Les tribunes

Titre Les tribunes
Casimir Fidèle, 1748-1796.  Parcours d’un affranchi  Julie Duprat

Casimir Fidèle, 1748-1796.  Parcours d’un affranchi 

Julie Duprat

Casimir Fidèle, 1748-1796.  Parcours d’un affranchi  Julie Duprat

En tribune ce mois-ci pour le Groupe de recherche Achac, Julie Duprat présente son ouvrage Casimir Fidèle, 1748-1796. Parcours d'un affranchi, paru au CNRS Éditions en septembre 2025. L’autrice est archiviste-paléographe, diplômée de l’École nationale des Chartes. Sa thèse « Présences noires à Bordeaux : passage et intégration des gens de couleur (1763-1792) », a été publiée en 2021 aux éditions Mollat sous le titre Bordeaux métisse. Conservatrice des bibliothèques à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, elle mène des missions de formation et de vulgarisation. Elle siège à ce titre au Conseil scientifique pour la mémoire de l’Esclavage depuis 2024. Elle participe également à des projets collectifs de recherche, comme « Policing Black Bodies », pour lequel elle a étudié la légifération des unions mixtes en Europe à l’époque moderne. Dans Casimir Fidèle, 1748-1796. Parcours d'un affranchi, elle retrace la trajectoire exceptionnelle d'un homme noir dans la France du XVIIIe siècle, de son arrivée comme esclave à sa conquête d'une identité de citoyen affranchi. À travers cette micro-histoire, l'autrice explore les mécanismes de l'intégration et les limites de la liberté dans une société coloniale et métropolitaine en pleine mutation. L’ouvrage revient d’abord sur la jeunesse de Casimir Fidèle et son arrivée à Bordeaux, point de départ d'une vie marquée par le déracinement mais aussi par une volonté farouche d'émancipation. Julie Duprat analyse ensuite son insertion dans la société française, détaillant les réseaux de solidarité et les obstacles rencontrés par les affranchis. Elle s'intéresse enfin à l'impact des bouleversements révolutionnaires sur ces destins individuels. Dans cette tribune, elle revient sur l’histoire de l’écriture de son ouvrage.

Ce livre, publié en 2025, est en réalité né bien plus tôt, il y a presque dix ans de cela. En pleine rédaction de thèse, je suis tombée sur une anecdote locale, comme il en regorge tant dans les ouvrages d’amateurs érudits : la note de bas de page citait un traiteur d’origine africaine ayant exercé à Bordeaux au XVIIIe siècle et répondant au nom de Casimir Fidèle. Dès lors, une question m’a longtemps animée : comment un homme originaire de Guinée pouvait-il exercer comme hôtelier à Bordeaux à la fin de l’Ancien Régime ? 

Pour répondre à cette question, je me suis embarquée dans une longue enquête de plusieurs années, dont cette biographie est l’aboutissement. Les premières recherches ont été très vite fructueuses. Quand Casimir Fidèle devient hôtelier traiteur à Bordeaux, il a déjà 30 ans. Durant les quinze années qu’il passe à la tête, comme homme libre, de l’Hôtel de l’Empereur, il produit de nombreuses archives : son hôtel est cité plus de soixante fois dans la presse locale ; il passe devant son notaire plusieurs fois par an pour effectuer des transactions financières ou immobilières ; il se marie et a un enfant, et il figure à ce titre dans les incontournables registres paroissiaux. La tâche a été plus ardue pour reconstituer son parcours antérieur. 

Avant d’être un homme libre, Casimir Fidèle a, en effet, passé vingt-cinq ans de sa vie comme esclave, déporté depuis Ouidah alors qu’il n’est encore qu’un enfant. Les sources pour documenter sa servitude sont à ce titre plus éparses, même si elles existent et bénéficient du fait que Casimir Fidèle n’a jamais vécu de changement d’identité, contrairement à de nombreux esclaves. Ses propriétaires successifs conservent en effet toujours son patronyme : Casimir, nom qui lui a été attribué sur le bateau négrier et Fidèle, second prénom donné lors de son baptême à Nantes. Car c’est là que réside sans doute l’une des grandes originalités du parcours de Casimir Fidèle pour qui ne connaîtrait pas bien ce pan de l’histoire française : Casimir Fidèle, à partir de sa déportation, vit exclusivement en France métropolitaine. Il rejoint à ce titre la cohorte de 21 000 Afro-descendants ayant vécu en France hexagonale durant le Siècle des Lumières. Lui consacrer une biographie m’est donc apparu comme une évidence, afin de faire connaître cette histoire bien particulière qui a permis la réduction en esclavage, de manière parfaitement légale, de milliers d’hommes et de femmes sur le sol hexagonal.

Après sa mise en esclavage en France métropolitaine, qui l’amène à changer par trois fois de familles et, ce faisant, à connaître trois métropoles différentes (Nantes, Paris, Bordeaux), Casimir Fidèle est affranchi par la dernière famille qui le possède, au terme d’un parcours professionnel l’ayant vu progressivement s’affirmer comme un expert dans la haute gastronomie. Cette biographie permet ainsi d’évoquer les ressorts de cette mise en liberté, qui tient d’une combinaison de multiples facteurs dont il est parfois difficile d’évaluer les plus déterminants. Se poser la question des modalités de l’affranchissement de Casimir Fidèle oblige ainsi à étudier de plus près la famille Lamontaigne, à l’initiative de cette évolution mais surtout la formation de Fidèle et sa personnalité très affirmée. Si l’affranchissement de Casimir Fidèle est rendu possible, c’est que ce dernier se fond complètement dans le moule que l’on attend de lui dans cette France de la fin du XVIIIe siècle. Toutes les sources convergent pour dresser le portrait d’un homme parfaitement en phase avec son époque, pétri de culture urbaine : il a appris des techniques artisanales qui sont celles des artisans parisiens et se définit lui-même, une fois libre, non pas comme « nègre » ou « africain » mais bien comme « traiteur parisien ». Cette identité auto-proclamée, accentué par son mariage mixte, permet du même de repenser une question classique : qu’est-ce qu’être français au XVIIIe siècle ?

Son parcours rocambolesque s’achève sous la Révolution française, au sein de laquelle Casimir Fidèle est impliqué. Cet épisode politique bouscule complètement ses repères et l’oblige une fois de plus à l’adaptation.  Il arrive une fois de plus à être au cœur des événements, malgré des circonstances personnelles difficiles : il fait partie des représentants officiels des citoyens de couleur bordelais, d’abord à Bordeaux, puis à Paris où il mourra deux ans après la première abolition de l’esclavage. Retracer son implication permet par la même occasion de montrer l’importance des débats coloniaux durant ces années révolutionnaires.

La vie de Casimir Fidèle méritait donc bien sa biographie, tant son parcours – que j’aurais tout aussi bien pu détailler sous la forme d’un roman ! — apparaît comme un condensé de l’émulation urbaine de la fin de l’Ancien Régime.

Sommaire 

Prologue

Déraciné

De Nantes à Paris : itinéraire d’un esclave

La liberté chez les Lamontaigne

L’Hôtel de l’Empereur à Bordeaux

Fidèle derrière le masque

Fidèle, citoyen de couleur

Un député à Paris

Épilogue