Les tribunes

Titre Les tribunes
La racialisation du monde. De la modernité à nos jours Régis Meyran

La racialisation du monde. De la modernité à nos jours

Régis Meyran

La racialisation du monde. De la modernité à nos jours Régis Meyran

En tribune ce mois-ci pour le Groupe de recherche Achac, Régis Meyran présente son ouvrage La racialisation du monde. De la modernité à nos jours, paru aux Éditions de l’Aube le 9 janvier 2026. 

Régis Meyran est anthropologue et sociologue. Docteur de l’EHESS, il est chercheur associé au laboratoire GSRL (Groupe Sociétés, Religions, Laïcités) de l’EPHE et aussi journaliste indépendant pour différents supports. Il a publié notamment Obsessions identitaires (Textuel, 2022), La folk music américaine, de la contre-culture à l’entertainment (Le Mot et le reste, 2025), et a codirigé le livre collectif L’universalisme dans la tempête (Éditions de l’Aube, 2025). Dans La racialisation du monde. De la modernité à nos jours, il montre que la « race », bien que disqualifiée scientifiquement, continue de structurer les représentations et les rapports sociaux. Cette notion a profondément transformé le monde depuis le XVIIe siècle, en légitimant des politiques d’exclusion et d’asservissement. La racialisation apparaît ainsi comme un processus historique central de la modernité, par lequel des différences culturelles, religieuses ou sociales sont naturalisées et transformées en catégories hiérarchisées. 

L’ouvrage revient d’abord sur la genèse intellectuelle de la notion de race depuis ses prémices dans l’Europe moderne, puis sa formalisation au siècle des Lumières jusqu’à sa mobilisation au XIXe siècle dans des idéologies nationalistes, colonialistes ou eugénistes. Il s’intéresse ensuite à la mobilisation de la notion de race dans différentes zones géographiques du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui : le nazisme et le fascisme ; l’arc oriental européen ; l’arc occidental européen ; l’empire colonial britannique ; les États-Unis, l’Amérique latine ; le Japon et la Chine et enfin la période post-1950. Dans cet ouvrage, Régis Meyran réalise donc une généalogie de la notion de « race », tout en interrogeant les continuités entre passé et présent afin de déconstruire les cadres de pensée qui perpétuent ces logiques.

Le racisme ne vient pas de nulle part, pour l’appréhender une vision globale est nécessaire, c’est ce que propose ce livre. Ce livre propose une synthèse inédite et des analyses pour mieux comprendre comment une notion faussement scientifique, la « race », et ses applications politiques, ont transformé notre monde en profondeur, jusqu’à nos jours, avec la volonté d’exclure, d’asservir et purifier les populations. Si on veut déconstruire les processus de domination, il faut prendre la mesure de la racialisation de nombreuses sociétés. De même, il faut se questionner sur comment la notion de « race », très discutable sur le plan scientifique, a-t-elle pu transformer le monde de façon globale, entre les années 1850 et aujourd’hui ? Cet ouvrage analyse son apparition au siècle des Lumières et son utilisation politique à partir du milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours.

Si on peut en trouver des prémices dans les lois de « pureté du sang » du XVIe siècle en Espagne et au Portugal, la notion de « race », dans sa dimension moderne à prétention scientifique, est véritablement pensée dans l’Europe des Lumières, chez les naturalistes comme Linné et Buffon. Déjà empreinte de nombreux préjugés, elle devient au XIXe siècle un outil de la rationalité instrumentale et va alors être enrôlée dans les idéologies racistes. La notion de « race » est intégrée aux doctrines nationalistes, colonialistes et eugénistes dans le monde entier : elle devient une croyance bien ancrée dans l’esprit des élites et des populations, grâce au prestige et au capital symbolique des scientifiques (anthropologues, médecins eugénistes, démographes, criminologues) et des politiques. Cette croyance en la « race » débouche sur des lois et des systèmes politiques racialisés, visant à exclure, asservir ou purifier les populations. Au nom de la « race », des gouvernements dans le monde entier ont imposé des formes de ségrégation, d’esclavage moderne et nombre d’entre eux ont organisé des massacres et des génocides.

Une attention particulière est portée sur les années 1930, époque où la racialisation atteint son apogée, touchant non seulement le nazisme et les fascismes, mais encore toutes les nations européennes y compris démocratiques, les empires coloniaux (aussi bien en Asie — et notamment en Chine et au Japon —, qu’en Europe ou en Amérique et en Océanie). Un chapitre traite notamment des États-Unis et un second de l’Amérique latine, un autre de l’empire britannique, et le chapitre 8 de la Chine et du Japon. 

Il s’agit aussi de montrer comment la modernité industrielle a réquisitionné cette notion de « race » pour en faire un outil de domination, alors qu’en réaction les minorités s’en sont saisies pour tenter de résister à cette domination, et de comprendre quelles sont les racines scientifiques et mythologiques de la pensée raciale occidentale. Une synthèse inédite sur les utilisations politiques de la notion de « race » à l’échelle mondiale, qui inclut l’analyse des persistances de la racialisation, jusqu’à aujourd’hui.

SOMMAIRE

Introduction

  • Cartographier la diffusion d’une notion
  • Quelle histoire de la question raciale ?

1. Race et modernité (XVIIIe-XIXe siècles)

  • Préhistoire de la race
  • La notion moderne de race, une invention des Lumières
    • Race et esclavage à la fin des Lumières
  • XIXsiècle et révolutions industrielles : la notion de race s’idéologise
    • L’essor européen des mesures raciales
    • Colonialisme et race en Angleterre et en France
    •  Nationalisme et race
    • Race, esclavage et ségrégation aux États-Unis
    • Eugénisme et race

2. Le nazisme, le fascisme et la race

  • Allemagne nazie : les ultimes conséquences de la race
    • Pangermanisme et nationalisme völkisch
    • De l’anthropologie raciale à l’hygiène de la race
    • Max Weber, critique de la race
    • L’hégémonie de l’hygiène raciale
    • De la volkskunde à la nazification du folklore
    • La race sous le nazisme : différents aspects
    • Conséquences sociales et juridiques de l’idée de race
  • Antisémitisme, eugénisme social et colonialisme raciste en Italie fasciste
    • L’antisémitisme dans La Difesa della razza
    • Racisme anti-Noirs et folklore mystique
    • Eugénisme latin et biotypologie
    • Racisme et colonialisme
    • Gramsci, critique de la race

3. La race dans l’arc oriental européen

  • Eugénisme et social-démocratie en Scandinavie
    • En Suède : de l’hygiène raciale à l’hygiène sociale
    • La question rom en Suède 
    • Un eugénisme social au Danemark ?
    • Lois eugéniques et social-démocratie en Scandinavie : un bilan ?
  • La race en Hongrie et en Roumanie
    • L’eugénisme racial hongrois
    • Eugénisme et État racial hongrois
    • Nationalisme et fascisme en Roumanie
    • Deux eugénismes roumains
  • Le nationalisme antisémite en Pologne
    • Antijudaïsme et « légendes de sang »
    • Antisémitisme et nationalisme
    • Un eugénisme social
  • L’antisémitisme sans la race en Russie stalinienne

4. La question raciale dans l’arc occidental européen

  • Espagne : hispanité et mélange racial
  • Portugal : indigénat et lusotropicalisme
  • France, années 1930 : nationalisme et « humanisme colonial »
    • La race dans l’empire français
    • Le cas des colonies françaises en Océanie
    • Négritude et antiracisme
    • Race et arts populaires à Paris
    • La participation à la Solution finale

5. La barrière raciale dans l’empire colonial britannique

  • La question raciale dans les années 1930 en Grande-Bretagne
  • Un eugénisme social peu centré sur la race
  • La barrière raciale dans l’empire
  • L’émergence des élites noires dans l’empire britannique et le combat racial anti-impérialiste
  • La barrière de couleur à Hong-Kong
  • Le nationalisme racial dans l’Inde britannique
  • L’Australie et la pureté de la « race britannique »
  • Race et ségrégation raciale en Afrique du Sud

6. Exclusion, purification et asservissement aux États-Unis d’Amérique

  • La ségrégation des Afro-Américains
    • Années 1930 : la racialisation s’intensifie
    • Ségrégation et culture populaire noire
  • Un eugénisme américain raciste
  • Antisémitisme et nazisme
  • Anti-impérialisme et lutte pour les droits civiques
  • Race et génocide des autochtones
    • Le « sang indien » et la race
    • L’anthropologie antiraciste de Franz Boas

 

7. Idéologie du métissage et eugénisme en Amérique latine

  • Idéologie du métissage et identité nationale au Mexique
    • Métissage et eugénisme
    • De l’eugénisme à la biotypologie
    • Antisémitisme, immigration et identité nationale
  • La part obscure de l’idéologie du métissage au Brésil
    • La construction d’une identité métisse
    • Eugénisme social et eugénisme raciste
    • Antisémitisme et extrême droite pro-métissage
  • Suprémacisme blanc, nazisme et eugénisme en Argentine
    • Suprémacisme blanc et identité nationale
    • Un eugénisme raciste
    • Antisémitisme et nazisme

8. Importations et adaptations au Japon et en Chine

  • L’invention de la race jaune
  • Race et mythe identitaire au Japon
    • La construction de l’identité nationale japonaise
    • Nationalisme et propagande impériale
    • Race et ultranationalisme
    • L’hématonationalisme japonaise
    • Un eugénisme social favorable à « l’amélioration de la race »
  • La nationalisme racial han en Chine
    • La réappropriation de la race dans le nationalisme chinois
    • La tentation eugéniste

9. La persistance de la question raciale après 1950

  • Les politiques raciales après 1950
    • La question des races dans le génocide rwandais
    • Apartheid en Afrique du Sud
    • De l’eugénisme racial à l’eugénisme social-démocratie
  • Claude Lévi-Strauss à l’Unesco
  • L’invention de la « race génétique »
  • Un serpent de mer : l’héritabilité du QI
  • Sociobiologie, psychologie évolutionniste et race
  • L’anthropologie cognitive au secours de la race
  • Le rejet de la notion de race en génétique des populations et en cladistique
  • La race en médecine et en génomique, des années 2000 à aujourd’hui
  • Les politiques identitaires de la race dans les années 2000
    • Aux sources de la « race politique » : États-Unis, 1966
    • Persistances de la « race politique »

Conclusion : Exclure, asservir, purifier

  • Une substance et une croyance magique
  • Un fonds mythologique
  • Guerre des races et Antéchrist