Les tribunes

Titre Les tribunes
Le pain des Français Xavier Le Clerc

Le pain des Français

Xavier Le Clerc

Le pain des Français Xavier Le Clerc

En tribune ce mois-ci, à travers un texte inédit pour le Groupe de recherche Achac, Xavier Le Clerc présente son roman Le pain des Français, paru aux Éditions Gallimard en avril 2025. Né en Kabylie en 1979, dans une fratrie de neuf enfants, Hamid Aït-Taleb deviendra Xavier Le Clerc. Loin d’être un reniement, la traduction de son nom lui permettra de surmonter les discriminations, mais aussi de s’émanciper de toutes les injonctions identitaires. Titulaire de deux masters à la Sorbonne, en Sciences Humaines et en Littérature comparée, il vit entre Londres, Milan et Paris où il occupe successivement des postes stratégiques dans le luxe : Burberry, Gucci, LVMH et Stella McCartney.

Son œuvre littéraire explore l’histoire de la France et de l’Algérie. Il est l’auteur notamment d’Un homme sans titre qui a obtenu plusieurs prix littéraires, traduit dans de nombreux pays et adapté pour le théâtre. Le pain des Français est son quatrième livre. Ce roman s’aventure dans les sous-sols du Musée de l’Homme, à Paris, où sont emmagasinés des milliers de crânes indigènes, provenant de collections du XIXᵉ siècle. Le narrateur, Xavier Le Clerc lui-même, découvre parmi ces cartons empilés le crâne numéroté d’une fillette kabyle de 7 ans, qu’il appellera Zohra. Il tente d’imaginer sa courte vie, lui racontant en retour ce qu’est la sienne. Entre la brutalité des conquêtes coloniales et le parcours de Xavier Le Clerc, fils d’immigrés algériens, ce roman bouleversant, à l’écriture intense, questionne la possible réconciliation des deux rives.

Le récit s’ouvre sur une blessure intime au milieu des années 1980, dans la banlieue de Caen. Le père du narrateur, un ouvrier algérien, est alors humilié par un boulanger raciste. « Ici on ne vend pas le pain des Français aux bougnoules ! Dix baguettes ! Et encore quoi ? » éructa le boulanger, les bras croisés derrière sa longue vitrine de pâtisseries. J’avais 6 ans et mon père, qui me tenait par la main, en resta sans voix. Le regard vert et incandescent, il serrait sa mâchoire anguleuse. Mon père était aussi tourmenté par son passé que par l’avenir de sa famille nombreuse, pour laquelle il avait tout sacrifié. Lui l’ouvrier si digne, qui était toujours vêtu d’un costume noir et d’une cravate, ignorait qu’il dégageait l’air déchirant d’un oiseau kabyle en voie d’extinction, une sorte de dodo des montagnes qui avait tour à tour survécu à la famine, à la guerre puis à l’usine. 

Le narrateur interroge le silence de son père mais aussi les origines profondes du racisme. Trente ans plus tôt, au milieu des années 1950, le père a 20 ans, le boulanger aussi. Le premier est torturé par des soldats français, le second est probablement appelé sous les drapeaux. Le boulanger, avait-il lui aussi été traumatisé par les affres de la guerre d’Algérie ? Une guerre qui ne portait encore que le nom d’événements. D’où vient vraiment cette violence raciste ? Le pain, devient alors le motif central de cette quête. C’est d’abord le corps du Christ. Étymologiquement, un compagnon désigne celui avec qui l’on partage le pain. Refuser du pain à quelqu’un, c’est donc dénier son humanité. À l’image de Hamlet qui parle au crâne de Yorick, le narrateur s’adresse au crâne de la petite qu’il nomme Zohra. Il pourrait, lui aussi, être hanté par la vengeance. Mais il préfère nous interroger sur la déshumanisation qui a mené cette petite des montagnes kabyles, à être d’abord décapitée en 1845, puis collectionnée, pour finir léguée au musée et rangée parmi 9000 autres crânes, tous issus des colonies. En racontant sa propre vie à Zohra, l'auteur qui est né dans les mêmes montagnes kabyles, tente de réparer l'irréparable : 141 ans séparent leurs enfances.

Ce qui me décida à lui parler fut une lettre archivée, accompagnant sa tête. Écrite par le collectionneur Jean Guyon et datée du 10 décembre 1845, cette lettre, adressée à l’éminent scientifique Pierre Flourens, résumait le voyage de Zohra et le sort de sa famille : « Monsieur et très honoré confrère, [...] Je vous ai expédié par la voie de Toulon un petit baril contenant les objets suivants : un fœtus de 6 à 7 mois, la tête d’une jolie petite fille de l’âge de 7 à 8 ans, des portions de téguments prises sur deux femmes. [...] Je conserve encore dans l’alcool plusieurs têtes d’hommes et de femmes. [...] Ci-joint une note sur la race blanche des Aurès. Localité que je n’ai pu visiter étant enchaîné, comme je le suis à Alger, par d’incessantes occupations. »

Pierre Flourens, le protégé de Cuvier, a reçu sa tête sanguinolente. L’a-t-il lui-même soulevée par ses cheveux sales du fond du baril, entre un fœtus et les morceaux de peau de femmes ? L’a-t-il plongée dans une cuve bouillante ? A-t-il ensuite inscrit le matricule sur sa tempe gauche, avant de le reléguer parmi tant d’autres, ou était-ce la tâche d’un assistant chargé de la réduire ainsi au rang de spécimen d’une race jugée primitive ? Qu’a retenu Pierre Flourens de la petite Zohra, lui qui ouvrait les ventres à des moutons vivants pour révéler leur système digestif ? Qu’a-t-il espéré découvrir, ce crâne entre ses mains ? Lui, qui a participé au développement de l’anesthésie avec l’éther et le chloroforme, n’a probablement jamais ressenti ni les peurs ni la douleur de cette fillette, pas plus que celles des moutons.

Aux sources de la violence, le roman nous plonge dans la conquête coloniale de l’Algérie à partir de 1830, nourrie par la croyance d’une supériorité et d’une hiérarchie des hommes. C’était aussi l’époque du commerce macabre des squelettes, profanés pour en faire du « charbon animal » qui avait servi à blanchir la mélasse du sucre de betterave. Et dont les résidus étaient vendus ensuite comme engrais pour les champs de blés. Les squelettes Algériens étaient alors assimilés à la terre de France. Ce qui fait dire au narrateur : « Nous sommes le pain des Français. »

Qui se souvient de toi, dans la quiétude des tuiles andalouses et des grenadiers en fleur, toi, la fillette souriante des montagnes, réduite à un crâne anonyme, qui nous exhorte au pardon d’une voix douce et lointaine, noyée dans notre chaos qui confond justice et vengeance ? Les vestiges humains, comme ils disent dans les musées, ne sont pas des ossements mais ce qu’il nous reste d’humanité. Zohra, tu seras tôt ou tard loin de ces sous-sols. Je te le promets. Par le ciel, tu rejoindras la terre à laquelle tu as été arrachée. Et j’espère que de ta tombe germera alors enfin la paix entre la France et l’Algérie.

Au fond, ce roman repose sur une question shakespearienne : « Est-ce le crâne de Zohra qui est prisonnier dans cette boîte à chaussures ou notre génération ? »

À peine endormie, tu retrouves le crépuscule des montagnes, l’ardente lumière et l’odeur de résine mêlée aux arômes brûlés des lentisques. Je te vois dévaler pieds nus les sentiers caillouteux. Au creux d’un vallon rougeoyant, tu virevoltes, éblouie, les bras grands ouverts. Tu danses comme pour nous consoler, la tête levée vers le ciel en feu. Tu souris comme si les os de nos aïeux n’avaient jamais servi d’engrais, de remblais, de charbon noir, de spécimens ou de souvenirs. Qui se souvient de toi, de notre hameau à l’horizon d’or fondu, traversé par mille oiseaux noirs ? Et tu emportes à jamais, dans ton vertige, la beauté d’un monde qui à la pointe du jour devait disparaître.


 

Structure du roman 

 

Scène inaugurale : le refus du pain

Le silence paternel et la naissance de l’écriture

 

Première partie : Héritages sociaux et familiaux

Racisme ordinaire des années 1980 et violence symbolique

Trajectoire migratoire du père (Kabylie - France)

Conditions de vie ouvrières et précarité

Structure familiale et rôle maternel

Enfance et violences intra-familiales

L’école et l’émergence de l’écriture

 

Deuxième partie : Construction identitaire et trajectoire sociale

Discriminations et stratégies d’adaptation

Changement de nom et enjeux symboliques

Mobilité sociale et reconnaissance littéraire

Mémoire du père et transmission intergénérationnelle

Rapport ambivalent à la France

 

Troisième partie : Histoire coloniale et mémoire collective

Résurgence du passé colonial

Violences de la conquête de l’Algérie

Déshumanisation et logique raciale

Les collections anthropologiques (musée de l’Homme)

Zohra : figure emblématique de la violence coloniale

 

Quatrième partie : Écriture, mémoire et réparation

Adresse aux morts et dialogue mémoriel

Littérature comme espace de réparation

Enjeux politiques contemporains de la mémoire

Critique des discours identitaires et nationalistes

 

Cinquième partie : Identité, exil et recomposition

Pluralité des appartenances (France, Algérie, Europe)

Exil, déplacement et ancrage

Le corps comme lieu de mémoire

Écriture et reconstruction de soi

 

Conclusion

Mémoire, justice et reconnaissance

Éthique, Histoire refoulée et littérature