Battling Siki, la véritable histoire
Philippe Têtart
En tribune aussi ce mois-ci pour le Groupe de recherche Achac, Philippe Tétart, historien, présente son ouvrage Battling Siki, la véritable histoire, à paraître le 25 juin 2026 aux Presses universitaires de Rennes. L’auteur est maître de conférences à Le Mans Université, laboratoire Temos UMR 9016. Avec sa thèse, il s’est d’abord spécialisé en histoire politique et des médias. Sans renier ni oublier ses racines, il s’est ensuite tourné vers l’histoire du sport, dirigeant une Histoire du sport en France (Vuibert, 2007) distinguée par le Prix national des écrivains sportifs. Ses recherches portent sur l’histoire de la médiatisation du sport et des représentations médiatiques du sport et des sportifs.ves, sur l’histoire sociale et culturelle du sport. Il a notamment dirigé ou codirigé La Presse régionale et le sport. Naissance de l’information sportive, 1870-1914 (Presses universitaires de Rennes, 2015) et Les champions dits « de couleur » entre mythes et réalités. La fabrique médiatique de l’altérité, années 1860-années 1940 (Presses universitaires de Rennes, 2024). Dans Battling Siki, la véritable histoire, il revient sur l’histoire mouvementée du premier champion de boxe français noir, interrogeant le souvenir d’un sportif qui semble oublié malgré la médiatisation qu’il a vécue.
La mémoire collective a ses oubliettes. Le nom d’un boxeur y est tombé : Battling Siki. Né à Saint-Louis du Sénégal en 1895, M’Baye Fal, de son vrai nom, débarque à Marseille au milieu des années 1900, dans des circonstances mystérieuses. En 1912, il embrasse la carrière de boxeur professionnel. Douze ans plus tard, le 24 septembre 1922, il devient champion du monde des mi-lourds après avoir infligé une sévère défaite à Georges Carpentier, l’idole sportive hexagonale. Premier champion du monde français d’origine africaine et premier champion du monde africain, il ouvre la voie à tous les championnes et champions français dont les histoires familiales plongent leurs racines en Afrique et Outre-mer. Championnes et champions sans lesquels la France rayonnerait infiniment moins sur le plan sportif.
Siki est donc un ouvreur, et même « le » grand devancier. Mais un devancier oublié. Oublié à cause de sa couleur ? Oublié à cause du racisme sévissant au temps d’une Troisième République sereinement coloniale ? En bonne partie. Ainsi, la fédération française de boxe ne lui pardonna jamais d’avoir commis un crime de lèse-majesté en humiliant Carpentier et en démontrant qu’un noir vaut autant qu’un blanc ou, pire, vaut mieux qu’un blanc. Avec la complicité de l’International Boxing Union, elle finira par le priver de son titre mondial. Par ailleurs, si Siki fut soutenu par de larges franges de l’opinion – notamment par ses frères d’armes, au côté desquels il avait servi la France de 1914 à 1919 –, il ne fut pas à l’abri d’attaques racistes émanant de la presse ou du monde politique. Bref, dans la France coloniale de 1922, il ne fut pas, et ne pouvait pas être érigé en modèle, en héros. Sous ce premier jour, il n’était pas digne du grand récit national et, ce faisant, de la mémoire collective.
Au demeurant, contrairement à ce que suggère la littérature à son propos, Battling Siki ne fut pas l’objet d’un opprobre racial massif à cause de sa victoire. D’aucuns assurent qu’elle lui valut d’être martyrisé, jusqu’à parler de « syndrome Siki ». À l’épreuve des archives, des faits, c’est une vue de l’esprit. La lecture exhaustive de la presse montre que Carpentier, réduit à une pitoyable « loque » fut la cible première des journalistes. Certes, d’aucuns conspuèrent Siki pour avoir osé détrôner « le » champion blanc. Certes, dans l’histoire de Siki, le racisme est très présent, pesant parfois. Ainsi lorsque le député Blaise Diagne épaule le boxeur, jusqu’à le défendre au perchoir de l’Assemblée, pour empêcher la fédération de l’ostraciser. Pour autant, le racisme ne gouverne pas tout. Battling Siki bénéficiait de l’admiration non feinte de larges franges de l’opinion, y compris de celle de certains de ses contempteurs. Un signe de la puissante ambivalence, voire du caractère schizophrénique, du regard alors porté sur les sportifs dits de couleur. Cette ambivalence explique en grande partie que Siki a été très rarement célébré comme un champion français – ce qu’il réclamait avec insistance et ce qu’il était, étant né dans une des Quatre Communes –, une fierté nationale, et quasiment pas comme ambassadeur de la puissance et du muscle français.
Mais l’oubli de Siki tient aussi à son comportement, à ses excentricités. Elles ont joué dans l’effacement de son souvenir. Aussi fantasque que libre, aussi gourmand de la vie qu’insaisissable et, parfois, capricieux, il défraya la chronique plus qu’à son tour. Tel jour il débarquait chez Maxim’s avec deux lionceaux qui terrorisaient la clientèle. Tel autre, il tirait au pistolet dans le plafond d’une brasserie au prétexte de dresser ses danois Bobby et Mistinguett. Tel autre encore, pris de boisson, il empoignait brutalement un patron de bistrot, puis les policiers venus à sa rescousse. Sans parler des jours où il paradait à Montparnasse avec sa chèvre naine ou « garait » son âne devant sa brasserie préférée, La Chope du Nègre, le grand lieu de ralliement des sportifs parisiens, situé au pied de Montmartre. On parlait alors des « fredaines » de Siki. Climat des Années Folles aidant, au temps des happenings des Surréalistes – qui l’admiraient –, on les lui pardonnait bien volontiers. Elles faisaient même sourire la plupart. Ses extravagances n’empêchaient d’ailleurs nullement la valorisation des qualités qu’on lui reconnaissait : généreux, franc, fair-play, galant, affable, courageux, patriote revendiqué… Reste qu’il dut répondre de certains de ses actes devant le tribunal médiatique et, à deux reprises, devant les tribunaux. Sous ce jour, il était un anti-modèle, loin de l’image du gendre idéal et enrichi qu’incarnait Carpentier. Il fragilisa donc lui-même sa réputation, sa capacité à marquer la mémoire collective.
En 1923, endetté, il céda à l’appel des sirènes américaines et des dollars. Aux États-Unis, il vécut un naufrage pugilistique, tout en subissant une ségrégation qu’il redoutait avant de partir mais dont il n’avait pas mesuré la portée en quittant l’Hexagone. Une ségrégation lui faisant découvrir, ce qui ne lui était arrivé qu’une fois en Irlande, qu’on pouvait dominer un combat et le perdre pour des raisons raciales.
C’est aux États-Unis qu’il perdit la vie. Clap de fin à Manhattan, par une froide nuit de décembre 1925. Deux balles dans le dos. Les impasses dans lesquelles ont abouti l’enquête du New York Police Department et l’instruction de la justice newyorkaise ne permettent pas de savoir pourquoi il a été assassiné. Une chose est sûre, en quittant la France, il perdit en popularité ce qui contribua à l’effacement de son souvenir. Sa mort n’invita personne à entonner le chant du deuil et du regret. Encore un élément qui, tout en témoignant de l’ambigüité de l’amitié et du respect, à puissances et à temporalités très variables, qui l’entouraient, ne favorisa pas sa patrimonialisation.
Bref, Siki zébra le ciel, brillamment, comme une étoile filante, sa traînée s’éteignant presque aussitôt.
Un siècle après sa mort, le souvenir de Battling Siki méritait d’être réveillé. Réveillé au titre de deux réparations conjointes. Réparation de l’injustice mémorielle – c’est-à-dire la part citoyenne, assumée, de cette biographie – et réparation biographique. S’agissant de cette dernière, il est en effet réduit, depuis sa disparition, à une figure caricaturale, nervurée par les stéréotypes, réduite trop souvent à l’image d’un décervelé et d’un martyr. Lui rendre justice invitait à le délivrer de la représentation étriquée, et, à bien des égards, fictive, dans laquelle ses biographes, les historiens travaillant sur le fait colonial, sur le racisme, les mémorialistes et les journalistes l’avaient enfermé.
L’histoire de Battling Siki a donc été largement reconstruite, inventée, à ce point que le mythe y remplace souvent la vérité. À qui la faute ?
En premier lieu à Siki. Jamais avare de facéties, il se plaisait à tromper les journalistes. Ces derniers lui emboitaient le pas, peu curieux, en vérité, de qui il était vraiment. Il mentit donc, entre autres sur sa date de naissance, son prénom, ses débuts sur le ring, sa guerre. Il arrangea par ailleurs l’histoire de son arrivée en France, assurant avoir débarqué à Marseille dans les bagages d’une danseuse qui l’avait arraché à Saint-Louis du Sénégal. Rien n’est moins sûr, comme on tente de le prouver dans ce livre. En tout cas, prenant pour argent comptant tous ces petits arrangements avec la réalité, ceux qui écrivirent sur Siki de son vivant et ensuite l’on fait en avançant sur des sables mouvants. Or parler de sa trajectoire supposait de faire la part entre la légende (ou le roman) voulue par le boxeur et la réalité, dans toute sa complexité. Jusqu’à présent, personne n’avait vraiment jugé bon de le faire.
La faute revient ensuite aux journalistes contemporains de Siki. Des années 1920 aux années 1940, ils prétendirent rapporter ses faits, ses gestes, ses propos, ses doutes, ses peurs. Certains, jurant l’avoir connu dans l’intimité, à l’image d’un Gaston Bénac saisi par le démon du mensonge et de l’invention, troussèrent de pseudo-biographies. Leur imagination et leur souci de donner de Siki une image stéréotypée d’homme sans cap ni boussole, de « noir » immature, inconstant, l’emportait sur la vérité de son parcours, de ses choix, de sa personnalité. Tant en France qu’aux États-Unis, tous aboutirent à l’idée, explicite ou implicite que, parce qu’il était noir et incivilisable, il était voué à un funeste destin. C’est une vue de l’esprit. C’est aussi une représentation stigmatisante propre à un temps où un champion de couleur ne pouvait pas décemment et pleinement être célébré, ex abstracto de ses origines, sans recourir aux caricatures et aux stéréotypes colportés par l’abécédaire de la domination et de la bonne conscience coloniales.
Dans l’ordre de la déformation de l’histoire de Siki, ses premiers biographes ont à leur tour renforcé la légende. Outre que, le plus souvent, ils ont pris pour argent comptant les mensonges de Siki et les élucubrations des journalistes prétendant savoir sa vie, ils brodèrent sur toute une série de points cruciaux dont son milieu familial (forcément misérable), sa guerre (forcément « noire »), les raisons de sa mort (a priori raciales)… Plutôt que de dire qu’ils ne disposaient pas d’archives pour avancer, ils basculèrent fréquemment dans le régime pur et simple de la fiction, campant Siki là où il n’était pas, lui faisant vivre des épisodes qu’il n’a pas vécu. Et dans cette fiction, à contresens de leur louable projet – raconter et réhabiliter Siki –, ils mobilisèrent à leur tour la caricature et les stéréotypes. Deux illustrations. Pour mieux mettre en scène l’idée du colonisé, de l’homme soumis et possiblement sacrifié à la Grande Guerre, ils l’ont placé sans enquêter parmi la piétaille – effectivement sacrifiée – des Tirailleurs sénégalais. Or Siki ne fut pas Tirailleur. Dans le même ordre d’idée, ils ont suggéré qu’il aurait pu être assassiné pour des raisons ayant à voir avec sa couleur. Or, on l’a dit, les archives de police et de justice américaines ne permettent pas d’accréditer cette hypothèse. Pas plus qu’une autre d’ailleurs. Reste l’héritage du tropisme consistant à tout ramener à la question du rejet : l’idée du martyr racial. Que Siki ait subi la pesanteur du racisme, sa brutalité, sa brûlure, plus encore aux États-Unis, aucun doute. Rien ne permet toutefois d’affirmer, comme on le lit ou on l’entend trop souvent, qu’il est mort d’avoir été noir. Cela n’est pas un point de détail au regard de la cristallisation de sa légende.
Pour finir, les rares éditorialistes et journalistes qui évoquent Siki de nos jours, le font en s’abreuvant à tout ce qui a été dit, écrit, sans discernement. À leur tour ils brossent des portraits à l’emporte-pièce. Ils choisissent ainsi, systématiquement, de citer un ou deux articles de 1922, 1923, parmi les plus odieux, pour souligner le rejet, total, systémique, dont le boxeur était l’objet. Mais ils ne les mettent pas en balance avec des éditoriaux en forme de louange et une pléiade d’articles de franc soutien. Au prétexte – des plus justes – de dénoncer le racisme et de rappeler Siki à notre mémoire, ils font donc œuvre de sensationnalisme, capitalisant sur la légende (haute en couleur) et l’image du martyr, sans se donner la peine d’enquêter.
Il fallait donc reprendre tout ce qui avait été écrit sur Siki et le passer au tamis d’une analyse nourrie par l’exploitation des archives françaises, américaines, néerlandaises inédites. Une analyse s’appuyant également sur le croisement des données médiatiques, ce qui a justifié la mobilisation de près de 25 000 articles publiés en France, aux Pays-Bas, aux États-Unis et dans une vingtaine d’autres pays. Telle était la condition pour tenter de recomposer le parcours de Siki, ses choix, de toucher du doigt – à défaut de le saisir – son tempérament. Telle était la condition, aussi, pour ne pas céder, à notre tour, aux sirènes de la spéculation et de la légende.
Il en est ressorti ce livre. En cherchant, résolument, à marier souci d’écriture et restitution de l’enquête historique, il raconte la trajectoire tour à tour épatante – sinon sidérante –, cocasse, troublante, douloureuse, émouvante, et bien souvent révoltante, d’un gamin de Saint-Louis. Un gamin livré trop tôt à lui-même. Un gamin loin d’imaginer à quel point que, des années plus tard, l’amitié d’une partie de l’opinion ne compenserait pas la souffrance liée au fait d’être un grand champion noir.
Sommaire
Chapitre I. La découverte et l’oubli
Chapitre II. Les sirènes de la fiction
Chapitre III. 14 septembre 1895
Chapitre IV. Une enfance saint-louisienne
Chapitre V. Une mystérieuse danseuse
Chapitre VI. Au « village africain » de Marseille ?
Chapitre VII. Un débrouillard à Marseille
Chapitre VIII. Sous le ciel niçois
Chapitre IX. Le temps du débrouillage
Chapitre X. Victoire à Montreuil !
Chapitre XI. Toulouse, la boxe et l’Albrighi
Chapitre XII. Le Tirailleur qui n’en était pas un
Chapitre XIII. Renaître dans la ville rose
Chapitre XIV. Une étoile se lève
Chapitre XV. Amour et boxe au plat pays
Chapitre XVI. Je suis Français !
Chapitre XVII. Un roi peureux
Chapitre XVIII. Une bonne journée
Chapitre XIX. Saltimbanque et voyou… Un fils
Chapitre XX. La Chope du Nègre
Chapitre XXI. Marrons chauds et managers éconduits
Chapitre XXII. 17 avenue de la Porte d’Orléans
Chapitre XXIII. Europe-trotter
Chapitre XXIV. Siki trébuche et Hellers entre en scène
Chapitre XXV. Nilles, enfin !
Chapitre XXVI. Tractations pour un sommet
Chapitre XXVII. Conquérants à Luna Park
Chapitre XXVIII. Le challenger et les prophètes
Chapitre XXIX. Le monde à l’écoute
Chapitre XXX. KO a Buffalo
Chapitre XXXI. Gueule de bois ?
Chapitre XXXII. Fracassato di pugni
Chapitre XXXIII. Entre accomplissements et doutes
Chapitre XXXIV. De Held van Rotterdam (Le Héros de Rotterdam)
Chapitre XXXV. Coup de sang
Chapitre XXXVI. À la Chambre !
Chapitre XXXVII. Faux chiqué
Chapitre XXXVIII. Tergiversations
Chapitre XXXIX. Coup de masse
Chapitre XL. Amnistie !
Chapitre XLI. Jimmy ou le bon noir à l’écran
Chapitre XLII. Casse-tête à Dublin
Chapitre XLIII. La revanche fantôme
Chapitre XLIV. « Fredaines », boxe & tribunal
Chapitre XLV. 4 minutes 37 ou l’énigme Siki
Chapitre XLVI. Moi j’aime Siki !
Chapitre XLVII. No licence? No fight!
Chapitre XLVIII. Au Québec avec Jack Johnson
Chapitre XLIX. Douches froides
Chapitre L. Terre promise ?
Chapitre LI. Fièvres cubaines
Chapitre LII. Seconde zone
Chapitre LIII. Just married
Chapitre LIV. Purgatoire
Chapitre LV. Clown ou boxeur ? That’s the question
Chapitre LVI. Rien ne va plus
Chapitre LVII. A monkey on his shoulder
Chapitre LVIII. Derniers feux d’artifice
Chapitre LIX. Le pitre qu’on n’attend plus. Visions françaises
Chapitre LX. Chant du cygne
Chapitre LXI. Deux balles à Hell’s Kitchen
Chapitre LXII. L’assassinat ? Délires et impasses
Chapitre LXIII. No regrets no tears
Chapitre LXIV. Siki est mort. Vive Siki ?
Chapitre LXV. L’assassin fantôme
Chapitre LXVI. Terre natale