
  • Islamisation et arabisation du Maghreb 
  • Empires et dynasties médiévales
  • Le Maghreb impérial à l’époque moderne 
  • La fragmentation coloniale 
  • La décolonisation du Maghreb

États autoritaires et revendications populaires 

  • Frontières et tensions régionales 
  • Des régimes politiques autoritaires 
  • Aménagement et déséquilibres territoriaux
  • Résurgences et tensions identitaires
  • Violences djihadistes et enjeux sécuritaires 
  • Des révolutions inachevées ? 
  • La Libye, un État failli 
  • De citoyennetés contraintes 

Des sociétés et des territoires recomposés

  • Croissance démographique et urbanisation 
  • L’islam, encadrement politique et pratiques quotidiennes
  • Les femmes et la famille, de nouvelles normes sociales 
  • Cultures populaires et identités 
  • Recul de la pauvreté et persistance de inégalités 
  • Emplois, travailleurs et travailleuses 
  • Villes et urbanités contemporaines 
  • Des mondes ruraux en transition 
  • Le Sahara, un désert pratiqué et représenté
  • Risques et vulnérabilités 

Le Maghreb et le monde 

  • Des ressources exploitées et convoitées 
  • Croissance et déséquilibres du commerce international 
  • Un carrefour migratoire depuis l’Afrique vers l’Europe
  • Un tourisme international en plein renouveau 
  • Coopérations et tensions diplomatiques 
  • Le Maghreb dans les Suds, une influence limitée
  • Le Maghreb et le Moyen-Orient, une relation à sens unique 
  • Une diaspora postcoloniale en Europe

Conclusion – Une mondialisation contrariée