Les tribunes

Titre Les tribunes
Le racisme scientifique et médical  du XIXe siècle à nos jours Delphine Peiretti-Courtis

Le racisme scientifique et médical  du XIXe siècle à nos jours

Delphine Peiretti-Courtis

Le racisme scientifique et médical  du XIXe siècle à nos jours Delphine Peiretti-Courtis

Ce mois-ci en tribune pour le Groupe de recherche Achac, Delphine Peiretti-Courtis présente son ouvrage Le Racisme scientifique et médical du XIXe siècle à nos jours co-écrit avec Élodie Edwards-Grossi, paru en 2026 aux Presses Universitaires de France. Delphine Peiretti-Courtis est professeure agrégée en Histoire contemporaine à l’Université Aix-Marseille, membre du laboratoire Telemme et professeure invitée à l’Université de Montréal (2023-2024), elle est spécialiste de l’histoire du racisme scientifique et médical. Elle est l’autrice de Corps noirs et médecins blancs (La Découverte, 2021). Elle signe cet ouvrage avec Élodie Edwards-Grossi, maîtresse de conférences en études anglophones et en sociologie à l'IRISSO de l'Université Paris Dauphine-PSL, membre junior de l'Institut universitaire de France et autrice de Bad Brains. La psychiatrie et la lutte des Noirs américains pour la justice raciale, XXe-XXIe siècles (Presses universitaires de Rennes, 2021). 

À travers une approche historique et interdisciplinaire, les deux autrices analysent la genèse, la diffusion et les héritages contemporains des théories raciales en science et en médecine, mettant en lumière la persistance de biais raciaux dans les pratiques médicales actuelles et leurs conséquences sur les inégalités de santé. Depuis plus de deux siècles, des médecins et des naturalistes ont tenté d’ordonner le vivant en classant l’être humain en différents groupes distincts à partir de critères arbitrairement choisis. Ce livre Le Racisme scientifique et médical (aux éditions PUF) revient sur la manière dont, aujourd’hui, la pratique médicale perpétue des stéréotypes et biais raciaux hérités de ces thèses qui nuisent à la prise en charge en santé des personnes racisées.

En décembre 2024, plusieurs quotidiens régionaux rapportaient qu’une femme identifiée comme noire avait accouché, sans prise en charge, sur le parking d’un hôpital à Dijon, malgré ses appels à l’aide. L’un des journalistes avait titré son article « On la refuse aux urgences : cette femme a dû accoucher dans le parking (et ça en dit long sur les préjugés racistes) ». Mettant en lien la mise en danger de cette femme et la longue histoire du syndrome méditerranéen en France, cet article souligne la manière dont des stéréotypes de résistance à la douleur des personnes racisées, formulés dès le XIXe siècle ont pu être transmis et rester vivaces jusqu’à nos jours.

 

De tels stéréotypes préfigurent bien la manière dont le racisme scientifique et médical produit un effet concret sur les trajectoires de vie et de mort des individus. Pour reprendre les mots toujours aussi actuels de Colette Guillaumin, autrice pionnière dans le champ des études sur le racisme en France, cet exemple met en relief « la réalité de la “race”. Cela n’existe pas. Cela pourtant produit des morts ». Les inégalités et différences de prises en charge de santé du fait de la subsistance de biais raciaux en médecine produisent une mise en danger différentielle et accrue des corps racisés. Ainsi, de cette manière, le racisme scientifique et médical peut être vu comme l’une des facettes matérielles, concrètes et opérantes du racisme structurel.

Partant du principe que la classe sociale ou les facteurs socio-économiques ne peuvent pas expliquer l’ensemble des trajectoires de soins de ces personnes, le concept de racisme médical s’intéresse par exemple aux biais présents et passés qui modèlent les représentations et les pratiques des médecins et psychiatres, majoritairement issus du groupe dominant blanc envers leurs patients et patientes.

Le livre met en lumière, en cinq chapitres, la genèse, le maintien et la résurgence de catégories taxinomiques racistes en science et en médecine, d’hier à aujourd’hui, entre des espaces géographiques allant de l’Europe à l’Amérique du Nord. Les diverses modalités de validation et de renforcement des théories racistes scientifiques y sont analysées, la science et la médecine des races se nourrissant de savoirs produits par des médecins coloniaux sur le terrain colonial, dans les plantations, mais aussi par des naturalistes et des professeurs de médecine ne quittant pas leurs bureaux, ou leurs laboratoires, au sein de villes comme Paris, Londres, Berlin, Philadelphie ou New York et produisant leurs théories à partir de données glanées indirectement sur le terrain ou à partir de dissections. Ce syncrétisme montre un véritable continuum de la violence épistémique sur les corps vivants ou morts, conçus comme objets de connaissance et non comme sujets à part entière. Les liens inextricables noués entre science, politique, projets eugénistes et génocidaires, depuis le XIXe siècle, sont également mis en lumière. 

De ces théories entérinées et diffusées par les médecins ont découlé des pratiques discriminatoires nombreuses, dont certaines sont encore vivaces aujourd’hui, notamment dans le domaine de la santé. Le racisme scientifique et médical est bien un fait social contemporain, débordant du cadre historique que nous nous proposons d’étudier dans cet ouvrage : bien que l’autorité médicale cherche à entrer dans un rapport d’exceptionnalisme de son champ, le champ médical n’est pas exempt des rapports sociaux qui le modèlent.

Sommaire

Introduction

Chapitre 1.- Sciences ou « pseudosciences » ?

Chapitre 2.- Zombie science. La résurgence de références canoniques

Chapitre 3.- Les circulations internationales du racisme scientifique

Chapitre 4 - Science et politique :le racisme scientifique à l’épreuve du pouvoir

Chapitre 5.- Quand l’expertise est un champ de bataille : les stratégies vis-à-vis des sciences sociales

Conclusion.- Défis et enjeux des sciences médicales face au réalisme racial au XXIe siècle